‹ Œuvres philosophiquesChapitre 31 sur 55 · DE MAUPERTUIS ET DE TURGOT · texte numérisé non relu

DE MAUPERTUIS ET DE TURGOT

est dans Fesprit ou dans le sens n'a aucune ressemblance avec ce qui est perçu ou conçu en dehors ; l'effet n'a et ne peut avoir aucune ressemblance avec sa cause; et il n'y a rien de plus absurde que de prendre l'objet extérieur pour le cachet, et la modification de l'âme ou l'image pour une empreinte qui doit ressembler au cachet. Mais ce que nous appelons objet ou corps extérieur étant la cause (indéterminée dans le comment de son action) de ce que nous sentons , la cause perçue in concret o avec son effet ou manifestée par lui, ne lui ressemble pas plus que les effets du feu ou de l'eau ne ressemblent au feu et à l'eau même. Il est donc très-inexact de dire que toute perception exprimée par les formules f entends , je vois , n'a hors de moi aucun objet qui lui ressemble ; car la ressemblance suppose deux termes compris, dont l'un est le modèle et l'autre la copie. Or, nulle perception n'offre rien de pareil, mais elle eml)rasse dans un seul et même acte la modification sensible ou l'effet dans la cause externe , ou cette cause dans son effet senti; et lorsqu'il n'y a pas de cause conçue ou que la sensation est pure ou isolée de tout jugement, il n'y a plus de perception proprement dite ou d'idée de sensation. Quand je dis : Je vois un arbre , j'ai une sensation ou modification dont la cause naturellement rapportée hors du moi et de l'organisation est appelée arbre. Pour qu'oh pût considérer l'objet comme un modèle et l'idée comme la copie, il fau-

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drait que la perception se formât de deux jugements et non pas d'un seul. Par l'un de ces jugements , le moi se distinguerait de l'objet externe représenté par la sensation ou avec elle. Dans le second jugement, il se distinguerait de la sensation représentative elle-m^e; il aurait une idée distincte et séparée et de l'objet qui la cause et de lui-même à la fois. Or, il n'en est point ainsi des perceptions qui sont primitivement et essentiellement objectives en tant qu'elles ont pour forme indivisible, l'être, l'espace ou l'étendue, Otez la représentation, il ne reste aucune idée ou image d'objet représenté , mais seulement une idée vague, confuse, universelle de substance ou de cause à laquelle la représentation est rapportée comme attribut ou comme effet. Il n'y a donc lieu en aucun cas à la comparaison de l'objet à son image, ou au jugement affirmatif de ressemblance ou de différence.

M. Turgot remarque très-bien qu'il y a des sensations que nous ne rapportons pas aux objets extérieurs, mais à notre corps; d'autres que nous rapportons aux objets, non pas à notre corps ; d'autres à tous les deux ensemble.

Il y a une équivoque dans îe sens du mot mppofter, qui exprime en même temps la causalité et l'inhérence.

Dans le vrai, nous ne rapportons jamais nos sen*^ satiôns aux objets que comme causes , et c'est ce qu'on appelle les qualités secondes, qui sont tout

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simplement les effets de$ causes perçues dans l'espace; nous percevons ces causes extérieures de sensation; nous rapportons ces sensations proprement dites au corps propre où elles sont inhérentes. I^ différence de ces manières de percevoir et de sentir se fonde toute , suivant M. Turgot ^ sur l'existence des corps; a car d'où viendraient ces différent « toujours uniformes ,, s'il n'existait que mon âme ? »

Cela est très-juste, mais en tant qu'on n'appelle corps que les causes des sensations ou des modifia* cations de l'âme, causes inconnues, ou indétermi-^ nées en elles-mêmes ou dans le pourquoi de leur action.

M. Turgot remarque très -bien aussi que les^ hommes les plus gros^ers n'attachent pas la même idée à cette proposition : il y a des sons , des cou-leurs j qu'à celle-ci : iljr a des corps. Les hommes même les plus grossiers sentent qu'il y a plus de réalité signifiée dans l'une que dans l'autre expression «

Oui, sans doute» parce que cette formule : il y a des corps, emporte dans l'esprit ce sens absolu et que nul homme dans son bon sens ne peut contester : il y a des causes des sons, des couleurs et de toutes les modifications, dont je ne suis pas moimême cause. Tandis que par l'amphibologie excessive de nos langues, il y a des sons , des couleurs , veut dire également : je perçois des effets sensibles qui peuvent n'être qu'en moi- ou dans mon organisation; et : il y a des causes.

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Maupertuis dit : a M. Turgot necompare que ies a perceptions y tandis qu'il Êtudrait de plus compa- «f rer Tefifet de ces perceptions sur notre esprit , •r effet qui n'est pas le même quand je dis : J'entends a iles sons, et quand je dis : Je vois un arbre, j»

Toute la différence consiste en ce que , dans le dernier cas , la cause est exprimée ou conçue déterminément dans l'esprit comme étant hors du moi y l'intuition des couleurs , des figures étant dans l'espace; tandis que dans ce premier cas : /entends des sons y la cause n'est point exprimée ni conçue déterminément hors de l'organisation , quoique par le &Lit la perception des sons, comme celle des modifications dont le moi n'est pas cause, emporte nécessairement, et par une induction naturelle, la conception de cause étrangère. Cette conception entre comme élément nécessaire dans toute perception externe ou interne.

C'est ce que Maupertuis n'a pas retnarqué dans son point de vue de sceptique. M. Turbot combat avec beaucoup de sagacité ce scepticisme en disant :

< Il est sûr que nos sensations sont un effet qui

< n'indique point son comment , et qui pourtant , « pour notre bonheur, a dû indiquer sa cause; or, « dans cette supposition (qui n'en est pas une) , « nous avons dû placer partout l'expressioti de cet ff effet même; sans quoi il nous faudrait tout ence semble, et la sensation, et l'idée du comment, « afin de ne rapporter au dehors que ce comment ;

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«et alors, nous aurions dà être très-philosophes « dès le berceau. »

Autre chose est avoir la notion des corps comme causes externes de sensations , ou avoir l'idée du comment de l'action de ces causes. Les philosophe^ confondent presque toujours cette dernière idée avec la notion universelle et nécessaire de causalité dont ils ne tiennent aucun compte ; et c'est sur cette confusion très-singulière que se fondent toutes les difficultés et les doutes de la philosophie première. Hume n'a-t-il pas été jusqu'à' nier Tinfluence réelle de la volonté sur les mouvements du corps , fondé sur ce que nous n'avons aucun sentiment ni aucune idée du comment de l'action de la volonté sur le jeu des nerfs et des muscles; et le sophisme de Maupertuis ne porte-t-il pas sur la même base? Les philosophes comme les physiciens croient qu'on ne peut savoir l'idée des causes des phénomènes qu'autant qu'on peut expliquer par des hypothèses légitimes le comment de la production de ces effets par tdlc cause ou force réelle ou supposée.

Mais avant cette recherche ou explication du comment , ne faut-il pas savoir qu'il y a une cause productive de l'effet? Or, c'est de l'existence de cette cause et non point de son comment , c'est de sa réalité d'être ou de son être nécessaire qu'il s'agit dans la philosophie première. Il faut dire comment nous parvenons à cette notion universelle, ou s'assurer

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qu^elle est donnée sous condition à Tentendement humain y ou innée à l'âme.

Il s'agit de bien prouver que les corps ne sont pour nous autre chose que des causes externes de sensations ou d'intuitions ^ qui sont uniquement en nous ou datis notre esprit. Pour les sensations qui n'ontaucun rapport avec l'étendue, il n'y a point de difficultés; il est certain que les hommes même les plus ignorants ne peuvent considérer les corps que comme des. causes de ces sensations; mais quant aux intuitions qui emportent avec elles la forme d'étendue, telles que celles du tact ou de la vue, on ferait difficilement convenir les hommes même les plus réfléchis que ces intuitions n'aient avec ce que nous appelons objets ou corps , que la simple relation de l'effet à la cause, et qu'elles soient uniquement et phénoméniquement dans le sens ou d^ns l'âme.

Il est certain du moins que si l'analyse philosophique peut parvenir à justifier jusqu'à un certain point cette opinion , le sens commun et naturel de tous les hommes s'élève contre elle; car comment s'empêcher de croire que l'étendue colorée (la couleur sans l'étendue n'étant en effet qu'une abstraction) figurée, mobile, ne soit qu'un pur phénomène et n'ait pas une réalité indépendante des sens ou de l'esprit qui la perçoit naturellement? Comment croire qu'il n'y a réellement dans ce que nous appelons corps que les causes des intuitions de cou-

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