‹ Œuvres philosophiquesChapitre 49 sur 55 · A M. GUIZOT · texte numérisé non relu

A M. GUIZOT

Je prendrai le prooès^-verbal dont nous avons entendu la lecture à la séance du 5 novembre (i8i4)f pour texte de quelques explications nouvelles que je me propose de donner aujourd'hui à la société. .

Comme la forme de cette pièce est aussi précise qu'élégante , et que la diversité de nos points de vue sur un article fondamental de doctrine s'y trouve représentée le plus clairement possible, il ressortira peut-être de la discussion quelque moyeu d'opérer entre nous un rapprochement désirable autant qu'avantageux au progrès de la sci^dce.

Avant d'entrer dans l'analyse détaillée des termes de ce procès-verbal très-remarquable, et par ce qu'il contient et surtout par ce qu'il fait penser, je reproduirai d'abord une observation capitale déjà présentée dans mon premier Mémoire (i) , et qui n'a .

(1) Probablement un Mémoire )u à la Société philosophique dont il est ici question. Ce Mémoire n'est pas assurément la note précédente.

pas été peut-être assez mûrement pesée : c'est que, s'il y a une origine et une génération possible de ces nouions universelles d^étrej de substance ^ de causalitéj d! unité et de .simplicité j à' identité, etc., dont Vesprit humain ne parait pas pouvoir se passer, et dont il fait un empfloi si tonstant, si nécessaire, la notion de cause doit être con^dérée comme la pre« mière et l'origine de toutes les autres , comme étant la seule comprise dans le fait de conscience, dans le premier sentiment qu'a le moi de son existence. Ce sera i^c celle sur qui devra s'appuyer toute bonne métaphysique, dont l'objet consiste à prouver que le momk réel des substances ou des êtres doit réellement -exister tel que nous le croyons , pour que ce principe de causalité pukse av<Hr dans notre esprit sa valeur propre, réelle, et cet ascendant irrésistible que le soeptiscime même le plus hardi ne saurait lui ccmtester (f ).

Telle a été la marche du génte de Ijeibnits et le vrai titre de prééminence de sa doctrine, dont le réalisme théorique se fonde sur l'emploi constant et légitime que ce grand métaphysiden a fait du prin-

(1) L'objet de la métaphysiqQe, dit très4>ieii M. ÀBcâHoa pêne ^dans un mémoire sur la différence des idées) ^ consiste à prouver qu'au-delà de tout ce que nous pouvons atteindre par les sens, âu^elà de ce que nous appeloifs phénomtAies de la nattfre, de fa pensée , de la volonté, enfin de tout ce qui s'annonce par l'expérience extérieure ou intérieure , il y a , et il doit y avoir quelque chose à quoi cette expérience ne peut s'étendre , qui , sans être ni visible, ni palpable, est très-réel, puisque tout ce qui est représenté

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cijïe de causalité ^ ou de l'activité , de \^ force , dam laquelle il fait consister l'essence de l'âme cotnme dé toutes les monades primitives.

Ce que d'autres doctrines, y compris celle de Descartes lui-méma , peuvent offrir d^inc^t^mplet, de vague et de sujet à toutes les chicanes de l'idéalisme et du sc^tiscime , me semblent tenir surtout à ce qu'on y prend toujours comme donnée première la notion de substance considérée indifféretnment comme passive ou active , et susceptible seulement de diverses modifications appelées sensations ^ idées bu pensées : toutes modifications qui , à commencer par la première et la plus simple de toutes, sont censées révéler au sujet qui les éprouve ou les su^ bit , son existence ou son être propre comme chose sentante ou pensante ; d'où le fameux enthymême de Descartes : je pense , donc /existe substantielle* ment , ou comme chose pensante.

J'avais espéré démontrer , par une analyse assez approfondie des termes de cet enthymême :

1° Qu'il y avait une distinction essentielle à observer eptre le moi qui £ affirme à lui-même sa propre existence individuelle en tant qu'il sent ou pense

ou senti va s'y rattacher , comme le mode à la substance, ou cotnme Teffet à la cause. Quand la métaphysique a prouvé cette thèse, eHe. a fait tout ce qu'on peut attendre d'^e , et il serait absurde d'exiger qu'elle nous fît voir ou imaginer ces mondes d'invisibles dont elle montre la nécessité, qu'elle les soumit aux mêmes épreuvee d'observations qui servent aux physiciens :.oe serait confondre les genres et raisonner in a\Xi génère.

38o RÉPQNSE

actuellement , etU, substance ou la chose pensante^ ])E QUI l'être absolu est affirmé ; c'est-à^^lire , dans la langue de Kant (que je me permettrai d'employer quelquefois comme p)us brève et a»sez appropriée à mon point de vue ) , enti*e le moi phénoménal et le moi nouménaL

a<^ Que le premier seul était compris dans le. fait de conscience ou identique à ce fait, tsmdis que le second ne pouvait en être qu'uQe déduction médiate fondée sur un principe autre que celui ÔLiden-^ tité.

Mais les arguments i^produits par M. Guizot m'annoncent que mon analyse , quoique nettement exprimée y n'est pas encore assez bien comprise ni dans son principe , ni dans ses résultats.

Lorsque Je veux m'appuyer sur un fait d'expér rience intérieure^ pris daps le monde des phénomènes, on se place pour m'attaquer dans le monde objectif des choses ou des noumènçs. Lorsque, je parle de ce qui est senti ou aperçu primitivement par nous, on m'oppose ce qui est actuellement pour notre esprit objet de conception ou de croyance nécessaire. Lorsque je pars d'une relation première et tout intérieure de cause à effet, on m'oppose la relation dérivée de la substance au mode, empruntée du dehors, s'il est vrai , comme le dit profondément Hobbes (dans ses objections contre les Méditations de Descartes), que la substance <»»'/ toujours entendue sous quelque raison de matière.

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Certes, je sais combien il est nécessaire et rigoureux , cet admirable énchamement d'idées ou de notions par lequel l'esprit bumain s'élève du fait primitif de la conscience ou du moi, joint aux jm^mières intuitions qui nous donnent un monde extérieur pbénoménal, jusqu'à la réalité d'un monde inyisible de substances et de causes , et e;nfin jusqu'à la cause suprême de toutes les existences. Mais je pense aussi qu'il faut soigneusement distinguer ce que nous sentons ou apercevons d'abord immédiatement comme étant en nous ou nous-mêmes, de ce que nous croyons et concevons exister indépendamment de nous d'après des lois de notre entendement développé. Nous savons et croyons actuellement que notre âme existe à titre de substance ou de cause absolue, de la même manière que nous savons que Dieu existe comme substance et cause infinie; mais avant cette conception ou croyance est le sentiment de l'activité ou de la causalité du moi, d'où tout est déduit.

Le premier argument de M. Guizot ne touche donc en rien à mon point de vue. Il s'applique uniquehient à im système qui , prenant la notion de substance absolue pour point de départ unique , et considérant cette substance comjme passive, supposerait que par cela seul qu'elle existe et qu'elle est modifiée d'une manière quelconque, elle doit avoir un sentiment d'elle-même ou de son être distinct de sa modification ou manière d'être.

38a RÉPONSE

Assurément on ne conçoit pas phis ce que peut être la substance sans lin mode quelconque, que le mode sans la substance; et il est bien évident « qu'un « être ne peut avoir un sentiment de lui-même dis- <c tinct du sentiment de quelque manière d'être ou « modification déterminée; car autrement il sentier rait quelque chose indépendamment de ce qu'il «c est ou de la manière dont il est , il serait lui et un «c autre que lui. Il aurait deux existences! » Or, daàs le point de vue où nous sommes , Ffexistence est toujours une , il faut donc qu'elle se trouve tout entière dans chacune des modifications que subitXèXre sentant, ou dans chacune de ses manières d'être successives.

Donc, et tant qu'on reste dans le même point de vue, on ne saurait admettre qu'une distinction purement logique ou abstraite entre l'être sentant modifié et l'impression sensible qui le modifie, et tant qu'on persiste à identifier le moi avec Fâme substance, il n'y a pas de sensation sans moi , comme de moi sans sensation , par cela seul qu'il n'y a pas de mode intelligible sans substance (^etvice versa).

Tout cela est rigoureusement vrai de cet ordre absolu que nous croyons, mais ne touche en rien à un premier ordre relatif de phénomène tel que nous le sentons ou apercevons immédiatement.

En s'attachant d'abord à cet ordre phénoménique, on ne peut s'empêcher de reconnaître le caractère d'une véritable dualité dans le fait de con-

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