‹ Œuvres philosophiquesChapitre 7 sur 55 · DE LA PENSEE · texte numérisé non relu

DE LA PENSEE

Aussi trouve-t-on dans la logique , où cette doctrine est complètement résumée, la plupart des/àcultés intellectuelles exclusivement considérées sous le même rapport de passivité, et leurs définitions bien déduites de la dernière hypothèse : telles sont, par exemple, Y attention ^ la mémoire ^ le jugement ^ et toute cette classe de modes passifs compris sous le titre volonté; comme le besoin j Y inquiétude y les désirs, etc., où l'on ne peut voir en effet que des caractères divers d'une même sensation fondamentale.

Mais on retrouve de plus, dans cette analyse^ des éléments qui se rattachent à l'ancienne doctrine (i)'; on y reconnaîtrait jencore des opérations d'une force transformatrice , distincte des matériaux transfor^ mésj et conséquemment n^en faisant point partie ; par exemple, certains actes qui consistent à donner

(1) On a remarqué souvent que Gondillac n'avait jamais systématisé toute sa doctrine. l\ est bien facile, en effet , quand on a lu et comparé les divers ouvrages de ce philosophe avec Tattention qu'ils méritent; il est aisé, dis-je, de s'apercevoir que sa doctrine est double , et présente en résultat deux systèmes de philosophie tout à Élit différents, où tout ce qui se rallie à la doctrine du Traiié des sensations ne peut se concilier avec les principes de VEssai sur V origine de nos connaissances^ Il serait bien bon de marquer tous les points où ce partage a lieu , comme aussi de fake. un relevé exact de tous les changements importants que l'auteur apporta depuis à son Ttaiiè des sensations; on y reconnaîtrait pfut-étre le besoin que cet esprit si lummeux sentait de donner davantage à Yactiviié de l'être sêwtant et moteur , qti'il n'avait considéré d'abord que sous un seul de ces rapports exclusivement à l'autre.

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son attention j à la diriger succea$ivementy ou \à réfléchir sur plusieurs objets pour les comparer^ et rassembler ainsi par cette sorte de réflexion objective, dans une seule idée, des qualités éparses dans plu^urs, ce qui s'appelle imaginer : voilà des actes qui sont bien en dehors delà sensation, ou qui supposent du moins quelque chose de plus qu'une simple capacité réceptive.

La doctrine n'était donc pas uniiforme ; nuûs elle demeurait susceptible d'une nouvelle simplification, et comportait une homogénéité plus parfaite. Tel ^ le but qu'un des plus célèbres disciples de Condillac s'est proposé depuis, en réduisant l'ensemble de toutes nos idées s^asibles, comme des opérations intellectueUes qui y sont censées comprises , sous quatre grandeô classes qui, rentrant toutes également dans le domaine de la faculté de sentir, sont dites , élémentaires f par rapport à cette faculté plus générale de sentir ou de penser (i) ; savoir : i® la sensation proprement dite; a^ le soui^enir; 3"* le Jugement ; 4" le désir. Il ne reste ainsi du système de Condillac , que les éléments homogènes dérivés de la sensation , à l'exclusion de tout ce qui ne saurait se rattacher directement au même principe : simplification très-ingénieuse qui, parla manière dont elle est établie et l'ensemble de ses résultats, prouve la force de tête , et l'esprit conséquent de son auteur.

(1) Voyez leg ÈUmenis d'idéologie, de M. deTracy.

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Je ne prétaids point ici attaquer les bases de ce système ; je crois même qu'on pourrait en former plusieurs sur un plan semblable, et en partant de certaines conventions, étendant ou restreignant tour à tour la signification d'un même mot, tel que sensation y souvenir, etc. , réduire ainsi ou augmenter peut-être le nombre àes facultés élémentaires. Tous ces systèmes de classification ont leur utilité ; il est même indispensable d'en adopter un, pour pouvoir discourir avec méthode de nos idées ou opérations diverses, et en raisonner comme des objets de notre connaissance extérieure; et, sous ce rapport, le système le plus simple, étant le plus commode, pourrait bien aussi paraître le meilleur. Mais je ne crois point qu'on doive attacher à ces classes une importance exclusive, en leur prêtant une réalité qu'elles n'ont pas; ni qu'avant de les former, en commençant par la plus générale, celle de sensation , on puisse être dispensé de faire un retour exact; sur les modes primitifs, spécifiques ou individuels, directement donnés par chaque sens , sous une forme , soit passive àe la sensibilité, soit active de la volonté motrice; ni enfin, qu'on soit autorisé à prendre ces termes conventionnels , souvenir j rapport , etc. , comme exprimant, par une certaine vertu logique, la nature des modifications ou opérations diverses; û bien que cette nature sensible ou intellectuelle doive se plier à nos classifications méthodiques, s'étendre ou se restreindre avec elles.

D'ailleurs^ et sans aller plus loiiï^ je demande si ces actes ou opérations que Condillac n'a pas cru pouvoir se dispenser de reconnaître comme facultés distinctes , quoiqu'il ne pût leur assigner de fondement sans détruire l'unité systématique, et altérer l'homogénéité de sa doctrine ; si ces facultés, dis-je, n'existent pas réellement dans l'être doué , non seulement de la capacité de sentir les impressions qu'il reçoit, mais encore de la puissance d'agir, de vouloir et de se donner par suite certaines modifications, de former certaines idées avec les matériaux reçus du dehors; je demande, en ce cas, si l'on peutcon* fondre cette capacité ou propriété. réceptive, et ses résultats passifs d'une part , avec la puissance d'action et ses produits d'autre part; en écartant, à l'exemple des physiciens , l'idée d'une force active^ aussi réelle en nous que le sentiment même de notre existence. Enfin, si, après avoir exclu du nombre des éléments intellectuels toutes les opérations actives , à qui ce titre est directement tipplicablè , on peut croire avoir formé im système absolument complet , et avoir énuméré tout ce qUi est dans l'intelligence humaine.

Mais, dira-t-on, ces modes actifs ou produits d'une force vivante, sentis en résultats , ne le sont point comme facultés oxx puissances : il n'y a d'idées positives d'aucmie espèce correspondantes à celles-ci , considérées en elles-mêmes; et leurs effets étant des sensations tomme les autres, peuvent

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bien être attribués sous ce titre direct , ou sous ceux dérivés desoui^enirsj rapports, désirs, à une propriété de sentir unique^ abstraction faite des causes qui la mettent en jeu , ou qui effectuent les modifications réelles. Telle est en ieffet la méthode empruntée des physiciens , où les propriétés permanentes sont assimilées , dans les signes , aux actions ou aux phénomènes; et les idées de causes ^ absolument exclues de la dassificatioA des effets. Nous avons déjà indiqué un point de vue réfléchi où cette méthode ne pourrait être entièrement applicable; et la suite de cet ouvrage prouvera peut-être la nécessité de porter , dans l'analyse de nos opérations intellectuelles^ une méthode différente.

Mais en avouant, dès à présent, que nous ne pouvons connaître nos /acuités que daiis les idées simples de leurs actes ou dans certains résultats perçus, ne serait-il pas nécessaire de distinguer encore le caractère propre de ces idées , et la manière trèsparticulière dont ces résultats d'opérations sont sentis? Est-ce donc la même chose que recevoir et sentir une impression ^ ou lo. produire et l'apercevoir en même temps , comme l'effet d'une puissance dont on dispose , qui est soi ? Et s'il était vrai que ce fût là le titre le plus naturel de la classification de tous les modes de notre existence; si les analogies réelles qui les rapprochent, ou les différences qui les séparent, tenaient essentiellement à ce que les uns sont produits en vertu de l'activité d'une seule et même

go DE LA BiOOMPOêlTiON

force, tandis que les autres sont sentis ou éprouvés en vertu de diverses causes d'impressions , ou différentes capacités réceptives correspondantes , pourrait-on se croire autorisé à faire totalement abstraction de ces analogies ou différences, rédles , considérées dans les puissances mêmes, pour fonder un plus petit nombre de classes artificielles sur les résultats partiels d^une simple capacité passive , ou les caractères abstraits d'une même sensation.

D'ailleurs , on ne peut nier qu'il n'y ait quelques idées positives, attachées aux termes qui expriment les opérations réelles de percevoir^ "vouloir^ œmparery réfléchir : et puisqu'elles ne sont point venues directement des sens externes, qu'elles ne font point images; si d'ailleurs ces idées ont un caractère sim^^ pie et individuel, ne faudrait-il pas chercher comment elles naissent ou viennent à la connaissance ? examiner si Ton ne pourrait pas en rapporter l'origine à quelc|ue sens intérieur particuUer, par lequel l'individu serait en rapport avec lui-même dans l'exercice de ses opérations , comme il l'est par les sens externes avec la nature extérieure? Dès lors, on concevrait le fondement naturel d'une science de nos facuités , et d'une idéologie proprement subjective.

Nous voici conduits au point de vue d'une analyse de décomposition , qui, partant de la distinction de deux sources de nos idées , a pour objet de séparer les éléments qui se rapportent à Vune ou à Vautre.

C'est cet objet que Lècfcc s'est proposé dans son Essai sur l'entendement humain ; nous allons exa* miner comn^nt il l'a rempK.

(H. Fondement d^une analyse de décomposition. Doctrine de l4)cke.>

La métaphysèque, ou , si l'on récusait ce titre, la philosophie* première , devrait être une science de principes ou l'on pût assigner le commencement de nos idées de tout ordre , des modifications de notre sensibilité, comme des opérations de notre intelli^ gence. Ce commencement est sans doute bien difE* cile à découvrir; et pourtant si on le manque, quoiqu'on puisse trouver en avançant plusieurs vé^ rites pratiques importantes, on n'a pas de point fixe pour les rallier j on sent que l'édifice qui s'en forme manque de base et de consistance; on ne l'ha^ bite point avec une entière sécurité.

Le plus sage peut-être des philosophes, Locke, ne chercha point à établir un corps de doctrine, en se plaçant d'abord dans un point de vue partiel où il pût ramener toutes les facultés intellectuelles , leurs opérations et leurs produits, à un petit nombre de classes , ou même à l'unité systématique de principes. Il n'eut d'abord d'autre intention que de s'étudier lui-même, d'éclairer d'une nouvelle lumière iqtérieure l'ensemble de ses idées acquises ; de les a!çq^érir , pour ainsi dire, une seconde fois , ^i re*

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faisant peu à peu son entendement^ et le soumettant à l'observa^on la plus concentrée, à Fexpérience la plus intime que jamais homme eût peut-être encore tentée sur lui-même.

Cette observation lui fit reconnaître, comme on sait, que toutes les idées qui peuvent entrer dans l'entendement humain, se rattachent à deux sources différentes : la sensatiorij qui transmet directement les premiers matériaux; la réflexion^ qui les élabore, les transforme, et en tire , avec le sentiment ou l'idée individuelle de chaque opération transformatrice^ de nouveaux éléments de combinaisons intellec* tuelles.

La première source était évidente, et tout le monde la reconnaissait. La seconde paraissait plus obscure, et il fallait des efforts pour remonter jusqu'à elle. Or, l'esprit de l'homme cherche toujours les moyens d'un exercice facile ; c'est pour cela qu'il aime tant la simplicité^ Vanité. On devait donc travailler à ramener toutes nos idées, le système entier de nos connaissances et de nos facultés , à la seule origine de sensation ; source claire, où l'on pourrait, ce semble, contempler son entendement comme dans un miroir, et saisir toute la pensée dans une image.

Locke lui-même allait peut-être fournir les moyens

d'opérer cette simplification désirée, si, parla faible

part qu'il faisait à la réfiexiony et les fonctions par-

' ticulières qu'il lui assignait dans le développement

ultérieur des premières connaissances, et postérieu-

DE LA PENSEE. qS

rement à l'acquisition de toutes les idées sensibles , cette faculté devait être moins considérée comme une source propre èi idées que comme une sorte dé canal secondaire, par où tout ce qui découle de la sensation immédiate, irait se rendre dans un réservoir commun pour y être élaboré, etc (i).

En admettant de prime abord , ce que nos habitudes actuelles nous portent bien à croire en effet, que toutes les idées de sensations viennent du dehors, dans l'entendement, faites de toutes pièces, sans le concours d'aucune activité réflective, Locke était conduit à séparer entièrement les deux sources; en rattachant à la dernière exclusivement ces produits ultérieurs d'une intelligence développée, qui, hors de la ligne actuelle des sensations, et indépendants de toute cause objective matérielle, semblent avoir leur mobile imique dans une pure spontanéité du sujet pensant. Ce sujet, inné à lui-même y a la réflexion en puissance (a) , comme il a, par les sens externes, une simple capacité réceptive des idées où impressions sensibles. De là deux systèmes d'idées et d'opérations séparées en effet dans l'origine ; mais de là aussi les difficultés auxquelles était exposée cette doctrine, lorsqu'on prouverait, surtout, que

(1) C'est là une remarque fondée que fait Condillac sur la doctrine de Locke , dans VExirait raisomaé du traité des sensations,

(2) Condillac reproche encore à Locke d'avoir admis des facidlés innées dans l'dme , tout en combattant les idées innées ( Extrait raisonné).

()4 DE LA f>£€OMPOSiTION

les idées les plus complètement intellec^elles vien« nent se raftâu^her, an dernière analyse, à un premier exercice quelconque des s^is, ne fut-ce que par les signes àoBt elles sont inséparables.

Locke 9 partant d'une distinction nécessaire entre le sentiment intérieur des actes liJ[>res de l'intelH*gence ou des opérations de la vobMité , et Icfs modifications d'une sensibilité extérieure dépènd»ite des objets; entre les idées simples de la réfkxian, et les idées simples de la sensationj était bi^ti s, ce semble, sur la voie d'une analyse réelle; il pouvait, en remontant jusqu'au premier point de départ, créer la science des facultés humaines^ en même temps que celle de leur emploi et de leur objet j et rentpUr ainsi à la fois les deux derniers titres de la division proposée par Baccm.

Mais pour atteindre ce but, si je ne me trompe, il était nécessaire de remonter plus haut, et d'aller chercher la réflexion elle-même jusque dans sa source : peut-être £skllait-il distinguer, entre tout cet ensemble de modes primitifs élémentaires, trop généralement compris sous le titre unique sensalions, ceux qui ont par eux-mêmes cette espèce de caractère de redoublement intérieur , que le terme réflexion exprime ; et ceux qui , directement reçus, affectent simplement la sensibilité , ne se redoublent jamais dans la conscience , mais excluent au contraire tout retour de l'individu sur ce que son organisation éprouve. Il eût ÊJIu encore, je crois, con-

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stater ces difiFârences notables dans diaque sensation spécifique ou individuelle; y découvrir la part contributive de chaque faculté, par une analyse k peu près seniblable à cdAe qui assigna en dernier lieu la part des deux sens externes f tds qvt6 la vue et le toHcher^ dans une perception totale, simple en apparence. Alors ,, peut-être , la réflexion se trou» vaut ramenée à Torigine commune ^ ne pouvaitplus y être confondue avec l'impression^ directe ou son résultat alfectif ; la sensation se trouvant elle-même composée^ offrait la matière d'une véritable décomposition, et devenait la source réelle de deux sys-> tèmes d'idées dont les éléments pouvaient être séparés, comme ^ deux ordres de facultés dont les domaines pouvaient être circonscrits.

L'auteur de V Essai sur F entendement humain ne sentit pas la nécessité de remonter si baut ; et dans le point de vue où il était placé , comme dans le but exclusif qu'il sei propsait d'atteindre , il lui eût été difficile, sans doute > de commencer par ce commencement.

£t d'abord , eomme il admettait , avec tous les métaphysiena , un principe de la pensée substantiel hors de la conscience et avant elle , il devait bien supposer aussi certaines facultés ou attributs inhér^its à sa nature, ou imiés en lui , dont, par conséquent , il était interdit à la philosophie de scruter Vor^me; car, c'eut été chercher celle de \dme vsii&mÊy et r^oaonter jusqu'à sa création.

En second lieu , prévenu pour la division , généralement admise par les philosophes , de toutes les fecultés de rhomme , en entendement et volonté; transportant avec eux toute activité à cette dernière, qu'il définit très-bien la puissance de mouvoir ou d^agir, et considérant V entendement (y compris la réflexion) en dehors de cette puissance , ou comme une sorte de sens intérieur, réceptif de toutes les idées qui y arrivent , s'y élaborent et s'y transforment , suivant les . différentes fonctions dont il est susceptible, l'auteur de V Essai se trouvait dans l'impossibilité absolue d'assigner quelque origine aux facultés actives de l'entendement, s'il était vrai surtout que la puissance de mouvoir et d'agir, la volonté^ fut leur commun principe : il ne pouvait donc reconnaître les caractères mixtes de ^es facultés diverses , ni analyser ou décomposer leurs produits.

Aussi ne s'agit-il point de décomposition réelle, ni même d'un système régulier de génération des facultés dans toute la doctrine de Locke; il se borne presque entièrement à une sorte d'analyse historique ou descriptive des idées qu'il rapporte à deux sources différentes, et à une énumération incomplète, et souvent arbitraire, des facultés ou puissances qui s'exercent sur ces idées comme sur des matériaux donnés à élaborer.

Il distingue, à la vérité, des idées composées et (chose même qui peut paraître singuUère) des idées

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simples j qui , venues partie de hi sensation et partie de la r^^^learia/} ^ offrent ainsi le sujet d'une décompositicm proprement . dite : mais quels sont les cas où l'on puisse assigner précisément, dans un seul et même. mode 9 la part contributive de chaque source, ou de chaque fonction sensitive et réfléchie? Ce partage d'ailleurs pouvait-il bien se £aire sans remonter jusqu'au principe ? Aussi , en parlant d'or/gine des idées , Locke ne distingue jamais l'origine prochaine et improprement dite , où les idées peuvent avoir pris la forme actuelle qu'elles ont dans l'intelligence , et la source primitive éloignée par où elles sont venues , soit entières , soit séparées dans leurs éléments; et c'est par là surtout qu'a croulé le foiHlement principal de sa doctrine.

Enfin, et en troisième lieu, ce philosophe ayant eu pour but principal d'expliquer le mécanisme général de l'entendement humsôn , tel qu'il est actuellement constitué, ne sentait pas le besoin de remonter jusqu'à l'origine de ses forces mouvantes^ ni de déterminer la manière dont les diverses pièces de la machine intellectuelle , s'il est permis de parler ainsi , ont pu se combiner et se coordonner entre elles dès l'a-ri^e. Se proposant de faire une histoire xle nos diverses idées, d'assigner, les caractères d'analogie qui ont pu servir à les distribuer sous certaines ckssesj caractères dont le plus saillant, et le principal , se tire d'une origine respective commune, c'était assez pour lui d'avoir signalé généralement IL T

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cette source^ ou d'avoir montré que les idées en détii^nt d'une manière quelconque; il ne crixfait pas avoir besoin de creuser dans la source méiiiei ou de faire^ pour ainsi dire, l'analyse chimîqiie des éléments qui peuvent déjà s'y trouver renfermés.

En un mot 9 Locke ^ se bornant à ce que la science lui paraissait offrir de plus accessible à nos mojrens de connaître^ et de plus utile poux* la pra^ tique, ne voulut remplir qtfô he dernier titre de la division psychologique : ^1 s'arrétimt à V objet oa auE produits effectifs de nos facid^Sj il dut négli-* ger tout ce qui se rapportait plus eiq>rçs8âifênt au caractère et à la nature de ces facultés nmnesi Âussi^ quand il ep parle , c'est uniquement pour spédfiar les caractères de simpiicité essentielle , propres à ce Sy^èttie d'/iife^j réfléchies, que notre langage exprime par les substantif abstraits verbaux de percepëan^ j^emerU^ volonté^ etc. ; et rion po«r chercber le» conditions primitives et les circonstaBfces qui les font naître , ou là génération même de ces ÊM^ultés, l'ordre de leur subordination naturelle ^ leur dé* pendance d'une première, etc.

Ce plan de recherches était fdacé hofô du point de vue de Locke, comme loin du but et de la méthode de son essai. Aussi , quoiqu'il eût bien reconnu le caractère inâividuel et single (et non point général ou abstrait) des idées réfléchies de nos pro^ pTtsfiicuHéSy il n'en tire presque aucun parti pour coordonner et étendre ce système d'idées, qui avait plus de besoin qu'aucun autre , qu'un philosophe

DE LA PS|(s£e. 99

aussi judicieux y portât une maiin régulatiice ; U le laisse 9 au contraire^ presque aussi inexact et confiis qu'il Favait trouvé.

Suivant l'exemple de Bacou ^ quand il suhordonr nait la division des facultés intellectuelles à la classification ou à Y ordre, encyclopédique de leurs produits, Tjoeke part le plus souvent de la formation logique d'une classe d'idées quelconque > pour y rattacher wke faculté nominale hypothétique, dont le fondement se trouve étranger à la réflexion. C'est ainsi qu'il distingue une faculté di abstraire et une autre de composer^ uniquement parce que^dans . r4>bjet de la classification des idées, il en a distingiié d'abstraites et de composées. £t pourquoi ne pas rattacher alors une faculté nominale àchaijpie classe? Dès qu'il ne s'agit pli» d'idées simples depuismnces prises de la réflexion de leurs actes, mais de ma^ pies possibilités abstraites, condues de l'analogia réelle ou logique 4e certains modes, pourquoi 6A limiter le nombre? N'est-ce pas ainsi , ea effiet, que les scholasliques avaient multiplié les essences et les causes occultes^ à l'égal du nombre des qualités ou propriétés abstraites qu'ils pouvaient substantif ûer dans le langage?

On peut donc aisétnent distinguer deux méthodes employées par Locke dans cette s^ence propre des facultés^ simple accessoire de sa doctrine-. L'une vraiment appropriée, se fondant sur la réflexion intime d'actes ou opérations intelitetudleB, da^erche

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ÏÔO DE LA DECOMPOSITION

à énumérer leurs caractères, ou à spécifier les i4ées simples individuelles qui leur correspondent dans le sens intime. L'autre, se rapportant plutôt à un système général de nos connaissances , ne fait qu'établir un certain nombre de titres nominaux , qui embrassent, chacun dans leur extension, les propriétés communes à plusieurs systèmes d'idées, en abrégeant le langage , et facilitant les comparaisons où déductions. L'auteur fait alternativement usage de ces deux méthodes, pour déterminer le nombre et circonscrire les limites de nos facultés intellectuelles, sans distinguer les résultats d'une analyse vraie et réfléchie , de ceux d'une généralisation arbitraire et conventionnelle. Mais comme il insiste davantage sur cette dernière , il contribue peut-être lui-même à jeter les fondements d'une doctrine qui devait transformer ensuite toute la théorie des opérations de l'entendement humain en une science abstraite et hypothétique. Ainsi, Locke aurait préparé lui-même la ruine de son principe de réflexion, pour n'avoir pas reconnu ses premiers linéaments , et creusé jusqu'à ses racines.

Quoique V Essai sur V entendement soit bien moins im traité analytique des opérations proprement dites de l'intelligence humaine , qu'une logique pu un essai encore incomplet à! idéologie générale , on y trouve pourtant l'indication expresse de l'objet et du fondement d'une science Aes facultés^ d'une idéologie subjective; car, dans cette doctrine, on

DE tÀ. VlENSi'E, lOI

reconnaît des opérations qui mettent en œuvre, élaborent , ou transforment les matériaux quelcon ques donnés par les sens, et qui, par conséquent, ne font point partie de ces matériaux transformés, n'entrent pas dans les^ classes où on les distribue, ne se généralisent point dans les catégories de la logique ) mais s'individualisent dans les idées simples de hi réflexion. On aurait donc là le sujet d'une tache particulière qui reste encore à remplir, et qui consisterait à dresser, d'après les données de la réflexion et l'emploi de la seule méthode appropriée, le tableau le plus complet possible de ces opérations ou facultés; à assigner dans une origine commune ou diverse , leurs conditions et leurs limites , et à déterminer enfin la part que chacune d'elles prend à la formation des diverses espèces d'idées sensibles ou intellectuelles.

Eh cherchant à atteindre un tel but par une seule méthode d'analyse, et l'emploi^xclusif de cette observation intérieure que Locke a si clairement indiquée, quoiqu'il n'ait pu toujours en faire usage, on se trouverait conduit à un point de vue trèséloigné de celui où s'est ultérieurement placé l'auteur du Traité des sensations ^ et peut-être plus rapproché dé certaines doctrines métaphysiques dont nous avons encore besoin d'examiner les fondements , pour tâcher d'y découvrir l'objet et les moyens de l'espèce de décomposition vers laquelle nous dirigeons nos recherches.

102 DE LA DECOMPOSITION

( m. Fondements d'une analyse métaphysique. Points de vue de Deteartes , de LeilmitE et de fiant.)

L'auteur de V Essai sur Fentendement humain n'avait point attaqué, jusque dans leurs rachies, des doctrines mystérieuses qui , se plaçant hors de l'humanité pour étudier l'homme, ne pouvaient concevoir ses facultés que comme des émanations d'une puissance suprême , et ne voyaient dans ses idées que des empreintes toutes spirituelles reçues par l'âme au sortir des mains du Créateur.

En combattant le système des idées innées^ Locke n'entra peut-être pas encore assez profondémait dans le sens des métaphysiciens qui l'avaient établi. Lorsque renouvelant l'ancienne comparaison d' Aristote, il considérait l'âme avant l'exercice des sens, comme table rase^iX était encore loin d'avoir résolu toutes les difficultés auxquelles cette comparaison avait déjà donné lieu, et prévenu celles qui allaient s'élever encore contre sa nouvelle théorie.

Les objections renaissaient effectivement avec une nouvelle force, dès qu'on venait à observer que les premières idées sensibles mêmes, dont ce philosophe admettait la simplicité ou'l' unité de source y nécessitaient et supposaient déjà une coopération ou participation active du sujet sentant et pensant, qui y mêle , pour ainsi dire , des éléments de son propre fonds. Quand Locke parle, en effet, des idées

DE Là FtKSés. Io3

de sensation comme venues toutes faites du dehors^ il suppose bien en outre un acte de conscience ou êHaperception^ qui doit s'unir indivisiblement à l'im** pression reçue ou à son résultat immédiat, pour âever la sensation à la hauteur de Vidée (i). Mais en quoi cette première aperception peut-elle différer de ce qu'il appellera ensuite réflexion^ sinon par' le degré de profondeur, ou le plus ou moins d'éloignésoent de l'origine commune d'où tout ressort?

€es premières idées de sensaticms peuvent donc ne pas être simplement des matériaux reçus d'avance tout fon»^ du d^ors , mais renfermer déjà quelques éléments purement réflectibles, qui, ne se fondant point ^Eibsoluo^nt sur l'impression de \ objet , en sont aussi nécessairement distincts que l'est le sujet lui-inême dans le fait primitif de conscience. Or, ces élémasts indivisibles de la personne^ ou du moi^ qui existe un et le même dans le temps ^ en se distingusmt de ce qui n'est pas lui dans V espace j ne pourront-ils pas encore être AiXs innés, dans le même sens où le sujet pensant est dit inné à lui-même (a) ?

En second lieu, les secondes idées simples acquises p^ir rjéflexion dans l'exercice de certains actes, ne

(1) Suivant Locke, «rame ne peut sentir, agir ou penser, sans B^apereeveir qu'«He sent, agît ou pense ; et cette aperception même est la seule caractéristique des opératioiM ou mc^iicatlons réeUes qui peuvent iuî être attrièij^es. (Yoy. Y Essai sur VenUnéement hnmain , chap. ii , etc.)

(f) Voyez les f^ouveemx esstiis sur Vemlmiewm^t humain 4e Leibnitz.

Io4 ^^^ I^ DECOMPOSITION

sont pas plus ces facultés elles-mêmes, que la copie n'est Foriginal , ou que V image n'est l'objet qu'elle représente. Or, quoique Locke réduise la science de toutes les facultés de l'âme à celle des idées simples qu'elle acquiert en réfléchissant sur ses opérationsy de même qu'il réduit très-sagement la science de toutes les substances et propriétés des choses hors de nous , aux idées composées et mixtes qu'il nous est possible d'en acquérir par les sens (i), il n'en parle pas moins de ces facultés ou puissances

(1) Leibnftz a observé qu'il entrait deFétr^ datif imiies ims idées; et il est de fait que nous sommes conduits, soit par nos habitudes, soit par la nature même de notre esprit, à attribuer à tout ce qui se représente hors de nous, comme à ce qui s'y réfléchit, une sorte d'existence permanente et indépendante dé notre perception actuelle. De là vient la réalisation forcée de plusieurs idées abstraites, et le concept de ce que les philosophes allemands appellent noumènes ou choses en sot Or , comme on reconnaît des wmmènes extérieurs dans l'espace, on en concevra d'intérieurs ou de subjectifs dans le temps; savoir , Vdme et ses facultés ou formes. C'est jusque là que la métaphysique prétend remonter; toujours elle a voulu se placer au centre de ces noumènes intérieurs pour expliquer, non pas les choses du dehors , ou les facultés de notre intelligence. par les idées que nous en avons ou pouvons en acquérir , mais ces idées mêmes par l'existence des choses ou facultés telles qu'elles sont par essence , indépendamment de notre conception , et avant même qu'il y ait rien de senti ou de conçu. C'est bien , dans le sens de Leibnitz , dériver le monde réel d'un monde possible*

L'idéologiste est bien aussi contraint de partbr d'un noumène extérieur dont il doit supposer l'existence réelle avant la sensation , puisque celle-ci en dépend. Mais il se garde d'y pj^ndré tout son point d'appui, et s'occupe seulement, comme le titre l'y oblige, des idées ou des apparences , sans chercher ce que sont les choses en elles-mêmes.

DE LA PWSBE. Io5

comme préexistantes dans Fâme humaine^ et innées en elle ou avec elle.

Or, s'il faut admettre une telle préexistence , ne peut-on pas demander ce que sont les facultés en elles-mêmes, avant qu'elles aient eu occasion de se déployer, ou qu'elles soient parvenues à ce degré où leurs opérations effectives peuvent se manifester p^r des idées simples, réfléchies? Ne reposent-elles pas dès-lors dans un sens intérieur, comme des virtualités y des /ormes pures j ou n'ont-elles pas déjà quelques produits obscurs qu'on peut regarder, par anticipation, comme idées innées-? ne sont-ce pas des forces intermédiaires entre les facultés et les itctions (i)? ou enfin, sous telle dénomination que ce soit, des sortes de noumènes qui préexistent

Kant a très-bien senti le double paralogisme, et sa philosophie critique tend à le signaler. Mais il ne paraît pas que lui-même soit bien parvenu à s'en garantir ; csir ces formes , ces lois svbjectives , ces catégories qu'il admet avant toute expérience, pour régler l'expérience même , ne sont-elles pas aussi des noumènes , dont il affirme l'existence , la réalité absolue, hors de la sensation et de l'idée?

Les philosophes, qui ont proscrit toute métaphysique, l'ont considérée sous ce rapport ou comme la science vaine des choses, des formes ou des facultés en elles-mêmes , hors de toute expérience et observation possible. Ils ont donc cru devoir changer son titre , pour en admettre un autre qui annonce des prétentions plus modestes, puisqu'il se restreinte l'histoire de nos idées ou moyens de connaître. Reste à savoir maintenant si les moyens que nous avons de connaître nos propres facultés ^ sont absolument identiques à ceux qui nous donnent les images des choses du dehors ; s'ils peuvent être compris dans la même histoire , et sous le titre commun à*idéok>gie.

(1) Vis adtiva actum quemdam , sive enteleheam contin^i at^

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à la senntion^ puisqu'ils lui comimDiicpient Isifrrme nécessaire pour qu'elle puisse s'éleyer à la hauteur d'ime idée y et sont antérieurs à l'expérienoe réflédiie^ puisque seuls ils h. rendent possible et en con«stituent les lois ?

De ces taitatives, pour pénétrer ce que sont les facultés de l'âme, prises en elles-mêmes hors de toute observation possible, ressortait deux systèmes de métaphysique, dont l'un n'admet pas seur lement ces facultés comme simples dispositions innées à l'âme, mais de plus comme idées positives qui lui sont infuses, indépendamment de tout commerce avec le monde extérieur, tandis que l'autre ne les admet que comme virtualités on formes pures^ attendant une matière qui doit leur être fournie par les sens externes pour constituer immédiatement des idées proprement dites. Ces deux systèmes ayant à leur tête le premier, Descartes; le second, Leibnitz, se sont sous-divisés en plusieurs branches. Mais quoique contraires, sous plusieurs rapports, à la doctrine de Locke, ils s'y rejoignent encore, ou elle se rejoint à eux dans certains poin^ Us reconnaissent de même des idées simples , originaires de la seule réfieœion; m^s ils en étendent beaucoup plus le nombre, l'influence, et prétendent creuser bien davantage cette source simplement indiquée dan^ V Essai sur f Entendement humain.

inUr facultaiem agendi actionemque ipsam média est, (lidbaitz , Opéra, tom. II.)

1» hà. PKNSfiE. lo^

ils supposent bien aussi , av6c le phiiogofrfie an- ^isj des/acuités qui préexistent dans l'àme, avant leur exercice complet ou la réflexion possible de leurs actes ; mais ils les réalisent plus expressément €orame /brmej permanentes, sous lesquelles le sujet sentant et pensant aperçoit ensuite sa propre existeiK^e, ou se représente les existences étrangères : ils les réalisent , dis-je y même en les séparant du moi qui aperçoit et se représente. Et de là ime doctrine puren^nt abstraite , où Ton ne fait guère que pal*courir un cercle d'identitéé verbales; mais qui, prise dans son fondement réfléchi ^ et réduite à ses véritables limites , peut faire concevoir l'objet d'une sorte de décomposition métaphysique.

Dès qu'on reconnaît en effet dans la sensation , ou mieux dans les premières idées de sensation^ supposées simples et homogènes par Locke et ses disciples; dès qu'on y reconnaît, dis-je,'deux éléments , l'un tout fondé dans l'impression de l'objet sur l'organe qui la reçoit ; l'autre, préexistant dans un sujet qui le tire, en quelque sorte de son propre fonds, on trouve, dès le premier point de départ de toute expérience, la matière d'une décomposition réelle et le fondement même d'une double observation. Le fil de l'analyse, devant se rattacher alors, pour ainsi dire, à deux anneaux différents, conduira toujours à des idées mixtes, qu'il faudra résoudre, à des produits divers qu'il s'agira de rappeler à leurs sources.

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Mais pour effectuer cette décomposition, et trouver de véritables éléments , il faudrait pouvoir déterminer, par des considérations k priori ( et c'est là la grande difficulté comme le point de divergence de tous les systèmes ), la nature et le caractère essen- ' tiel de la partie matérielle^ comme de la partie /ôrmelle de toute idée ; savoir, la manière dont celle-ci réside dans le sens intérieur avant l'expérience; si elle. y est infuse comme attribut ou mode essentiel d'une substance passive, ou produite par une force essentiellement douée d'activité (i).

Descartes , réalisant la pensée intérieure et formelle hors de tout objet, et la considérant comme V essence même de l'âme , ne pouvait attribuer originellement à cette substance rien qui n'y fut comme idée positive actuelle ; ces idées innées qui s'unissent ou se composent dans l'expérience avec les impressions sensibles , et les images ou espèces matérielles , l'âme les a reçues comme elle a reçu son existence , sans qu'aucune activité , puissance , ou vertu efficace j propre à elle, ait jamais pu contribuer à leur production.

Dans le système leibnitzien, rien ne peut préexister dans l'âme que comme virtualité ou dispositions; mais ces dispositions ne.sotit point de sim-

(1) Cette force est toujours en oeuvre, suivant lieibnitz; mais ses actes ne venant à la connaissance qu'en partie , et suivant certaines conditions , pmvent demeurer toujours au rang des simples perceptions obscures dénuées de toute conscience.

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