‹ ŒuvresChapitre 11 sur 65 · I.E PELOPONESE · texte numérisé non relu

I.E PELOPONESE

La Grèce : mot puissant ! quel cœur si léthargi([U(' Ne se réveillerait au seul son de ma voix ! Que de grands souvenirs s'élèvent à la ibis ,

Évoqués par ce mot magique !

N'avez-vous pas soudain vu, sous des cieux nouveaux. Luire de belles mers? et des villes lointaines

S"vpeindre?etiiaîtreArgos,Tlièbes,Coriiithe, Athènes? Olympie et ses chars , Platée et ses tombeaux , Les pompes d'Eleusis et les temples d'Égine , Les fêtes , les combats , les coursiers , les vaisseaux , Les cris de la victoire entendus sur les eaux , Et la fuite du Perse autour de Salamine , Et la mort des trois cents héros?

La Grèce! heureux, de loin, qui rêve son rivage, Et dont le sein ému palpite à son image ! . Il porte un noble cœur. Mais mille fois heureux Qui peut, sous son beau ciel, la toucher de ses yeux , Et trouver le Pirée au but d'un long voyage ! " Qui , des mers , aperçoit brillant à l'horizon Sur son socle éternel grandir le Parthénon! '^ Du haut de ses degrés, suit le soleil qui dore La mer de Salamine et les monts d'Epidaure; Descend du Pentélique au champ de Marathon ; Ou, du Chelmos, soudain a vu Sparte apparaître;

De ce même détour peut-être

D'où regardait Léonidas, '^ Quand, pour mourir quittant le lieu ({ui le vit naître, Pour la dernière fois il cherchait l'Eurotas!

CHANT 11 i.i' ri:i.()poNi:si-:

I.aissez-nioi parcourir cette terre sacrée, Ces sentiers nouveaux et connus.

Où mes pas n'étaient point venus.

Mi (ju'habitait déjà ma mémoire inspirée ! Je marche, et je me sens de ma joie agité. Plein d'une émotion inquiète et cont(mte, Comme en ces jeunes soirs où quelque chère attenic Fait battre notre cœur heureux et tourmenté. Chaque lieu, chaque pierre, à la fois me réclame: Je veux en vain fixer mes pas et mes regards: Les souvenirs de toutes parts Montent en foule dans mon âme.

D'héroïques cendres formé.

Le sol semble s'être animé; La poussière est vivante et se meut et se lève. \ ois-je en effet des Grecs ce pays renommé ? Le vois-je de mes yeux? et n'est-ce point un rêve?

0! fouler de mes pas le sol qu'ils ont foidé !

lîespirer le même air sin* les mêmes collines

Où vivaient ces races divines,

Si POl-.MI-: l)K I.A (iilKCl-:.

Où s'anètaient leurs yeux, où leur voix a parlé !

Qui disait que la Grèce était déshéritée? Montrez-lui, montrez-lui cette voûte enchantée, Ce transparent azur, ouvert de toutes parts. Où si profondément j'enfonce mes repcards : Ce jour si lumineux, scintillante rosée Qui descend sur les monts , s'élève de la mer. ' '

Redescend , remonte dans Tair, Et pleut encor du ciel , sans cesse inépuisée. Montrez-lui de ces monts le suave contour. Va de leurs horizons l'indicible harmonie; Montrez-lui cette mer sereine, bleue, unie. Belle des bords charmants qu'elle pare à son tour.

Ah ! de ses fils perdus la Grèce est attristée,

Mais pour la consoler la nature est restée;

Mais , sous son beau soleil , son sol , fécond encor.

Sourit, même à des mains avares de culture;

Mais des bois d'oliviers y donnent leur trésor;

Mais l'oranger prodigue y répand son fruit cVor,

La vigne ses raisins, le myrte sa verdure.

Le glatinier ses fleurs; les platanes épais

Près des sources encor se plaisent à s'étendre;

En dômes transparents, leurs rameaux n'ont jamais

Sur la terre laissé toml)tM' un jom* plus tendre :

CHANT n. I.F PKLOPONKSH. 83

l'2t tes riclies vallons, aux sites (Michanteiirs, Où, du sommet des monts, Fœil charmé se repose. Jamais au lit des eaux n'ont vu du laurier-rose Serpenter plus riants les méandres de fleurs.

Grèce , renais à la puissance!

Ton ciel, ta mer, tes monts, et tes champs et tes bois T'attendent, tels encor cpi'ils brillaient antrefois,

Et tout prêts pour ta renaissance.

J'ai vu les arbres de Baphné '^ Sur le bord d'un beau fleuve, à ta i^iloire fidèles, Te garder, loin des yeux, les feuilles éternelles

Dont ton front sera couronné.

Grèce, renais à la puissance!

Ton ciel, ta mer, tes monts, et tes champs et tes bois T'attendent, tels encor qu'ils brillaient autrefois,

Et tout prêts pour ta renaissance.

Du Pentélirpie et de Paros, •'»

Sous la terre , j'ai vu les entrailles antiipies

84 POÈME DE LA (iHÈCE.

A tes leniples déjà préparer des i>ortiqiies, Des images à tes héros.

Grèce , renais à la puissance !

Ton ciel, ta mer, tes monts, et tes champs et tes bois T'attendent, tels encor qu'ils brillaient autrefois,

Et tout prêts pour ta renaissance.

Mais ma voix n'a frappé que de tristes échos. Autour de moi, d'où vient un silence si sonibn-! L'espoir n'a-t-il encor lui que sur les vaisseaux? Souvent le jour commence à poindre sur les eaux ,

Et la terre est encor dans l'ombre.

Songe d'un cœur trop aveuglé I D'un voile éblouissant parure mensongère! Quel déplorable aspect â mon œil désolé Dérobaient tant de fleurs , cachait tant de lumière !

Est-ce la Grèce que je vois , Au milieu des débris, sans mouvement, sans voix. Sans désir, sous les fers tout entière affaissée 1 Elle a même perdu ses regrets gémissants :

(Test Mobé qui s'est lassé(^

D'appeler en vain ses enfants.

Mais Mobé , sur le Sipyle '' Debout, pleure thi moins sans accepter son sort.

C^ANT 11. LM PKLOPONÈSE. «3

La Grèce est sous le sien renversée immobile, l^t d'un sommeil profond on dirait ([u'elie dort. Counne on voit sommeiller cette pâle statue '^ Qui montre, en nos jardins, Ariane abattue Posant sur un bras faible un front décoloré; De fatigue vaincue, elle s'est assoupie; On sent, à sa paupière épaisse, appesantie. Qu'avant de s'endormir elle a longtemps pleuré.

Mais, ceux qu'a si souvent invoqués sa misère. Ceux qu'a nourris son sein et qu'ont portés ses flancs. Ceux à qui tant de fois elle a,dit : Mes enfants! Comment ont-ils, ingrats, abandonné leur mère? Où sont-ils? nouveaux coups dont mon cœur est fiappé ! Vos cbants , o tils d'Hydra , m'avaient-ils donc trompé !

Hélas! sur tous ces bords qui pensi* à la patrie? Qui , d'un désir secret, cherclie à la secourir? Qui sent sa propre honte en la vityant tlétrie? Qui |»our elle songe à nnuirir?

86 PUËME 1)1- LA GKÈCH.

Les monuments épars. couchés sur les collines. Eux seuls n'ont point ému mes regrets atteudris: Les hommes m'ont offert vivants sur ses ruines De plus déplorables débris.

Ah ! le plus grand malheur ce n'est pas d'être esclave, Tôt ou tard on relève un front trop opprimé : C'est de ne plus sentir tout le poids de l'entrave. D'être à l'opprobre accoutumé.

0 sont-ils, ai-je dit, les enfants de la Grèce? Voyez-les, empressés autour de ce divan . Ou leur sourire flatte, ou leur regard caresse Ce maître qui porte un turban.

Où sont-ils? voyez-les, émules d'esclavage. De leur honte à l'envi trafiquant sans détour. Fermiers de l'oppresseur, s'en partager l'ouvrage . Oppresseurs du peuple à leur tour.

Où sont-ils? voyez fuir devant le janissaire. Dont le fouet se fait place et frappe avec mépris. Ces rayas, chaque année allant au cimetei're Hachetei' leur tête à vil |)ri\.

Onoi . les Crées? les voilà. Oiim . ces lèles soumises.'

CHANT 11. IJ-: l'KLOlMiNKSi:. 87

Les voilà! qui. bientôt avec joie oublieux, Vont doiMiiir à midi sous l'ouibre des églises Pour trouver des songes heureux;

Les voilà! sous les yeux d'uu Yaivode, et d'Athènes, Dansant la romaïque, et gardant des troupeaux, Qtrabreuvent, transformés en auges des fontaines, Demi-dieux , vos sacrés tombeaux !

Pareils à ces enfants qui , lorsqu'un père expire , Sans connaissance encor pour un si grand malheui-. Par leur grâce, leurs jeux, leur ignorant soin'irc, De leiu' iiirrc peiccnl le cœur.

Mais quoi ! c'est ce beau ciel , c'est l'air qui leur envoie Cette ànie involontaire, impuissante aux douleurs; Kt le même soleil y fait germer la joie ,

Et dans les ruines les tleurs.

Reprocherai-je aux fleurs d'éclore?

Aux (irecs. joyeux et bondissants.

O besoin 'l'clrc heureux . don! ils sniit innocents? C'esl Mil malheur de \)\{\> ipiil laiit que Ton déplore

88 POÈMK DE l.A (iUKf.E

Mon lœur, qui s'indignait , déjà rède à moitié A ce penchant secret qii"insj3ire la pitié

IVnne infortune qui s'ignore.

Hélas ! et laisse voir encore Quelque reste brillant d"nn éclat oublié.

Comme, en un parc détruit où souvent sans culture Des restes d'arbrisseaux croissent à l'aventure . Le sol, de l'ancien temps i'ap[K.'lle les splendeurs; Ainsi le fils des Grecs témoigne de sa race. Va] lui, sans le savoir, des primitives mœurs

Il conserve encor quelque trace; 'i'

11 revêt encore avec grâce

Le vêtement des jours meilleurs; Du doux langage 2crec l'antique mélodie

Dans sa bouche résonne encor :

.l'ai trouvé dans les mains du pâtre de Clitor La tlùle aux deux tuyaux des pasteurs d'Arcadie ;

Mais le daive d'Harmodius, Que cachait sous le myrte une main vengeresse.

Sous tous les myrtes de la Grèce En vaiii je l'ai cherché; je ne l'y trouve plus. •

CHANT 11. I.I-; l'KLOPONESE. 89

Dans la belle vallée où l'ut Lacédémone, '" Non loin de l'Eurotas, et près de ce ruisseau Qui , formant son canal de débris de colonne , Va sous des lauriers-rose ensevelir son eau , Regardez : c'est la Grèce, et toute en un tableau.

Une femme est debout, de beauté ravissante, Pieds nus; et sous ses doigts un indigent fuseau File, d'une quenouille empruntée au roseau , Du coton floconneux la neige éblouissante. Un pâtre d'Amyclée , auprès d'elle placé , Du bâton recourbé , de la courte tunique Rappelle les bergers d'un bas relief antique. Par un instinct cbarmant, et sans art adossé (Contre un vase de marbre à demi renversé, Comme aux jours solennels des fôtes d'Hyacititbe, Des fleurs du glatinier sa tète encore est ceinte. Sous sa couronne à l'ombre, il regarde, surpris. Trois voyagems (riun'op(;, au i)ied d'un chêne assis. I.c chemin est aiq)rès. Sur iiii ((iiirsici' ((iMiluitc. La Musulmane y passe, cl de 1 «ni du mé|iris

!H) l>ui:ME DK LA (JHLCK.

Regarde; et l'Africain marche et porte à sa suite Dans une cage d'or sa perdrix favorite. Cependant qu'un aga, dans un riche appareil, Rapide cavaher au front somhi'e et sévère , Sous un galop bruyant fait rouler la poussière. De ses armes d'argent que frappe le soleil Parmi les ohviers scintille la lumière.

Il nous lance en passant des regards scrutateurs. Voilà Sparte, voilà la Grèce tout entière : Un esclave , un tyran , des débris, et des fleurs.

CHANT TUOlSIÉMï

l.'ATTIOUR

Arrivée à Athènes. — Entrée du pacha de Xéijrepont. — Avilissement du peuple. — Découragement du poète. -l\ abandonne la Grèce, et va s"enibar([iier, a la pointe de FAttiiiue, pour ('.onstantinopie. — Rencontre du capitaine Odyssée. — Exploits des anciens Klephles. — Espérances de régénération.

CHANT TBOISIlUli:

L'ATTIOUK

Assis au cap Alcymc, auprès du tombeau vide'" Où la vague entre, et dort immobile et limpide, Qu'entends-je? un bruit de guerre ! esl-il vain ou réel? Quel espoir avec lui vient soudain me surpreudre! Sur ces antiques boids du canon solemiel

V, Lf IdinlR'iiii tic 1 1.ciiii.-Iccio, au l'iico. {\ojoz ndlo 21.)

!)i POKMK l)K LA (iKKCJ;.

Le bruit européen semblait se faire entendre. J'écoute, et n'entends plus que les flots de la mer. Se brisant aux lochers, c'est elle qui sans doute. Derrière Salamine, imitait sous leur voûte Ce son que mon désir crut entendre dans l'air.

— Non : ce n'est pas la mer. Du côté de l'Attique Le bruit semble venir. Mais il se perd soudain. Un orasfe se forme aux flancs du Pentélique : Sans doute c^^st la voix du tonnerre lointain.

— Ce n'est point le tonnerre: et le son vient d'Athène. Oui, cette voix puissante est celle du canon.

Elle gronde, et descend du haut du Parthénon.

Mon oreille deux fois put-elle être incertaine !

Roule, bruit solennel! tonnez, nobles échos!

Athène à ses tyrans serait donc dérobée !

Plein d'espoir, j'ai couru. — De treize coups égaux

Athènes saluait le pacha de l'Eubée; "

Et tandis qu'il entrait d'un pas superbe et lent.

Sur sa route empressé, l'Athénien tremblant.

Debout, la main au cœur et la tête courbée,

Adorait le coursier du ïartare insolent.

CHANT m. I. ATTion:. <i:i

.le ne crois plus à l'espérance :

Atliène à son tour m'a trompé.

La Ijelle Athène, dont en France J'avais rêvé la délivrance :

Kêve auprès d'elle dissipé !

Je ne crois jjIus à ton aurore.

Joui' qui poins et jamais n'éclos.

Le bronze o-uerrier peut encore Émouvoir l'Hymette sonore, Mais dans les cœurs n'a pas d'échos.

Je ne crois plus à la chimère Qui flatte un instant le désir.

Et s'échappe, joie éphémère.

En laissant une poinle amère Au cœur qui croyait la saisir.

Hélas! combien de beaux nuages J'ai vu me colorer les cieux !

Fantômes d'or, roses images.

% POÈME 1)1-: LA (iUÈCE.

Dont le vent chassait les mirages Dès qu'ils avaient séduit mes yeux.

Combien d'objets d'idolâtrie .

Qui. sur d"autres bords, pour jamais Ont quitté mon àme flétrie!

Que j'ai pleuré sur ma patrie.

Rt sur le héros que j'aimais!

La liberté n'eut (fu'une aurore.

L'indépendance n'eut qu'un jour.

Pour nie montrer ce que j'adore.

La Grèce au moins restait encore :

Elle m'abandonne à son tour.

Adieu donc, puisque de méprises La terre environne mes pas :

Puisque les âmes sont soumises, Puisque les nations conquises Se rendent et ne meurent pas;

Puisque tout trompe en ses promesses.

Gloire, amitié, travail, l'epos.

Le monde et ses enchanteresses.

Les héros comme les maîtresses.

Les peuples connue les hénis,

CHANT III. L'ATTlgUE

Retournons sur la nier. La mer aventureuse

A des charmes puissants pour qui veut se bannir.

Le voyage, en son cours, de l'unie douloureuse,

Conmie on berce un enfant, endort le souvenir.

L'âme rêve attirée au rivage qui passe,

Descend au ciel flottant qu'elle aperçoit soris l'eau ,

Monte aux cordages du vaisseau,

Poursuit une vague et sa trace,

Ou s'enlève avec un oiseau :

Si légère, et sans force au hasard entraînée. Des chagrins les plus chers si vite détournée ! Hélas! qui, de pleurer a longtemps le pouvoir!

J'irai , loin de ce bord que je ne veux plus voir, Chercher, sur l'Archipel, quelqu'ile fortunée.

Mais où vais-je, insensé, tourner mes pas errants! L'Archipel est-il libre? Eh bien! plus loin encore, J'irai, je voguerai... jusqu'au fond du Bosphore, Car je veux fuir les Grecs; j'aime mieux leurs tyrans, Ils régnent! — et leurs bords aussi son( allirnnts.

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