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LE DEPART DE EA FEOTTE

Comme au temps de ruiUi([ue guerre Qui , chautée un jour par Homère , Dure ciicor dans ses chants, d'âge en âge nouveaux Comme à l'heure où, soudain de vengeance saisie, La Grèce s'embarquanl vogua contre l'Asie, Les îles de la Grèce assemblent leurs vaisseaux. La flotte a levé l'ancie , innombrable de voiles Comme la mer dc^ flots, comme la nuit d'étoiles.

160 l'OKME I)t-: LA (iUKCK.

Hytlra sur rArchipel tout entière a monté.

Entendez-vous la clameur qu'elle envoie?

Elle s'avance, et mêle aux cris de liberté

Des chants d'ortïueil , d'espérance et de joie :

« Hydra vogue, la riche Hydra, Sur la mer escortée en reine Par les dauphins de Typaréne Et les alcyons d"Tpsara.

Iles, pressez'vous autour d'elle, Cyclades , c'est vous qu'elle appelle :

Venez, mes sœurs, je vous attends.

Tyne, Andros, Mycone, il est temps.

Chios nous demeure infidèle, '^' Mais l'absence d'une hirondelle Ne fait pas manquer le printem])s.

«< Hydra brille comme Tétoile

Qui la première ouvre le jour.

Hydra n"a point d'ombrage en son brûlant séjour. Mais elle s'assied libre à l'ombre de sa voile. Hydra donne à ses fils les vagues pour berceaux. Pour jeux et pour plaisirs Técume et les cordages, Pour école la mer. pour maîtres les orages. Hydra n'a point de champs, mais elle a des vaisseaux; ^^

CHANT Vm. l.K DÉPART DE LA FL0TT1-. I(i1

Ses laboureurs sout sur les eaux .

Et c'est la mer (ju'elle sillonue.

^i pampre ui raisiu ne rit dans sa couronne, Mais son sabre connaît où croissent les plus beaux. Aux armes! hàtez-vous, afin (pravant rautoniue

Dans la Mysie elle moissonne , Kt (le Cypre en chantant vendange les coteaux

(' Liberté ! liberté ! que , des rocs de (>vthcre

A la plaine où fut llion ,

Les îles , les cieux et la terre

Répètent le cri d'union.

Liberté ! suivez tous le drapeau qu'elle arbore ,

Suivez tous la croix tricolore , ^^

Où brillent ces mots triomphants

Que disait Sparte à ses enfants, F^t ([ue, du haut des mais. Hydra leur crie encore. »

Et de tous les vaisseaux les canons et les voix Du départ solennel proclamaient l'allégresse i Et debout, escorté des chefs et de la croix. Sur la première poupe, au bruit de leur ivresse, Le saint archimandrite aux cheveux blanchissants Bénissait, de sa main qui répandait l'encens. Les vaisseaux, et la mer, et le ciel de la Grèce.

Et toujours ils voguaient, et toujours leur fierté S'exhalait dans leurs chants sur l'Archipel limpide , En suivant d'île en île, aux cris de Liberté! Leur navarque et son mât dont la flamme les guide.

Mais est-ce bien lui que je vol !

Mon beau Thémistocle , est-ce toi , ^^ Qui d'Hydra sur ces mers conduis la flotte immense

Est-ce bien toi qui, le premier,

De marchand devenu guerrier.

Fais du pavillon grec flotter l'indépendance ?

C'est lui ! j'ai reconnu la hauteur de ses mâts Où, la nuit, dormait l'aigle, au milieu des étoiles; -'^ Ses vergues , ses huniers, ses étages de voiles, Qui, sur le bleu du ciel, imitaient les frimas; ^'^ C'est sa poupe! et voilà, si mon œil est fidèle , Sur le pont, Tombasis, qui m'aperçoit soudain, Armé du casque antique où la croix étincelle, 9^ Et qui, Fœil radieux, me fait signe et m'appelle Du bâton amiral qui brille dans sa main. Oui , c'est le Thémistocle! et ce n'est pas en vain Qui' ma muse avait dit : Sa gloire sera belle !

CHANT VIII. LI- DÉFAUT DE LA FLOTTE. Mï.i

Viens, ma muse, viens le revoir Ce beau vaisseau dont tu fus amoureuse , Ce compagnon de vie aventureuse , Que, chaque jour, tu contemplais rêveuse, Des étoiles de l'aube aux étoiles du soir.

Viens, ma muse, viens le revoir.

11 doit te plaire , embelli par les armes ! Quand de tes yeux , fascinés de ses charmes , Tu prolongeais l'adieu mouillé de larmes. Qu'un tel jour était loin , même de notre espoir!

Viens, ma muse, viens le revoir.

Tombasis a vers nous fait voguer son yole : ^^ Salut, ma Néréide. Oui, c'est nous, Tombasis. J'ai foulé le tillac : vers chaque lieu je vole : Le même timonier, prés de la barre assis. Tient encor ses regards fixés sur la boussole î Les mêmes matelots, au poste habituel.

Les yeux encor levés vers les mats et le ciel ! Parmi les compagnons d'un long et beau voyage

Oh ! qu'avec joie on se sent revenu ! J'ai partout où mon œil se porte à mon passage.

A la vergue où, lég'ei's. ils eoiirenl le pied nu . Aux voiles, aux huniers, et sur chaque cordage.

De quelqu'ami reconnu le visage,

Dont le sourire aussi m'a reconnu :

« Ehbien î quand vers ces mers nousvoguionsde laFrance, Et chantions sous le ciel, nous ne soupçonnions pas Que le ciel, ét^outant la chanson de Rhigas, Avait mis l'avenir si près de Tespérance. » Et tous m'ont répondu d'un signe d'assurance. Et tous semblent me dire : Il n'est plus de raïasî

Quel éclat sur leur bord, si tranquille naguère. D'un brillant appareil aujourd'hui si chargé! Le Thémistocle entier est radieux de guerre. Des jours que j'ai connus que l'aspect est changé î Ils grondent maintenant pour défendre leurs voiles. Ses canons, qui muets se contentaient alors De parer les rouges sabords Et de porter des noms d'étoiles; ^'' De ces boulets vengeurs qu'ils gardent au sultan

Les pyramides menaçantes Ont remplacé les fleurs que de ses mains puissanio Arrosait ïombasis autour du cabestan.

De l'éclat des mousquets les deux bords étincellent: Et ses longs flancs, qu'hier pour l'homme et le coursier Encombrait Odessa de son grain nourricier.

CIlANr Mil. LK DÉPART DE LA ILOTTl'. Kib

C'est la poudre et le fer, et le plomb et l'acier, Et lu mort, (pi'ils recèlent.

lY.

Ma muse , (|ui fut si longtemps

Compagne de sa destinée , S'arrête involontaire , et regarde étonnée Tant d'honneurs si nouveaux autour d'elle éclatants.

Sans cesse elle le considère De l'œil respectueux ensemble et familier Dont une jeune sœur, soudain timide et fière, Pour la première fois voit porter à son frère L'uniforme, l'épée, et le chapeau guerrier.

Sans doute ils ne sont plus, ma muse bien aimée, Ces jours, lorsqu'avec lui, si libres sous le ciel. Sans heures, nous foulions l'azur de l'Archipel :

Maintenant sa poupe est armée.

Le paisible songe est passé :

La danse romaïque et le luth ont cessé, '"*' Kt vos jeux, matelots, vous ([ui, pleins de courage,

Quand le vent faisait votre ouvrage, Des vergues à la mer aimiez à vous plonger:

Et ceux du jeune enfant qui , dans l'air, si léger, Poursuivait un oiseau de cordage en cordage; Et nos plaisirs rêveurs! les vagues et leur bruit, Les étoiles, le chant prolongé dans la nuit;

Souvenir qui me trouble encore!

Et nous lisions Homère : et dès la blonde aurore, Je sentais , vers la mer l'œil fixé tout le jour, Pour l'eau bleue et profonde un indicible amour.

Et j'écoutais le vent sonore.

Oh ! c'était un charme puissant D'entendre sa présence à la poupe fidèle , Et de voir le vaisseau , sur l'onde alors glissant , Fuir et pencher sa voile, ainsi qu'une hirondelle, Quand rasant l'eau, joyeuse, elle y trempe son aile ! Beau vaisseau ! c'en est fait. Mais nos resrards encor De loin , vers les combats contemplant son essor, Suivront heureux du moins sa fortune nouvelle; Mais nous verrons sa gloire , et nous en serons fiers; Mais nous le chanterons, agrandi dans nos vers; Mais son mât de la lyre ira toucher l'étoile ; Sur l'Archipel entier nous étendrons sa voile; Je le ferai d'Hydra l'orgueil et les amours,

Parce qu'il plaît à ma mémoire :

Heureux d'attacher à sa gloire

Le souvenir de mes beaux jours !

CHANT VIII, IJÎ DÉPART DK LA l'LOTTi:.

Mais soudain , réveillù conimo au milieu d'un soniçe, Qu'aperçois-je? son bord partout semble inquiet. Qu'observe, entre les chefs, le navarque muet Dont l'attentif regard sur la mer se prolonge? L'Ottoman paraît-il? mais ils seraient joyeux. Pourquoi donc sur la mer attachent-ils les yeux?

On voit de l'horizon un navire descendre ,

Qui porte autour du mât son pavillon roulé. '"'

A ce signal de deuil tous les chefs ont tremblé :

« Quel est-il? d'où vient-il? que doit-il nous apprendre?»

Du tube qui s'allonge ou resserre à leur choix

Le cristal grossissant rapproche la distance ;

On regarde , on hésite , on reconnaît la croix :

« C'est un vaisseau d'Hydra ! » tous ont dit à la fois.

Cependant au vaisseau qui grandit et s'avance

Tombasis fait parler, quand tous ont fait silence,

Le sonore métal qui porte au loin la voix :

« D'où venez-vous? qu'annonce un signal si funeste ?

Le chef (jui vous guidait a-t-il fini son sort?

Ou le bord «jui vous porte est-il frappé de peste? »

168 POEME DE LA GflÈCE.

« — Non , la peste du moins n'a pas frappé ce bord ; Le chef qui le guidait du moins le guide au port; C'est un plus grand malheur que ce deuil manifeste. Constantinople en sang crie; et, martyr céleste , Notre saint patriarche est mort. »

Tous se frappent les mains: et , comme sans parole Se regardant entre eux, au nom du saint pasteur. Ont porté vers leur front le signe rédempteur. Mais le chébeck approche , arrive ; et son yole Au vaisseau du navarque a bientôt amené Son chef, que sur le pont tous ont environné : M Eh bien?» — « Eh bien, des Grecs la race est égorgée. Constantinople entière est dans le sang plongée. Le patriarche... Eux-même à tant d'atrocité "" Les ïurks jamais encor n'avaient prêté d'exemple ! Le jour où l'on chantait le Christ ressuscité, '"^ Les chants finis à peine , à Taube , le saint temple Sous son portail a vu dans la main des bourreaux La corde sacrilège , aux lueurs des flambeaux , Saisir le saint vieillard pour l'infâme supplice ,

Et le suspendre au nœud fatal ,

Dans cet habit pontifical l)"où s'exhalait encor l'encens du sacrifice! Et mort, siu' les chemins de son sang tout couveris, Par ses cheveux blanchis de quatre-vingts hivers,

CHANT VUl. LE Or^PAin DK 1-A rLOTTi:. IC.Îi

Les fils vils et hideux du peuple déicide L'ont traîné sans honneur dans la fange fétide Jusqu'à sa tombe, au fond des mers. »

Tous les chefs à la fois ont frémi : leur silence Se maintient cependant, mais non sans violence.

« Tel est l'affreux signal qu'aux boiu'reaux a donné Le sultan, dont Khalet envenime la rage. '"' Tout le peuple chrétien au glaive est condanmé : Des Tarlares nombreux , de rivage en rivage , Portent, contre les Grecs, le firman du carnage. Lu tout lieu désarmés , à Brousse mis aux fers, A Salonique , à Rhode , en Crète leur sang coule; Cydonie est éteinte, et l'ionie en foule Déjà conte à Samos les maux qu'elle a soufferts. Smyrne, hier môme, a vu des Turcomans sans nombre. Leurs haches à la main, pour le meurtre arriver. Cette nuit, vers Chios, le timonier dans l'ombre A cru voir, en passant, des tlammes s'élever. Il n'est (lue la Morée , il n'est (pie nos trois îles Où contre les poignards il soit de sûrs asiles : Ailleurs le sultan rt'gue, et la mort avec lui. Mais, de Conslantinople est-il quelipie langage gui puisse reprtKluire une fidèle image? Vers Odessa d'abord les plus heureux ont lui.

Le reste meurt : la barque au canal rencontrée Ne vogue désormais qu'à sa perte assurée : Fuir la mort ou l'attendre est égal aujourd'hui. Sans cesse du sérail et du meurtre émissaires On entend dans Péra rugir les janissaires. Avec eux conjurés, le feu , le fer et l'eau Travaillent sans relâche : il n'est de jour, ni d'heure, Ni d'instant, où partout on n'égorge, on ne meure ; Et le vaste Bosphore est le commun tombeau. De la rive d'Europe à la rive d'Asie , Tout le fleuve est chargé de cadavres flottants. Qu'il pousse à ses deux bords, et jette palpitants Aux chiens, de qui la faim d'hommes se rassassie ! »

« Mais, préparez vos cœurs, compagnons malheureux; Ce que j'hésite à dire est encor plus affreux. J'ai vu, lorsque, la nuit, passant près de la flotte, Je l'aperçus à l'ancre entre les deux châteaux, ^""* Soyez hommes! j'ai vu l'espérance hydriote. Notre jeunesse en fleur, nos compagnons nouveaux, Nos frères, nos enfants, tous ceux que, cette année, Sur la flotte en tribut fixait leur destinée, "'^■' Morts, et tous en long rang, déjà pâles lambeaux. Pendus sur le Bosphore aux vergues des vaisseaux. »

A ces mots prononcés , la fm'eur contenue .

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