CHANT IX. LE DÉSASTRE DE CIIIOS
Quel spectacle! » Et ses mains sur ses yeux se portèrent, Kt les miens malgré moi de larmes s'humectèrent.
— « Non , ne m'épargnez pas. Dans toute son horreur
Montrez-moi ce vaste carnage.
Missionnaire aussi, sur un autre rivage Je veux , faisant à tous partager ma terreur, ïrainer tout frémissants devant IWreuse image Ceux qui, dans leurs maisons assis à leur foyer, A l'aspect de ces pleurs qu'ils pourraient essuyer, Disent : Malheureux Grecs ! sans oser davantage. Je veux, troublant des cœurs sensibles à moitié, En ranimant ces morts , ces cris , ce sang, ces flannnes.
Jusqu'au fond de ces lentes âmes, D'une pointe sanglante, enfoncer la pitié. »
Alors , le long du bord , au milieu des décombres , Comme entre des tombeaux iraient deux pâles ombres, Tous deux nous cheminions. Quels furent ses récits! En me montrant ces nnirs par la flanmie noircis , Il parlait, et du doigt indiquait chaque place. Je suivais du regard les bourreaux à leur trace.
— «Par bandes, l'œil fîirouche, on les voyait errants, Le jour, la nuit, sans cesse : et des cris déchirants. Montaient du port , des eaux . des bar([U(^.s submergées.
Des maisous, qui brûlaient, d'assassins assiéajées. A la suite du meurtre , et prompt à l'éclairer, L'incendie accourait , qui , pour la dévorer. Disputait sa victime au fer des infidèles ; Là, les bras étendus au devant des bourreaux, Les mères , de leurs cris , défendaient des berceaux , Que la flamme muette a saisis derrière elles; Là, j'ai vu, près d'un père égorgé sous ses yeux, La fille mise à part , comme un bois précieux Que, dans une forêt que la hache ravage, Un artisan choisit pour son meilleur usage. Avec des dés sanglants on tira sur le port Les meubles , les bijoux et les femmes au sort. Des derviches hurlants, plus loin , la troupe immonde, Du pied foulant la croix , le saint ciboire en main , Dansait , ivre de sang , de folie et de vin , Aux lueurs d'un brasier, une infernale ronde; "^ Et bientôt, las de jeu , de danse, de festin , Et d'un trop long jour de carnage, Ils tombaient endormis , pour reprendre au matin , Plus frais et plus dispos, leur eflroyable ouvrage.
« Et quinze fois le jour c^t quinze fois la nuit Tour à tour ont brillé sur ces scènes funèbres : La nuit, aux malheureux inq)lorant ses ténèbres. Refusait le secours de Touibre (pii la suit.
CHANT IX. LE DÉSASTRE DE ClIIOS. 187
En vain les fugitifs qui gagnaient les rivages, Pour se cacher, du moins demandaient des nuages. Le ciel demeurait clair. Au secours du bourreau La lune impitoyable apportait son flambeau. Quel œil de désespoir, du sein de cette plaine, lis tournaient, en fuyant, vers la lune sereine! Combien ils ont maudit les tranquilles clartés
Qui, révélant leur pâle fuite.
Au glaive, ardent à leur poursuite,
Les dénonçaient épouvantés. »
« — Hélas ! à voir ainsi , sur ce monde où nous sommes,
Ces mondes lumineux toujours suivre leur pas.
Qui parfois ne croirait (pie, sans souci des hommes.
Tout y reste insensible aux choses d'ici-bas!
Nous souffrons, nous mourons, et notre sang ruisselle;
Et la nature marche et le ciel étincelle !
Éclat qui semble aux yeux dérisoire et moqueur !
Douloureux contre-sens qui, parfois, en nous-môme
Éveillant malgré nous le doute et le blasphème,
Jusques à la révolte emporte notre cœur!
Et regardez ! aux lieux où le sang fume encore.
Déjà d'herbe et de fleurs la terre se décore !
Maintenant même, autour de ce vaste tombeau.
Le jour luit aussi pur, le soleil aussi beau,
La mer aussi sereine , et Tonde aussi joyeuse
188 POl'ME DE LA GRÈCE.
Qu'au jour où mon regard voyait Chios heureuse , Qu'à l'heure où, devisant entre mes deux amis, Sur la roche d'Homère, où nous étions assis, Nous regardions du ciel descendre une soirée , Comme celle qui naît, pure, calme et dorée ! w ""
« — Arrête, et gardons-nous de laisser de nos sens Passer dans notre esprit des songes trop puissants ; Gardons-nous, trop frappés par de vaines images. D'en reporter l'empreinte en des discours peu sages. L'homme est donc ainsi fait ! oui . dans son fol or2:ueil , 11 croit que l'univers doit pleurer à son deuil; Il veut qu'à ses chagrins le ciel môme réponde*, La place où son pied pose est le centre du monde, De tout le genre humain il se fait le milieu, Et sa vie est le but ({ue doit rep^arder Dieu.
«D'erreur, de vérité, singulier assemblage!
L'homme a tort et raison. Dieu, dont il est l'ouvrage,
Dieu , dont l'oreille entend le brin d'herbe germer,
Dont l'œil voit du ciron l'atome se former,
VA dont l'esprit connaît, dans le temps et l'espace,
Chaque feuille qui tombe et chaque oiseau qui passe.
Des hommes et du sort à chacun destiné
Tiendrait-il eu effet son regard détourné?
?>on ; il prend trop de soin de la tlaiiHiie immortelle
CHANT l.\. l.K DKSASTUK DK CUIUS. 1«<J
Pour en perdre de vue une seide étincelle.
Par-delà cet éclat , ces astres , et ce ciel
Dont la limpidité n'est que de la matière,
Du fond d'un océan de vivante lumière.
Dieu nous voit, nous entend; mais il est éternel.
Celui dont le regard embrasse toutes choses.
Qui de tous les effets sait le but et les causes,
Du même œil que le tien verra-t-il notre sort.
Nos douleui-s , notre joie , et la vie , et la mort ,
Et les événements dont la terre est semée?
Qu'importe la matière un moment animée?
D'un peuple tout entier qu'importe le trépas?
Cet immense désastre étendu sous nos pas
Nous fera-t-il porter, aveugles en démence,
Un murmure insensé jusqu'à la Providence,
Et dirons-nous qu'à l'heure où coulaient tant de pleurs.
Ses yeux étaient tournés vers des mondes meilleurs?
Arrête. Savons-nous sur ce coin de la Grèce
Quels desseins a fondés l'éternelle sagesse ?
Connaissons-nous les temps promis au genre humain .
Et même l'avenir préparé pour demain ?
Savons-nous si le sang qui rougit cette terre
N'est pas un sacrifice au monde salutaire?
Si , quand la Grèce oublie et son nom et sa foi ;
Quand de l'Asie entière un lau.\ culte est le roi,
Dieu n'a pas des sultans permis la frénésie
190 POKME DK LA (ilU-J'.K.
Pour sauver du faux culte et la Grèce et l'Asie ,
Pour en répandre au loin l'épouvante et l'horreur,
Pour réveiller la Grèce à force de terreur,
Pour la régénérer, faible, esclave et mourante,
Pour soulever enfm l'Europe indifférente.
Et, du sang de martyrs, comme aux jours d'autrefois,
Sur le monde affranchi faire grandir la croix ?
«Mais, quoi qu'ail médité la sagesse éternelle, Faibles humains, restons inclinés devant elle. Quand tombent sur Chios ses terribles décrets, Gémissons et prions, sans sonder leurs secrets : L'homme, ausein des malheursqui viennent le surprendre, N'a pas, pour les pleurer, besoin de les comprendre, Assez grand, sur laterre où Dieu l'a limité, S'il comprend bien un mot, un seul : la charité.
« Séparons-nous , adieu ; je parle et l'heure passe ; Quand je m'arrête ici , c'est ailleurs qu'est ma place. Un triste et saint devoir m'appelle incessamment. Sur ces rives, aux yeux , vides et dépeuplées, Où tout semble désert, muet, sans mouvement, Des familles encor, rares et mutilées.
Logent, presque sans toit, sans pain, sans vêtement. Par mon faible secours, hélas! bien vainement. Soustraites à la mort, qui les eût consolées !
CHANT IX. LE DÏ'SASTUH DKCllIOS. 191
A côté lie la faim , sous des haillons hideux ,
Avec elles la peste en ces débris demeure ;
Je suis leur médecin , je leur montre les cieux;
Près du lit désolé nécessaire à toute heure.
Adieu , tu leverras tes pays trop heureux ,
Du sein de les amis porte vers nous les yeux ,
Et souviens-toi de Paul , soit qu'il vive on qu'il meure. »
Ainsi, d'un entretien bien doux, mais bien amer, Nous prolongions le cours, sur le bord de la mer.
LE BAZAK Dt: SMVRNE
Suite des désastres de Chios. — Jeune tille échappée au massacre. — Sa mère et sa -sœur emmenées en esclavage a Smyrne. — Familles mises à l'encan. — Marché d'esclaves. — Le poète tout a coup transporté du bazar de Smyrne au milieu d'un salon de Paris.
— Appel à la sympathie de? femmes françaises.