‹ ŒuvresChapitre 37 sur 65 · CHANT X. LE BAZAR DE SMYRNE · texte numérisé non relu

CHANT X. LE BAZAR DE SMYRNE

Vierge, dont j'ai naguère ouï gémir la voix, Sur la rive d'Argos de tes larmes mouillée. Ta sœur est là peut-être. Est-ce elle que je vois, Devant ces ïurcomans de crainte agenouillée ,

Et dont la pudeur, dépouillée

De son plus secret vêtement,

Suppliante, hélas! vainement, En son dernier asile est par leurs yeux souillée?

Ou celle qui, des mains, s'est cachée en pleurant? Un esclave, à l'œil jaune, au front luisant d'ébéne, Pour son maître, y promène un regard pénétrant, Craint qu'un défaut s'y cache, et, d'un soin défiant. Visite , oh Dieu ! son sein ! sa bouche ! son haleme !

0 qui des dons du ciel n'est pas épouvanté, S'il contenqîlc en ce lieu celles à (jui leur père Crut voir le ciel un jour faire un don si prospère En leur accordant la beauté !

Sans c(*ltc valeur trop fatale .

L'Ottoman eut tranché leurs jours :

Leur vie aurait fini son cours.

Pure, (U sur la rive natale; Ainsi (|uc ces limpides eaux D'un parc devenu solitaire.

Qui disparaissent sous la terre, Avant que leur beauté s'altère Et serve de breuvage aux immondes troupeaux.

Voyez celle qui pleure, bêlas! si jeune encore. Et montre, assise au bord du limpide bassiu , En voile transparent répandus sur son sein Ses cheveux que le soleil dore , Blonds comme le buis de Cythore.

Vierge qu'avec amour eût peinte Raphaël !

0 ce front si beau d'innocence !

0 ce regard, mêlé de crainte et d'ignorance, Qu'elle lève si doux vers le marchand cruel !

Cet œil si bleu , dont la nuance M'a rappelé la fleur qui dans nos blés balance La forme d'une étoile et la couleur du ciel ! Certes, l'orgueil d'un père a béni sa naissance ; Et d'un illustre hymen la secrète espérance, Avec elle, croissait dans le cœur maternel. Eh bien! si pure et d'un âge si tendre, l'n juif hideux achète sa beauté!

Et, le regard brillant d'avidité.

CHANT X. I.I-: HAZAH DI- SMVKNK. 201

Ail vieillard musiilinan va soiiilaiii la reveiirlœ.

Quoi ! sa mère était là! non , je ne saurais voir De cette imvG en deuil le muet désespoir. Sans voix, pâle, immobile, est-elle encor vivante! Assise sans rien voir, l'œil sec, fixe, hap^ard .

Sur un penser plein d'épouvante Elle send)le en son àme arrêter son j'cgard.

Déjà des minarets le soir dore le faite. Et le chamelier vient ; il dit : Qui nous arrête? Si les chameaux ont bu, hàtons-nous de partir. Et le matelot vient : A bord ! on peut sortir : Le vent tourne ; la voile est prête.

Et la mère, immobile, et sourde à tous ces cris. Ne voit pas qu'autour d'elle on s'embrasse et l'on pleure. 11 faut partir. Adieu, la commune demeure! Il faut se séparer de ceux qu'on a chéris : (Chacune croit à cette dernière heure Quitter de nouveau son pays.

I^irtir ! et même sans connaître Quel lieu, (pie dis-je? quels climats Habite le hareui d'un maitre!

Est-ce Alep ou Tunis? Istamboul ou Damas?

202 POE.MK DJ-: LA GUÈCH.

Encor si l'on Nwuait vers la même contrée. Si la sœur de sa sœur n'était point séparée. Si la même maisou voyait du moins servir

Près de sa fille rassurée

Celte mère désespérée !

Mais deux esclaves noirs viennent la lui ravir.

« Ma mère ! » qu'eulend-elle? « ils m'entraînent , ma mère!»

Quels cris ont dans ses yeux fait rentrer la lumière?

Quel pouvoir vient soudain de lui rendre à la fois

La mémoire, la vie. et la force, et la voix?

Dans cet œil maternel quelle puissance brille î

« Ma fdle ! » elle s'élance et s'attache à sa fille :

« Ma fille ! » elle la presse, et jure qu'à ses bras

Les hideux Africains ne l'arracheront pas.

Leur maître , elle l'appelle , et l'insulte , et le brave :

«Misérable! une Grecque esclave d'un esclave! »

Mais quel eft'et subit d'un soudain talisman !

Quel éclair en passant vient d'emporter l'orage!

Que le cœur d'une mère enferme de courage !

La voilà suppliante : aux pieds d'un musulman

Une Grecque, à genoux . implore l'esclavage :

« Pardonnez, je suis mère. » Elle touche sa main :

«0 soyez bon, clément, généreux, juste, humain.

Achetez-moi! c'est ma fille chérie, C'est ma dernière enfant, celle que jai nourrie.

CHANT X. LK BAZAIl Dl': SMVUNi:. liV-i

Qui si souvent a tlunni dans mes bras. Bon musulman, une mère vous piie.

De son entant ne la sépai'e/ pas. »

Elle le suit, le presse, et s'attache à ses pas : .

«J'ai quelque force cncor : suis-je déjà si vieille? Je sais guider Taiguille et touiner le fuseau. Je puis tisser la soie et cultiver l'abeille, Ma main de vos enfants soignera le l)erceau : 0 vous serez content. Soumise, ma misère Ne trouvera nul service trop bas.

Bon musulman, vous avez une mère :

De mon enfant ne me séparez pas. »

La main du musulman repousse sa prière.

Vous pleurez! mais où suis-je? (,'t, de ce bord Idintain, (Atnnnent, quand j"écM3utais ces voix désL'spérécs , Vers Paris Iranspoi'lé , me Irouvé-je soudain Dans ce salon brillant, plein de femmes parées, De luxe, de llambeaux , de glaces éclairées?

:!0i POEME DE LA (iUECE.

Oh ! dans le même instant qui voit sous traiitres cieux La Grèce tout entière à tant de maux en proie. Un monde était ici, riche, paisible, heureux , Qui vers elle avec moi jette un moment les -yeux, Hélas ! et va bientôt retomber dans sa joie ! Oui, tandis que si doux vos pieds vêtus de soie Des fleurs de ces tapis foulent le riche émail, '-' Que votre regard rit à ceux qu'on vous envoie. Que voire main distraite amuse un éventail. I)"autres, loin de leur toit, belles et riches dames! Les pieds nus, sans secours, en des bazars inlames Se vendent à l'enchère ainsi qu'un vil bétail. Dans vos humides yeux j'ai vu briller vos âmes. Oui, ce sort douloureux a pu vous attendrir; Oui, vos vœux ont prié. Mais pour les secourir. Est-ce assez de vos vœux, et mênie de vos larmes? Avez-vous demandé si les Grecs ont des armes? Vos richesses, votre or, que dis-je? ces bijoux. Ces chaînes, ces colliers, femmes, qu'en faites-vous? Un seul des diamants dont votre cou scintille A cette mère en pleurs eut pu rendre sa fille; Et ceux dont votre sein lance au loin les rayons Armeraient dans Argos de puissants bataillons. Doimez-moi ces trésors ! que votre luxe éclate En fer, en poudre, en plomb, en lialles; qu'il combatte, l'^t vole, des mouMpiels payés par vos atours.

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