‹ ŒuvresChapitre 4 sur 65 · SIR LA MOUT · texte numérisé non relu

SIR LA MOUT

DE NAPOLEON

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L'astre dont la splendeur, couvrait l'Europe entière Soudain vient de descendre, et pour jamais a lui.' Le siècle qui marchait brillant de sa lumière, Dans la nuit achevant une obscure carrière. Semble finir, descendre et s'éteindre avec lui. Un grand homme n'est plus; et pour jamais a lui ï/astre dont la splendeur couvrait l'Europe entière.

Au bruit tout à coup échappé Du roc lointain de Sainte-Hélène, Depuis les cimes de Calpé Jusques au dernier Borysthène, Les rois se sont levés, surpris;

Les peuples ont poussé des cris :

« Il n'est plus ! il n'est plus ! » Et clans l'Europe immense A ces cris, tout à coup, succède un grand silence.

Éloigné mais non pas absent ,

Prisonnier mais encor puissant , *

Le héros, sur. sa vie exilée et captive. Comme aux jours où son sort brillait éblouissant. Attachait les regards de l'Europe attentive. Le monde encor semblait, sujet de son pouvoir. S'animer de lui seul, vivre de sa présence. Combien de passions, de crainte, d'espérance, Lui seul, de son rocher, faisait encor mouvoir ! Lui disparu , le monde est vide , solitaire, Immobile ; on dirait que ses derniers moments

Ne laissent plus d'événements

Disfnes d'intéresser la terre.

Quelle torpeur semble saisir L'Europe si longtemps active , Et qui , sans but qui la captive , N'a plus de vœu ni de désir !

Peut-être , vingt ans occupée A craindre la terrible épée Du soldat deux fois empereur .

iMaintenant oisive et muette.

En secret même elle regrette L'émotion de sa terreur.

Mais n'en croit-elle point quelque voix mensongère? Ce trépas , c'est un bruit peut-être insidieux : Qui le témoigne? Et qui , sur la rive étrangère . L'a touché de ses mains et l'a vu de ses yeux ?

Est-il vrai ? se peut-il qu'au monde soit ravie Une existence encor si pleine d'avenir !

Et qu'une si puissante vie

Ainsi qu'une autre ait pu fmir !

Croirai-je qu'éteignant l'étoile vagabonde, Le sort ait pu soumettre à l'éternel repos Ce guerrier voyageur qui parcourut le monde Avec un sceptre et des drapeaux !

Oui, le voilà, couché sur un lit funéraire. Sans sceptre , sans drapeaux qui lui parent la mort ; Sans compagnons guerriers , sans pompe militaire , Tout seul en présence du sort !

Prêt à quitter les camps dont il aime l'image , L'habit qu'il y portait, il le revêt encor;

11 a mis ses éperons d'or Pour le dernier combat et le dernier voyage. ^

Ces yeux, ces traits éteints, ce front creux et plombé, D'une mort domestique ont donc subi l'injure ! Ce général fameux comment est-il tombé Sans batailles et sans blessure !

0 défaite du conquérant !

0 combien, alors qu'il expire.

Sa main laisse échapper de sceptres en s'ouvrant ! Que sa pensée entraine avec elle en mourant D'images de combats, et de gloire, et d'empire î

Eh bien, qu'attendez-vous? La France est-elle en deuil?

Quand se font les apprêts de la pompe sacrée ?

La place où doit dormir l'impérial cercueil

Aux murs de Saint-Denis est-elle préparée ?

Où sont les pleurs, les cris, le peuple, les soldats,

Les prêtres, les flambeaux, les chants des funérailles,

SUR LA MORT Dl- NAPOLÉON. 21

L'airain pieux, le bronze des batailles. L'appareil royal du trépas?

Que fais-je ! quelle erreur ! et comment ma pensée A-t-elle pu confondre et les lieux et les temps ! Hélas ! il fut un jour, la gloire en est passée, Où sa mort eût trouvé des honneurs éclatants. S'il fût tombé frappé sur son char de victoire, Ou sur le trône, au Louvre, au milieu de sa g!ou*e, Toute la France en deuil eût pleuré comme moi, Tout un peuple eût suivi le funèbre convoi, Onze rois , ses vassaux , fussent venus peut-être A son dernier palais accompagner leur maitre ; Et, voyant au milieu du concours solennel Un jeune enfant marcher près du char paternel , Le peuple aurait crié : « Que sa race prospère ! Qu'il règne ! et, de l'empire éternisant l'honneur, Puisse-t-il à jamais de son illustre père Continuer le nom , la gloire et le bonheur ! »

Le bonheur !. . . mais alors sur l'étoile éclatante Aucun triste nuage cncor n'avait passé.

Il suivait 11* héros d'une marche côDstante. Hélas ! le bonheur s'est lassé.

De nos humaines destinées Rarement il suit tout le cours, Et les plus vite terminées Sont les plus heureuses toujours :

Le deuil des dernières années Pleure l'éclat des premiers jours.

Quand tous les dons que l'homme envie A son gré semblent accourir, Quand de la fortune asservie Ou n'a plus rien à conquérir , C'est alors qu'on aime la vie :

C'est alors qu'il faudrait mourir.

Je craindrai d'épuiser la coupe tout entière. Les bords sont rayonnants de miel .

Mais au fond la coupe est amère :

Ceux que favorise le ciel Terminent jeunes leur carrière. ^

Alexandre, si jeune à la borne rendu,

D'un bonheur sans mélange est encor le modèle.

Si le vaincpieur du Nil fût du char descendu

A l'âge du vainqueur d'Arbelle , 0 que sa vie eût été belle !

0 quel trépas il a perdu !

Ambition de jours, de richesses, d'empire, S'assouvit-il jamais, ton besoin dévorant!

Quand s'arrête le conquérant

Qu'une âme insatiable inspire ?

Bientôt, hélas ! trop agrandi ,

Le vainqueur sur son trône même

Chancelé , le front étourdi

Des vertiges du diadème ;

Et le destin capricieux

Avec ce trône audacieux

Lui dérobe, à l'heure qu'il tombe,

Jusqu'à l'éclat ambitieux

Qu'il avait promis à sa tombe.

Le puissant Charles-Quint, du trône descendu, Fit préparer vivant son sépulcre ; et d'avance , Immobile et nmet dans la bière étendu , hjssayait de sa mort la nuit et le silence. ^

Plus grand, Napoléon au faite de son sort, Au sommet oublieux de la toute-puissance,

S'était souvenu de la mort.

Dans l'abbaye antique où trois races royales Lui doivent du tombeau les honneurs retrouvés, Où de cent rois épars les débris relevés Régnent silencieux sous les nefs sépulcrales, Vaste palais des morts ! lui-même avait un jour Marqué l'espace étroit de son dernier séjour ; Et sur le marbre noir étaient déjà tracées Des paroles de deuil , non encore effacées.

Où donc est l'hôte couronné

A cette place destiné ?

Pourquoi sous cette voûte humide ,

Aux regards si longtemps ouvert ,

Ce caveau reste-t-il désert ?

Napoléon est mort et son sépulcre est vide ! ^

Des superbes humains incorrigible orgueil ! Vanité des grandeurs , vanité du cercueil !

Néant dont un néant se joue !

Celui dont les désirs embrassaient l'univers S'est brisé dans la gloire ; et , pour dernier revers ,

Jusque dans la mort il échoue !

Surpris à cet écueil nouveau ,

De son .iiiic déniesuréo

L'ambition , encor frustrée ,

ÎS'a pu même atteindre un tombeau !

Ah! s'il avait voulu! si de ce rang suprême

Dont la gloire l'avait tenté

L'orgueilleux se fût contenté.

Il aurait dans la mort porté son diadème ; El peut-être il vivrait î D'un trop superbe espoir Pourquoi la France a-t-elle encouragé l'audace ! Que de vœux insensés exaltaient son pouvoir ! Quel avenir nos chants promettaient à sa race ! Avouez-le, Français! oui, vous l'aimiez alors. J'ai souvent dans Paris entendu vos transports

Accueillir ses vastes conquêtes ; Je vous ai vus en foule éblouis de ses fêtes Et des hauts monuments dont il chargeait vos bords; Vous marchiez orgueilleux de commander en maîtres Aux peuples les plus grands, aux plus fiers potentats,

Et de régner sur plus d'états

Que n'en connurent vos ancêtres.

Napoléon alors plaisait à tous les yeux : Il était un héros, car il élail li(;ui'fMi.\.

Vous n'aperceviez pas, frappés de sa lumière, Le cortège de maux à son char attaché , Et derrière un vainqueur le despote caché. J'ai partagé longtemps votre erreur tout entière. Jeune, à l'erreur commune aurais-je résisté?

Eh! comment refuser d'y croire ?

11 avait revêtu la gloire

Des couleurs de la liberté ;

Et , d'une crédule ignorance

Détrompé trop tard aujourd'hui .

Mon cœur, en ne suivant que lui ,

Ne croyait aimer que la France.

Comme il m'avait séduit ! Que son éclat vainqueur Avait fait dans mon âme une profonde empreinte ! Ah ! sa mémoire en moi n'est pas encore éteinte , Et son nom prononcé fait palpiter mon cœur.

Il est, il est dans le génie Un ascendant, un charme, un attrait enchanté : Une force puissante, aveugle, indéfinie, Nous entraîne vers lui comme vers la beauté.

O^nnne elle, il séduit la jeunesse :

Comme elle, il répand une ivresse

Qui trouble l'âme et la raison ,

Et dont l'invincible poison L'ne fois éprouvé nous subjugue sans cesse.

11 peut nous tromper, nous trahir.

Nous contraindre de le haïr, Mais, comment oublier la foi jadis donnée ! Comment perdre jamais ce premier sentiment. Cette admiration tendre et passionnée , Que les plus détrompés repoussent vainement? Ou le blâme, on l'accuse, on le hait, on l'abhorre Mais notre cœur souvent en secret se dédit .

Et, même alors qu'il le maudit.

Se surprend à l'aimer encore.

VIIÏ.

0 jours de ma jeunesse ! ô beaux et nobles jonrs !

Jours de printemps ! jours d'espérance 1

Que votre souvenir toujours

A sur mon âme de puissance !

A peine au sortir de l'enfance , . J'ai vu sa gloire naître et commencer son cours. Les sons qui les premiers ont Irajujé mes oreilles

Furent, le bruit de ses exploits.

J'entendais partout mille voix D'Arcole et de Lodi raconter les merveilles. Lui-même à ma pensée apparaissait alors Beau comme ces héros dont elle était remplie ,

Et brillant comme l'Italie

Dont il avait conquis les bords.

Que de fois , ô Saint-Cyr , dans ton doux prytanée , Lui-même a visité notre enfance étonnée ! Mes yeux autour de lui fixés incessamment Ne pouvaient se lasser de leur étonnement.

Comme nous entourions de nos regards avides Cet homme qui , si jeune encor,

S'était assis vainqueur au pied des pyramides Et sous les palmiers du Thabor !

Son front tout rayonnant de cent palmes nouvelles,

De cent triomphes inouis.

Ce regard héroïque et chargé d'étincelles

Qui frappait nos yeux éblouis;

Ce vêtement si simple et ce visage austère Si doux , hélas ! ou souriant ;

Et ces fiers mameloucks , cortège militaire Qui me figurait l'Orient;

Tout attachait mon cœur d'un lien invincible. . Et celui que les rois ne voyaient que terrible, Ceint d'éclairs, entouré de drapeaux triomphants. 11 venait au milieu de ses heureux enfants Reprendre de son front la majesté paisible. Qui ne l'aurait aimé , ce tuteur glorieux ! '' Sur notre frêle sort il abaissait les yeux , Veillait les doux travaux de nos tendres années,

Prenait soin même de nos jeux ,

Interrogeait nos jeunes vœux

Et nos futures destinées :

« Toi, » me dit-il, un jour qu'à Saint-Cyr amené 11 venait parmi nous délasser la victoire , « A quoi par ton désir te sens-tu destiné ? » Et je lui répondis : « Sire, à chanter ta gloire. »

Hélas ! qui l'eût prévu, dans ces lemps de splendeur, Que je devais un jour chanter tant de malheur. Et verrais se voiler d'iiin' nuit si soudaine

L'étoile qui montait si vive et si sereine ! Lorsqu'un si beau midi répondait au matin, Que sans cesse au héros souriait le destin ; Que sur un trône heureux, toujours phis asjrandie. Sa puissance toujours croissait phis applaudie ; Que les rois le servaient, et qu'à nos yeux surpris Le pontife de Rome appelé dans Paris, Venait, scellant son front du royal caractère. Joindre l'aveu du ciel à celui de la terre ! Souvenirs si brillants 1 si tristes désormais !

Je me rappelle encor, je n'oublirai jamais,

De son couronnement l'étonnante journée.

J'en vois reluire encor la pompe fortunée.

Le vaste temple brille à mes regards ouvert.

De tapis, et de fleurs, et de drapeaux couvert.

Et plein d'encens ! Je vois au fond de son enceinte .

Le vieux pontife assis dans sa majesté sainte :

Tandis que traversant, paisible et radieux,

Cette brillante foule aux regards curieux.

Ces députés, élus des lointaines provinces,

Ces dames, ces guerriers et ces grands et ces princes.

Et ces rois, peuple immense en long ordre rangé.

Appuyé sur le sceptre et de pourpre chargé,

S'avançait, le front ceint du sacré diadème.

Le puissant Empereur reconnu par Dieu môme.

Quels chants, quels cris alors mêlés et confondus ! Les cris lointains du peuple, au dehors entendus. Répétaient en écho ceux qu'à sa nef antique Rendait de toutes parts la sainte basilique : Qu'il vive ! disaient-ils de moments en raomenis : Qu'il vive ! redisaient les joyeux instruments ; Qu'il vive ! répétaient et poussaient jusqu'aux \niv> Les places, les maisons, les longues avenues. Et cependant, grand jour dont je fus le témoin ! Escorté de longs cris qui l'annonçaient de loin , Le héros, au milieu de la foule enivrée. Dans la voiture d'or aux fêtes consacrée . Le diadème au front, et le sceptre à la main. Au peuple lentement montrait son souverain. Et, saluant les cris qu'élevait son passage . D'un sourire attrayant en accueillait l'hommage.

Mais quoi ! le char a fui ; les chemins sont déserts; Qu'est devenu...? que vois-je! — Au bout de l'univers,

Sur un roc , par delà les mers ,

Un cercueil lentement chemine,

Où Napoléon tout entier

D'une solitaire colline

Gravit le pénible sentier.

Autour sont des geôliers en armes;

Nul bruit ne s'entend; p(!u de larm«'s;

Deux amis, une femme, et quelques serviteurs,

Voilà son cortège modeste ,

Et la seule pompe qui reste Au potentat qu'hier pressaient tant de flatteurs.

Que dis-je ! la patrie est chère.

Chacun dans sa patrie est déjà retourné : Et ses derniers amis Tout même abandonné.

Seul, seul sur la rive étrangère !

Celui qui dut attendre un sépulcre si beau. Et dormir empereur dans son royal tombeau Aux saints murs consacrés par l'apôtre des Gaules , Le voilà sans abri , seul au bord d'un ruisseau ,

Dormant au vain bruit de son eau

Et sous l'ombrasse de deux saules.

Vous connaissez, soldats, ce manteau glorieux Que portait votre chef dans les plaines guerrières : Que de fois son azur a guidé vos bannières !

Dans combien de pays il a frappé vos yeux ! C'était, je m'en souviens, au temps de sa jeunesse Quand l'Adige et l'Adda racontaient ses exploits.

s LU LA MOUT DE NAPOLÉON. :v.i

Qu'ail jour de Mareugo, jour de publique ivresse .

Il le porta pour la première fois.

Soldats, vous ne sauriez en perdre la mémoire : Des bords du Tage à ceux du Niémen lointain, Au milieu de vos camps, sur ce manteau de gloire Vous l'avez vu souvent dormir le lendemain

Ou la veille d'une victoire :

Soldats, vous ne sauriez en perdre la mémoire. Eh bien ! fidèle ami de son dernier repos , Il enveloppe encor le sommeil du héros ; Il le défend encor dans sa fosse écartée , Par le soleil, les flots et les vents insultée :

Et, fie tant de biens resté seul

A l'exilé sans espérance .

Loin de vous et loin de la France .

Lui sert aujourd'hui de linceul.

Vous pleurez , compagnons ? à cette triste image

Dans votre sein profond un soupir a gémi?

Oui , pleurez ce grand homme : il aimait le courage

Pleurez , soldats : il était votre ami. Avec vous sous la tente il a vingt ans dormi.

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