II
34 POÈME I.VKIOL'E
Il VOUS connaissait tous, vous, vos noms, vos servii-es. Vos peines, vos dangers, vos moindres cicatrices. Il fut jeune avec vous; le Nil et ses déserts Vous ont vus commencer vos communes campagnes : Ensemble vous avez gravi bien des montagnes. Passé bien des pays, des fleuves et des mers : De pareils souvenirs demeurent toujours chers. Combien de fois lui-même, au retour des conquêtes , Sous des arcs de triomphe accueillit vos lauriers ! VA vous faisant asseoir à des banquets guerriers , Aux champs élyséens vous dédiait des fêtes ! Du sang que pour la France il vous a fait verser, Hélas ! il eût voulu vous mieux récompenser. Ah ! si dans son exil vous l'aviez pu lui-même
Entendre à son heure suprême !
«^ïes soldats! disail-il . mes soldats ! » Et vers eux Il détournait de loin sa confuse mémoire ; Il semblait en mourant s'attacher à leur gloire , Et chercher vos drapeaux si connus de ses yeux. Entre son fils et vous il partageait ses vœux. Il pleurait en songeant qu'après tant de puissance, (le maître à ({ni les rois criaient jadis : pardon.
Laissait son Ois dans l'abandon,
Et ses soldats dans l'indicjence.
«Du moins, ninrmurait-il d'une mourante voix . .Mon corps ira pivs d'eux. v(M's ces belles contrées
Qu'entre tant de pays nous avons illustrées,
Dormir sous leurs lauriers au pays de mon choix. »
Voloulés des mourants u"ètes-vous puis sacrées!
Xlï.
Un enfant est en deuil, un enfant noble et beau , Dont la naissante vie un jour fut pour la France L'objet de tant de joie et de tant d'espérance ,
Et qui fut roi dans son berceau.
Couvert du funèbre manteau.
Sans sceptre et sans couronne, en pleurant, il s'avance, Et s'arrêtant, debout devant les souverains. Triste et fier, vers leur trône il tend ses jeunes mains :
«Je ne viens pas réclamer l'héritage De cet empire à mou père soumis.
Dont sa valeur lit un si beau partage Et que le sort en vain m"avait promis.
« Né sur la pourpre et dans le rang suprême, Au berceau d'or qui vit mes premiers ans,
J'eus pour jouets un sceptre, un diadème. Et , pardonnez , des rois pour courtisans.
« Vaste avenir qui s'ouvrait si prospère . Patrie, espoir, par vous j"ai tout perdu : Mais rendez-moi les restes de mon père , Dans ce seul bien tout me sera rendu.
«D'un orphelin redoutez-vous les larmes?
D'un héros mort craignez-vous le retour".' Ne craignez rien : généreux à mon tour. Dans son tombeau j'enfermerai ses armes.
«Si par des mers nous fûmes séparés, Dans son adieu si je n'ai pu l'entendre, Qu'au moins je rende à ses restes sacrés Ces derniers soins qu'un père dut attendre
« En expirant, du monde délaissé, ïl a tourné sa dernière espérance Vers le pays qui fut un jour sa France, Et vers le fils qu'il n'a pas embrassé.
« Que libre enfin de votre longue guerre . Dans un tombeau , par moi-même fermé .
Il dorme au lieu qu'il remplissait naguère De tant de gloire, et qu'il a tant aimé.»
SUR y. A MORT DR NAPOlj'iON. 57
Mais, jaloux de garder leur funèbre con({ut>le . Les inflexibles rois ont détourné la tête: Et l'enfant vers l'exil a repris son chemin. Que vainement le faible en leur justice espère :
Ils retiennent le corps d'un père .
Dernier trésor de l'orphelin.
Ces puissants potentats, ceints d'innombrables lances Sur leur trône entourés de légions immenses .
Ont peur d'un mort et d'un tombeau ; Et, d'anciennes terreui*s l'âme encore occupée , Tremblent que , ralliés à ce retour nouveau , Les soldats du vieux chef, arborant son drapeau , Ne viennent sur sa tombe aiguiser leur cpée.
Il pleure cependant, le tils des empereurs . Cet enfant qui deux jours a porté leur couronne. Et la rage étincelle au milieu de ses pleurs. Des fidèles amis qu'assemblent ses douleurs En vêtements de deuil la foule l'environne.
Quel est celui qui vient sans vêtements de deuil?
Comme s'il sortait de la tente ,
Vêtu d'une armure éclatante.
D'un soldat il montre l'orgueil.
Un casque est sur sa tête altière .
Une épée en sa main guerrière, Et , devant l'enfant-roi la venant présenter : '( Sire , laisse les pleurs aux femmes de ta mère : Si de Napoléon la mémoire t'est chère , Voilà , Napoléon , le deuil qu'il faut porter. »
Malheureux ! qu'a-t-il dit ! et quels temps vont éclore !
Verrons-nous l'univers de nouveau déchiré?
Quoi! du sang? des combats? des conquêtes encore?
Grâce , jeune enfant ! je t'implore :
Les mères ont assez pleuré.
Ainsi . parmi les bois et les chemins rustiques Dont le pompeux Versaille est au loin entouré , .l'allais, au premier bruit du grand homme expiré. Sur d'étonnants destins versant à Ilots lyriques Les sentiments émus dont je marche inspiré
srn LA .Mftin" ni-: napoléon .-^o
Alors, le dii-t'/.-v(»(!s . jKigés de noire Iiistoiic ! De it'Uii ({ui iifsl plus les aneieiis favoris. Par de vénales voix , aux places de Paris, Faisaient crier sa mort, ainsi qu'une victniic. De l'empereur tombé les meilleurs courtisans. Esclaves, de sa marque empreints encor j)eut-èln' . Qui se courbaient si fiers en lui disant : Mon maître . Kt tournaient vers ses yeux des yeux si complaisants . .\u bruit de son trépas, plus infâmes (ju'liabiles , Ont teim leurs yeux secs et leurs fronts imiiiuliilcs , Que dis-je ? et même ont feint des regards satisfaits .
Épouvantés que Ion put croire
Encor vivant dans leur mémoire
Un souvenir de ses bienfaits.
Tandis qu'au Louvre ils vont avec inquiétude, Sous les croix , les cordons et les habits dorés Dont toi-même , empereur, les avais décorés . Faire hommage à Louis de leur inscratitude . Seul à l'écart, rempli d'un souvenir trop cher. Lœil fixé sur l'écueil d'une lointaine mer. Un poète, en secret, à ton nom seul soupire. Et, la mouillant de pleurs, met un crêpe à sa lyre : Et peut-être, avec lui fidèle à ton malheur. Sur sa mâle poitrine, en signe de douleur. Quel((UP paiivie soldat . jiar un touchant linnmiage,
40 POÈME LYRIQUK
De son ruban de pourpre a changé la couleur. Et porte en deuil l'étoile où brillait ton image.
Adieu ! tout doit finir par ce mot douloureux. Adieu ! toi , le héros des chants de ma jeunesse . Toi que j'aimai ! Je sens dans les derniers adieux Se rassembler l'ardeur de ma première ivresse. Oh ! comment se résoudre à quitter pour toujours Celui de qui la gloire occupa nos beaux jours ! C'en est fait : et moi-même aussi je te délaisse. Des hommes les plus grands ô le plus malheureux , Sommeille en paix du moins dans l'île reculée Où ta tombe est captive et ta mort exilée; N'y crains pas notre oubli, quoique absent de nos yeux. Ah ! vainement les rois proscrivent ta mémoire : Tant que dans notre France on aimera la gloire , Les Français t'aimeront, et même en dépit d'eux. Comme ta grande vie avec les ans croissante, Ta tombe à leurs regards sera toujours présente. Les yeux d(; l'avenir sans cesse iront chercher Ce colosscî aux traits héroïques,
s ru LA M OKI lU- NAPOLÉON.
Qui seul debout sui- nu rocher
Domine les tlols atlantiques.
Un jour \v vovap:eur du cap d'Âdamaslor Ou du rii'he pays des perles et de l'or.
Passant sur la mer ai'ricaiue .
Verra de loin le monument :
« h^st-ce là. dira-t-il , frappé d'étonnement .
Est-ce là ce ^^rand capitaine
Par qui tous furent éclipsés.
Et qu'on vit aux siècles passés
Régner sur l'Europe lointaine?
Oh ! comment son tombeau, par quels vents apporté Au milieu de ces mers se Irouve-t-il jeté ? » Et, de grands souvenirs l'àme alors toute pleine Par des songes de gloire un moment arrêté . Il frémira soudain , et comme épouvanté
Devant la destinée humaine.
Du moins, terrible exemple offert à luiiivers. Comme un phare élevé sur les immenses mers.
Perçant la nuit de tous les àtires.
Ton éclat triste et radieux
Des nautonniers ambitieux
Peut-être éclairera les yeux.
Et leur sauvera des naufrages.
Scra-l-il lui liiieirier. mi (:t»U([uérant . lui vo\ .
Qui lie liciuble tVappé d'iiu saluUiire t'tlroi . Et dont l'ambition espère être impunie , En voyant de si haut tombé si malheureux Le guerrier le plus grand , le roi le plus fameux , Le plus vaste pouvoir, le plus puissant génie Que jamais sur la terre aient vu passer les eieux !
I»OEMi:
DE
LA GRÈCi:
PRÉFACR
Au printemps »le 1820, j'e me suis embarqué k Marseille pour Athènes sur une corvelte grecque, qui m'a conduit d'abord à Hydra. A cette époque si voisine de la régénération , il était difficile de la prévoir encore : ce n'était que des plans d'études , le désir de visiter des ruines, d'étudier des mœurs, des couleurs nouvelles, qui m'entraînaient versée beau pays. J'allais retrouver à leur insu deux amis intimes qui avaient du s'y rendre d'Italie, et je me faisais une grande joie de les surprendre dans (juelque coin du Parthénon ou de la rue des Trépieds. Ils n'avaient point paru à Athènes quand j'y débarquai, de sorte (jue, après peu de séjour, je m'en allai chevauchant au hasard à leur rencontre , à trav(M's la .Morée. donnant leursiixna-
lemeuf sur les cht^mins d(; Corinthe . d'Argos , do Tripolitzfi; traversant comme un courrier toutes les capitales des rois dHomère , cinq wjaitmes en trois jours. Enfin je les rencontrai tout à coup dans un coin de Sparte '. Je ne m'arrêterai pas sur la page la plus intéressante de mon voyage, et sur l'un des plus doux instants de ma vie; ce n'en est pas ici le lieu. Seulement, je ne puis me défendre de le dire, je restai , après cette rencontre , trois jours entiers dans la vallée de Lacédémone sans me souvenir de Léonidas.
Nous n'étions pas venus de Paris et de Naples nous asseoir sous les platanes de l'Eurotas, seulement pour parler de l'Italie et de la France ; il fallait bien que la Grèce eût son tour, et nous eûmes un plaisir bien vif à nous raconter ce que nous en avions vu chacun de notre côté, des ruines de temples, de pauvres villages, des champs féconds et à demi incultes, une nature toute délaissée et si belle ! Notre sentiment sur le pays était uuaninic. Mais quand nous vînmes à parler des hommes, de leur caractère, de leur état de civilisation , de leur servitude présente, de l'espérance qu'on pouvait fonder sur eux pour l'avenir, nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que nous étions, non-seulement peu d'accord , mais d'un sentiment tout à fait opposé.
Mes amis avaient trouvé les Grecs plongés dans un asservissement, et, on peut le dire njaintenant qu'il
Ul PnKMl-: DK 1. A tJRKCE. 17
est si glorieusement ex|)ié. dans un avilissement pnttbntl. Les Grecs, disaient-ils, étaient loin d'nne régénération ; ils n'en avaient ni Tespoir, ni le désir, ni ridée ; ils en étaient incapables. Une longne habitude avait fait chez eux de la servitude une seconde nature, El , comme preuve vivante , mes amis me montraient au même instant des paysans de Magoula fuyant vers les collines de Sparte devant les pas de notre janissaire. Moi je disais : « On juge mal les Grecs sur quelques apparences, et ils sont plus près d'une régénération qu'on ne croit. Ils soutirent impatiemment la tyrannie musulmane. Loin que le plus grand nombre ressemble à ces pauvres chevriers , au seul aspect , au nom seul d'un Turk , leurs yeux étincellent. Ils s'entretiennent sans cesse entre eux de leur esclavage et des moyens d'en sortir. Ils envoient leurs enfants en Europe s'instruire dans nos arls, nos sciences, nos lois, nos mœurs; ils en ont même mis à l'école dans nos armées. Ils élèvent chez eux des gymnases. Les riches font les frais de l'éducation des pauvres; il n'est pas rare de voir un simple négociant y destiner la cargaison entière d'un navire, et même donner deux cent, trois cent mille piastres poiu- la loiidation d'un collège. Ils ont compris que la lumière est la plus terrible ennemie du despotisme, et qu'elle éclaire tiU ou tard la chute des (ti)pressenis. Il v a encore de la chaleur, de l'énergie,
m PHEFAl.H
du patriotisme, dans les âmes de ces Grecs qu'en Europe on croit abâtardis '"'. »
Et je demandais : Avez- vous entendu leurs chansons nationales? avez-vous été témoins de l'effet qu'elles produisent sur eux? Et je racontais l'histoire de ce pauvre jeuiie Épirote qui ne savait pas lire, et qui, lorsque quelque voyageur passait par son village , le tirait à Técart et le priait de lui lire en secret le livre de Rhigas qu'il portait toujours avec lui , caché dans son sein. A la lecture déjà entendue cent fois de ces chants qui lui parlaient de liberté, de vengeance, de patrie , il s'exaltait, il relevait sa tête . on voyait s'enflammer son visage ; et puis il se mettait à pleurer.
D'où venait celte manière de voir si différente entre nous voyageurs de même âge , élevés ensemble , et dont les opinions et les sentiments étaient du reste si semblables? C'est que mes compagnons étaient entrés en Grèce par la Morée , et que moi j'arrivais des îles; c'est qu'ils avaient vu les vallées et les plaines , où l'oppression s'étend et s'appesantit si à l'aise , et moi . la libre mer. Je pouvais comprendre quelque chose de leur sentiment, j'avais aperçu moi-même dans l'Attique des signes non équivoques d'un grand asservissement: les généreuses illusions que j'avais apportées
(•) TniiiMTil lie iiolcs ccrilc^ en Givcc , r^i 1S3(t.
de l'Archipel s'étaient saus doute fort affaiblies dès le moment où j'avais mis le pied sur le sol de la Grèce continentale ; mais j'étais resté sous l'impression que j'avais d'abord reçue à Hydra, et dans le vaisseau de ïombasis , dans cette petite Grèce libre et flottante où je m'étais trouvé transporté comme par magie au sortir même du port de Marseille. Adonnés à la navigation et enrichis par le commerce, les insulaires grecs avaient vu les contrées étrangères ; les idées de l'Europe avaient germé dans leurs tètes ; ils rapportaient , de chacun de leurs voyages, dans leur pays, une plus grande envie de l'associer aux'bienfaits de la civilisation et de la liberté. Tous ces gens de mer, accoutumés à une vie de fatigues et de dangers, étaient pleins d'ardeur, de sève , de besoin d'action. Ils méprisaient les ïurks, auxquels ils se sentaient si supérieurs sur leurs vaisseaux, et ils brûlaient d'employer pour le salut de leur pays cette force qu'ils étaient contraints de prêter à la flotte ottomane , et qui , en étant retirée, la devait laisser seule sur la mer sans défense et sans pouvoir.
Mon opinion, touchant la disposition de la Grèce à secouer le joug , se fortifiait encore des espérances que les îles elles-mêmes m'avaient paru fonder sur cette autre partie de la grande famille grecque ({ui habite les montagiu^s. Les Maïnotes, les Kpirotes, toute la race albanaise, dont les Hydrioles descendent (car