‹ ŒuvresChapitre 6 sur 65 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

Hydra est un essaim des montagnes qui est venu se poser sur un rocher de la mer) , étaient animés . comme les Grecs des îles, de sentiments forts et libres; d'une nature différente toutefois, car nulle civilisation n'en adoucissait la rudesse. Nulle lumière d'Europe n'avait pénétré encore jusqu'à eux. Sans sympathie avec le reste de la communauté , la Grèce , pour chacun de ceux-là, c'était sa montagne, sa femme, ses enfants et son fusil. Mais on voyait en eux du moins des hommes que le joug n'avait jamais pu atteindre dans leurs retraites, ou sur qui il n'avait jamais osé s'appesantir. Les habitudes d'une vie difficile et hasardeuse, une existence guerroyante , de fréquentes escarmouches avec lesTurks, une haine invétérée contre le turban, les devaient faire supposer propres, sinon à comprendre la liberté , du moins à servir et à ramener l'indépendance. L'indépendance, quand la domination musulmane se fut emparée des champs de la Grèce , semblait être remontée parmi eux vers les sommets comme à son berceau , pour en redescendre à son heure. C'est sur les montagnes que sont les sources des nations comme celles des fleuves, ces sources qui les renouvellent : elles restent fraîches en haut quand le lit est desséché dans la plaine, et il ne faut qu'un moment d'orage pour qu'elles débordent et y descendent tout à coup connue des torrents.

or POEME DE LA GRECE. r>i

Toile était donc la (Irèco en 1 820, composée, comme on voit, de trois éléments bien distincts. Trois nations en qnelqne sorte différentes faisaient ainsi aucçnrer diversement de son avenir : les montagnards, qni avaient maintenu jusqu'à im certain point leur indépendance; les marins, qui pensaient à la reconquérir: les habitants des champs et des villes, qui paraissaient avoir pris le parti de n'y plus sona^er. Ceux-ci , il faut l'avouer, semblaient si familiarisés avec leur condition de raïas, et, pour m'appuyer de l'expression d'un voyageur illustre, si broyés sous le despotisme , qu'on pouvait croire en effet difficile qu'ils dussent se relever jamais, et que l'aspect d'une telle servitude ôtait par moment tout courage à la plus intrépide espérance. Moi-même , en les voyant de plus près , j'avais senti s'affaiblir en moi ma confiance , et j'avais fini par accorder à mes compagnons, qu'il fallait du temps, et peut-être beaucoup, pour que la lumière introduite dans les îles pénétrât jusqu'au fond de la Grèce, et lui fît sentir une influence régénératrice. A mesure que je m'avançais davantage dans la Grèce continentale, je voyais en quelque sorte s'éloigner sa délivrance. Mais qu'il est difficile de juger ^ sur la physionomie d'une nation , des sentiments de haine et de vengeance qu'elle recèle au fond de son cœur, et de pénétrer dans le secret du temps et de la destinée ! A peine avions-nous

quitté les rivages de cette Morée qui nous avait paru si muette , si morne , si anéantie , que le soulèvement s'était déjà déclaré , et que des cris de triomphe et de délivrance pouvaient déjà arriver jusqu'à nous.

Et, dans ce phénomène politique si remarquable d'une régénération si subite, un fait bien digne d'attention , bien moral , et qui doit faire réfléchir les pouvoirs oppresseurs , c'est que c'est de la faiblesse , non de la force, qu'est parti le premier coup. Ceux qui paraissaient le plus profondément dormir, se sont réveillés les premiers; la Morée a donné le signal aux montagnes et aux îles.

.T'avais besoin de reporter le lecteur vers ces commencements , et de le ramener au point de déparf de la révolution grecque, qui est aussi celui de mon ouvrasse.

On a beaucoup écrit depuis six ans sur la Grèce. I^'histoire s'est emparée la première de cette belle révolution ; elle a déjà recueilli et enregistré pour la postérité une longue série de faits mémorables. D'importants mémoires ont été publiés par ceux mêmes ({ui avaient été témoins de ces faits héroïques, ou qui y avaient pris part. Les poètes ont élevé à leur tour des voix aimées du public; et certes, cette révolution se mêle à tant de souvenirs, elle est empreinte d'un earaclère si nouvtîiiu et qui parle si profondément à

l'imagination, qu'elle semble en elîet ôtre encore plutôt du domaine de la poésie que de celui de l'histoire. Je ne devais pas être frappé le dernier de ces grands et touchants événements, ni tenté le dernier de les reproduire.

La fortune avait voulu que je me trouvasse en Grèce au moment de son premier réveil. J'avais été chercher la nature et les restes de l'antiquité , et c'étaient les hommes qui s'étaient présentés devant moi , c'était le temps actuel qui m'avait frappé d'admiration. Les lieux que j'avais vus beaux et tristes et tranquilles, étaient tout à coup devenus Célèbres par des combats ou des désastres ; les gens que j'avais connus paisibles dans leurs maisons, -ou commerçant sur leurs navires, s'étaient trouvés tout à coup des héros, et l'Europe s'enquérait avec curiosité de leurs noms et de leurs aventures : ainsi les actions publiques se sont unies et confondues dans mon esprit avec mes souvenirs privés, la beauté des lieux avec la grandeur des faits qui s'y sont passés; j'ai cherché dans une suite de chants à reproduire les uns et les autres , et de ce mélange s'est composé un ouvrage qui n'est, à proprement parler, ni un poème, ni un voyage, ni une histoire, et qui tient à la fois de tous les trois : de même que , dans sa forme, il mêle au lyrique, (jui la caractérise plusparticidièrement . 1«î dramatique et le récit.

On concevra que dans un ouvrage de cette nature , l'auteur , presque sans dessein , se trouve occuper beaucoup de place. Il ne semblera sans doute pas extraordinaire de le rencontrer parmi les grands événements publics qu'il reproduit : il est pour ainsi dire lui-même le personnage de ses chants.

Certains lieux , certains noms , certains événements tiennent dans l'histoire de la régénération moins de place peut-être que je ne leur eu donne; d'autres sont peut-être plus importants, dont je parle à peine , ou dont je ne parle pas : c'est que ma prédilection s'attache particuHèrement à ce que j'ai connu. Ce qui est près de moi se trouve naturellement placé sur le premier plan. La Grèce est un patrimoine commun que chacun peut cultiver à sa guise. Ce sujet public a pris souvent sous ma plume la forme d'un sujet particulier. A la Grèce héroïque, à la Grèce de l'Europe , j'ai mêlé souvent celle que je pourrais appeler la mienne, celle qui se compose des lieux que j'ai vus, des gens que j'ai connus, des joies que j'ai éprouvées: je ne chercherai pas à m'en excuser. J'obéis , tout en m'adressant au public , tout en traitant d'événements dont l'intérêt est général, au secret penchant qui m'entrahie à reproduire mes impressions intimes , et à réveiller la sympathie de cœurs habitués à battre avec le mien.

DU POEME DE LA (illECE. oK

Il y a déjà plusieurs années que sont terminés quelques-uns de ces chants, faits pour ainsi dire en même temps que les événements dont ils sont la peinture. Le premier chant et le prologue étaient déjà composés , qu'aucun vers, que je sache , n'avait encore été publié en France sur ce sujet. J'ai besoin de le dire , car, bien que je me sois mis en chemin de bonne heure, j'arrive des derniers devant le public , et il ne faut pas qu'indépendamment de tant de désavantages , mes vers paraissent encore refaire après d'autres ce que d'autres ont fait mieux. Je les aurais mis au jour en leur temps, mais j'espérais que les événements variables de cette guerre me permettraient, en se fixant, de compléter l'ouvrage. Et toutefois , un pareil recueil est toujours entier, il s'arrête où l'on veut, chacune de ses parties est un tout. C'est une galerie de tableaux qui représentent la suite d'une histoire : chaque chant est fini et complet dans son cadre. Au surplus , je ne donne pas même au public tout ce (pie les événements ont pu me fournir jusqu'à ce jour, et le poème est encore plus inachevé que le sujet. Ce n'en est guère ici que la première partie ; on voit seulement commencer cette grande et admirable lutte d'une poignée d'hommes contre la domination d'un empire , de la religion chrétienne contre la religion musulmane , de la liberté conlre U? despotisme, de la civilisation tout entière

contre la barbarie. Je ne donne cette fois de la Grèce que sa beauté , son asservissement , son réveil , ses désastres : il me reste à donner sa gloire, et, j'espère, sa délivrance. Ainsi, quand ce poème sera complété, il présentera dans son ensemble et dans toutes ses péripéties ce grand drame dont la liberté est le sujet, dont la Grèce entière est le théâtre, et dont tout un peuple est le héros. L'Europe en attend avec anxiété le dénoùment.

Le moment où le public est si fortement préoccupé du présent et de l'avenir, est peut-être peu favorable pour attirer son attention sur des scènes qui sont déjà du passé. Ce moment, je ne l'ai pas choisi : si tandis qu'on s'occupait de l'impression de cet ouvrage, un mémorable événement est venu changer la face des choses en Grèce, et ranimer d'une manière si soudaine des espérances qu'une longue attente avait presque éteintes, on pense bien que je ne suis pas tenté de m'en plaindre. Plusieurs parties de ce poème qui même auparavant ne s'adressaient déjà plus aux circonstances, se trouvent aujourd'hui en opposition avec elles. Que faire, si ce n'est rappeler que je n'ai pas voulu écrire des chants pour des circonstances, mais reproduire une histoire?

S'étonnerait-on de retrouver dans le début d(3 ce poème des tableaux de l'état d'asservissement où jai

Vil la Grùce, parce que cet état déplorable n'existe plus? Les Grecs nous l'ont fait oublier par mille actions héroïques : il était nécessaire de le reproduire , afin de faire par là ressortir davantage tout ce que leur régénération inattendue a de grand et de merveilleux. En cherchant à rendre frappant pour les autres ce qui m'a surtout frappé moi-même , en peignant d'abord la Grèce, dans toute sa beauté sans doute , mais dans tout son abaissement, j'ai cru, et je ne me suis probablement pas trompé , montrer par ce tableau de la chute profonde des Grecs , leur élévation actuelle plus haute et plus éclatante. Les Grecs eux-mêmes ne s'en plaindraient pas s'ils lisaient mon ouvrage. La comparaison de ce qu'ils sont avec ce qu'ils furent satisferait leur orgueil , et ils seraient contents de mes injures. On pardonne si facilement les reproches qu'on ne mérite plus.

Il est d'autres reproches, ceux que j'adresse aux puissances, pour lesquels j'aurai encore moins besoin, je pense, de chercher des excuses, bien qu'ils puissent sembler maintenant presque hors de saison. Ils ont été trop longtemps l'expression des sentiments du public , pour que je doive craindre de voir le public désavouer, même aujourd'hui, son interprète. On m'a dit : Supprimez ce prologue où vous accusez l'inertie et la dureté des gouvernements. Ils siî montrent eulln ^ùw-

reiix ; ils ont pris la défense de la Grèce ; ils ont fait un accord entre eux pour forcer le sultan à remettre le cimeterre dans le fourreau , et la bataille de Navarin est un gage donné aux peuples par la triple alliance. Sans doute : mais leur généreuse détermination fùtelle aussi volontaire, aussi active, aussi désintéressée qu'il le faut souhaiter, une inaction qui a duré six ans peut-elle être oubliée si vite? peut-elle être oubliée du moins avant que la Grèce elle-même ait trouvé quelque soulagement à ses longues angoisses? Et la poésie, qui reproduit cette déplorable histoire, doit-elle omettre de dire en la commençant, que des princes chrétiens du dix-neuvième siècle ont été vus six ans assister, sans lui porter secours, à la lutte désespérée d'un peuple faible contre un peuple de bourreaux; que six ans ils ont consenti à en demeurer spectateurs immobiles, semblables à ces princes du paganisme qui regardaient les chrétiens lutter contre des bêtes féroces dans une arène, avec cette différence pourtant, car il faut être justes, que ces princes obéissaient en cela aux mœurs de leur peuple et aux habitudes de leur siècle, tandis que la froide impassibilité des nôtres était en opposition entière avec les sentiments des nations modernes et révoltait toute l'Europe civilisée. Certes, les gouvernements ont embrassé la cause de la Grèce tro}) tard ])oui' (pi'iMi puisse leur attribuer

l'honneur d'une telle résolution. Qui nous dit qu'ils ne seraient pas encore aujourd'hui retranchés dans leur politique froide et cruelle , si le cri irrésistible des nations ne les avait contraints d'en sortir. Et comment n'ont-ils pas compris qu'ils se trouveraient invinciblement entrahiés? Puisqu'on en devait venir à la bataille de Navarin, ne valait-il pas mieux commencer par là? Les peuples avaient donc raison depuis six ans. Un coup frappé six ans plus tôt aurait du moins arrêté bien des désastres, secouru la Grèce vivante, et sauvé autre chose qu'un sol désert et ensanglanté.

La bataille de Navarin a été gagnée par les peuples. Le cri de victoire venu de l'Archipel est depuis bien des siècles le premier peut-être que tous les peuples de l'Europe aient pu accueillir avec un intérêt qui leur soit commun. Le canon de Navarin a proclamé une ère nouvelle, et déclaré l'avènement triomphal de cette puissante opinion publique, assise au-dessus des trônes, vraiment reine pour la première fois, disposant des canons et des flottes, commandant aux amiraux, entraînant les souverains eux-mêmes, et les forçant pour ainsi dire de légitimer sa victoire et d'adopter ses lauriers.

Le siècle présent nous a donné de beaux spectacles^ mais non sans doute d'aussi beaux encore (pie celui (ju'oiîrent (mi ce ninuient les peuples, se donnant la

main les uus aux autres au nom de la liberté et de la religion.

Mais ces images pleines d'avenir et d'espérance, et qui intéressent la cause de l'humanité tout entière, étendent trop ici le point de vue et empêchent les regards de se concentrer sur la Grèce. Nous oublions qu'au milieu des grands intérêts européens qui s'agitent autour d'elle, elle est encore baignée dans le sang. Taudis que les vaisseaux de Londres, de Cronsladt et de Toulon, promènent autour de la Morée leurs canons et leurs belles voiles, trente mille Égyptiens la parcourent en long et en large, d'autant plus terribles peutêtre qu'on leur a ôté les moyens du retour, qu'on les a enfermés avec leurs victimes. Je parlais tout à l'heure d'à-propos pour ces chants; hélas! ils sont peut-être plus que je ne crois moi-même de circonstance. S'ils rappellent la Grèce à quelqu'un qui l'oublie, s'ils font battre un seul cœur pour elle, s'ils font s'ouvrir encore une seule main généreuse, ils n'auront été ni inutiles ni inopportuns.

Dt;ccnibie 1827.

POEMK

LA GUi:CE

PROLix-n:

hiii quel insensible sommeil, Europe, restes-tu [)longée!

Le cri de hi Grèce égorgée Ne hàte-t-il pas ton réveil?

VA laisseras-tu donc dans le sang submergée La terre des héros, des arts et du soleil?

Les îles de la mer appellent : voix stériles !

La Grèce appelle, et meurt : et les rois sont tranquilles!

« Rois , dit elle eu tombant, secourez-moi , je meurs ! »

Et , comme sourds à ses douleurs,

Ils la regardent immobiles !

0 Dieu , si j'étais roi ! si ce noble pays Avait dans mou pouvoir placé son espérance! Si sous mes lois coulaient les fleuves de la France? , Les flots de la Tamise, ou ceux du Tanaïs! Que bientôt, l'arrachant aux poignards des spahis. Je porterais ma main à sa blessure immense; Que bientôt, de mon trône à sa voix élancé, J'irais, croisé nouveau, vers cette autre Idumée,

Pèlerin suivi d'une armée, Redemander aux Turks le sang qu'ils ont versé! Heureux , après mon vœu satisfait dans Byzance , D'aller au Parthéuon , bienfaiteur prosterné , Montrer, aux yeux du monde avec joie étonné, L'aulel de la pitié servi par la puissance.

Mais quoi, si j'étais roi! du cri qu'elle a jeté

Je n'aurais pitié ni mémoire ;

Je serais aveugle à sa gloire;

J'aurais peur de sa liberté.

Le pouvoir est fatal même aux plus uobU.'s àuies.

Page 1