‹ ŒuvresChapitre 55 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

Les incendies sont trés-fréquents et doivent l'être dans une ville faite de bois peint. Il ne se passe guère de semaine que quelque incendie ne rougisse le Bosphore et ne fasse lever le visir, toutes les grandes autorités , et souvent le sultan lui-même. 11 y a là , auprès du sérail , une barque à douze paires de rames qu'on tient préparée jour et nuit à cet effet pour le Grand Seigneur.

Quant à la peste , on sait qu'elle est aussi permanente à Constantinople que le despotisme. La peste , c'est le premier mot que j'ai entendu sur le quai de Galata ; c'est la première chose que j'ai vue en montant dans Péra. Tout le monde, dans la rue, se rangeait avec inquiétude au cri bizarre et lugubre que poussaient de loin des hommes vêtus de la tête aux pieds d'une casaque brune ayant deux trous à la place des yeux, comme les casaques que portent en Ita- Ue certaines confréries de pénitents. Les mères entraient dans les allées des maisons et y faisaient entrer en hâte leurs petits enfants. Nous vîmes bientôt passer devant nous ces espèces de fantômes portant sur leurs épaules un cercueil ouvert où une jeune fille morte de la peste était coudiée, le visage sans voile et la tête couronnée de fleurs.

NOTE 38, PAGL 145.

Lp despotisme, esclave et de lui-même et d'eux.

fl n'existe peut-être pas en Kurope de souverain moins libre en effet que le Grand Seigneur. 11 a , il est vrai, indépendamment du droit de porter seul dans le sérail des manches pendantes, c«lui de couper par jour quatorze tètes,

mais il ne peut, sans risquer la sieinie, se permettre d'infraction aux lois, usages ou préjugés du pays.

On peut dire littéralement qu'il est esclave de l'incendie, car le droit de pétition et de plainte s'exerce à Constantinople en mettant le feu aux rues; c'est une coutume orienfn/e ; et il est rare que le (irand Seigneur ose se dispenser d'obéir à ces sortes cVhumbles remontrances.

Du reste, le sultan JMahmoud vient de mettre le despotisme hors de page par le coup dont il a frappé les janissaires et partant les oulémas : plus heureux en cela que son oncle Sélim , que nous avons vu payer de sa tête une semblable tentative.

Ce corps puissant des oulémas dont le muphti est le chef, et qui se compose des hommes de loi, de rehgion et de justice, gouvernait réellement l'empire ; mais il ne saurait plus être un si grand contre-poids à l'autorité des empereurs turks depuis que la destruction des janissaires le laisse privé des instruments qui le rendaient surtout redoutable. IMahmoud, d'aiUeui*s. par une mesure habile et politique, Taboliti«m des confiscations, a frappé les oulémas eux-mêmes, ou i\\\ moins la partie de ce cor|)s (pii était la plus puissante, en tarissant la source des richesses du clergé ; car le droit de confiscation n'était réellement productif que pour les prêtres. Les Turks, poui- éviter de voir tomber leurs héritages aux mains des sultans, en disposaient en faveur des couvents et des mosquées, sous certaines conditions favorables à leur famille, et a(iu au moins (pie cela leur fût bon a (|uelque chose dans le ciel, puisque leurs enfants n'en de\aienl pas jouir après euv sur la terre.

Au reste, ce droit de confiscation ne s'étendait pas sur

tous les Turks , mais seulement sur les employés du gouvernement, pachas, fermiers-généraux et autres ; il avait smtout pour but défaire rendi'e gorge aux sangsues du peuple, qui travaillaient ainsi , sans y songer, pour le compte des sultans. IMahmoud a généreusement renoncé à un droit qui ne lui produisait plus rien , et il a eu l'adresse de faire approuver sa résolution par les oulémas eux-mêmes. Il s'est souvenu que le Coran défendait la confiscation , et au nom du Coran les prêtres n'ont pu qu'incliner la tète.

Devant sa triple aigrette inclinent leurs turbans.

Le caouc du sultan est vert, entouré d'une mousseline l)lanche, et orné d'une aigrette à trois branches de diamants.

NOTES

nu CHANT CINQUIÈME.

>OTE 40, PAGIi: 121.

Le Padischah.

Le titre de padischah (grand roi) est celui que prennent les sultans régnants. Ils le donnent par honneur au loi de France, à l'empereur d'Autriche et à l'empereur de Russie.

Du jeu puissant de l'arc amusait son loisir.

Le jeu de l'arc est le plaisir favori du sultan IMahmoud. Il se rend réguhèrement deux lois la semaine, le lundi et le jeudi, sur les hauteurs qui dominent Constantinople du côté du levant, pour se hvrer à cet exercice. Personne, excepte les gens de sa suite , n'est admis à y assister ; mais , des fenêtres des dernières maisons de Péra, on peut, à l'aide d'une longue-vue, tout voir très-distinctement.

Le jeu consiste, non pas à atteindre un but, mais a lutter a qui lancera une flèche a une plus grande distance.

Lorsque le sultan est arrivé, et que tout son monde en rang s'est prosterné devant lui, il s'amuse d'alwrd à tirer en l'air une cinquantaine de flèches comme pour se metti'e en haleine ; puis ensuite il joute avec chacun de ses courtisans. Après chaque coup, comme s'il devait être en moiteur pour un si grand effort , on lui met sa pelisse , et il s'assied dans son fauteuil à l'em'opéenne. Cela se répète cinquante et cent fois, et toujours avec le même cérémonial. Dès que sa flèche est partie, un homme de sa suite s'incline devant lui, comme dans une profonde admiration d'une si étonnante adresse.

Les coups fameux sont illustrés par une petite colonne de marbre blanc qu'on élève à l'endroit même où la flèche impériale est tombée , et qui rappelle , dans une inscription , le nom du sultan et la date de sa victoire. On voit, en allant à Buyukdéré , cette plaine toute parsemée des monuments qui signalent à la postérité les places où sont tombées des flèches inutiles. Ce lieu se nomme ockmeidan, place des flèches.

Plaine du reste aride et sans arbres. Constantinople ne présente de ce côté et jusqu'au vaUon de Buyukdéré que l'image de la sohtude , de l'abandon et de la stérilité. Tout cet espace était couvert de bois autrefois , mais les guerres les ont détruits , et ces vastes terrains , donnés h des mosquées , sont restés depuis sans culture.

Sa cour l'environnait, son bourreau , son visir.

J'ai peur d'avoir pris une licence poétique en faisant assister le grand visir aux récréations du sultan. Le sultan

n'y est ordinairenient accompagné que des gens de sa maison.

Il y a là, au milieu de ces jeux, un homme vêtu d'une l'obe grise, et coiffé, comme les bostangis, d'un long bonnet de drap rouge replié derrière la tête : c'est le bourreau, qui lie quitte jamais le sultan, même dans ses parties de plaisir.

Le grand visir et le grand eunuque ont aussi le privilège de se faire toujours sui\Te par un bourreau qui leur appartient : il va sans dire que beaucoup d'autres, tels que paclias à deux ou à trois queues , gouverneurs de provinces , etc; ont dans l'empire droit de vie et de mort.

Le jour où mi hospodar de Moldavie ou de Valachie reçoit à la Porte l'investiture de sa principauté, il a le dioit de couper trois tètes : c'est une affaire d'étiquette.

Et .ses beaux icoglans. jeune et fraîche couronne.

Les icoglans ou itchoglans, c'est-à-dire y arçons de C intérieur^ étaient dans l'origine des enfants achetés pour le Grand Seigneur ou amenés prisonniers à Constantinople ; maintenant ils sont pris parmi les fils des plus riches personnages de l'empire. Ce sont en quelque sorte des gages que les pachas, les beys et les hauts fonctionnaires remettent aux mains du sultan. Il les fait élever dans un palais impérial, nommé Galata-seraï , où on leur enseigne les trois langues persane, turque et arabe, leur religion, la musique, lous les exercices, et tous les genres de service en usage autour du maître. Us deviennent ensuite pages du sérail,

et ils y remplissent toutes les charges , depuis les plus basses jusqu'aux plus élevées. C'est de la première des quatre chambres de pages qu'on tire les grands officiers de la cour, le porte-sabre , le porte - manteau , le porte-cafetière , l'intendant des grues , etc.

Et l'esclave au front noir sous qui l'oda frissonne.

Sous le nom de l'oda on comprend tout l'intérieur du harem. Oda signifie, comme on l'a déjà vu, la chambre ou la chambrée : de là le nom ô^odaliguc (odalik) , liUe de chambre, ou, pour employer le mot usité, odalisque.

Il est assez difficile de donner des notions parfaitement exactes sur l'intérieur du harem et sur tout ce peuple de femmes dont le grand eunuque est le maître, quelquefois même l'esclave , car les favorites , qui tremblent sous lui , le font souvent trembler à son tour.

Le sérail renferme environ quinze cenU Jilles de chambre, au-dessus desquelles régnent des cadwies ou darnes^ qui sont, non pas les épouses du sultan, car les sultans ne peuvent se marier, mais ses favorites, c'est-à-dire celles d'entre ses favorites qui ont eu le bonheur de lui donner des enfants. Dès qu'une femme du sérail est mère , on lui compose une maison, on l'entoure d'un grand nom])re d'odaUsques; ses compagnes deviennent ses servantes. Là, la fécondité fait le rang et la noblesse : c'est comme chez les abeilles, celle qui pond est la reine.

Chaque année il est d'usage que la mère du sultan ou (luelqu'uno de ses sœurs lui fasse présent d'une femme, le

'27* jour de la lune de Ramazan. La nuit célèbre qui suit ce jour se nomme la nuit de la puissance ^ fêtée par les maris musulmans dans leurs harems, comme elle l'est par le (h'and Seigneur dans le sien. Les enfants nombreux dont la naissance date de cette nuit impériale semblent aux Turks plus particulièrement bénis du ciel. Si la belle esclave donnée en présent par les sultanes devient d'abord mère, elle n'entre point au rang des odalisques, elle prend aussitôt état de cadune, et, si elle devient mère d'un (ils, elle monte parmi celles-ci au premier rang.

Les feunnes du sérail , cadunes ou odalisques , ne peuvent être de sang turk . Il n'en entre pas une seule dans le harem qui n'ait été achetée : de telle sorte que les empereurs ottomans ne sont jamais que des fils d'esclaves; aussi^/s de V esclave est l'injure dont les Turks se servent pour désigner leur maitre quand ils sont mécontents.

C'est tout ce peuple de Voda que gouverne le chef des eunuques noirs , le kislar-aga , ce personnage , le troisième de l'état, qui prend rang à côté du grand visir et du mu])hti ; cet homme puissant qui a le privilège , lui seul dans l'empii'e, quand le Grand Seigneur va le soir chez une de ses femmes , d'aller jusqu'à la porte. C'est le grand-maître des plaisirs et le premier ministre des grâces. Tout roule sur lui à l'intérieur, comme à l'extérieur sur le grand Aisir. C'est l'indispensable, et on peut presque concevoir plutôt un harem sans sultan que sans kizlar-aga.

J'ai entendu conter à Smyrne, par le consul général de France, M. David, que le pacha de lîosnie, Husi-elT Méhémet- Pacha, dans la résidence du(|uel il avait d'abord babité comme simple consul , se faisait lire un jour le Bajazet de

Racine (car le pacha de Bosnie était un liomme instruit de nos langues d'Europe, ce qui est fort rare parmi les Turivs . Kntre autres choses qui rétonnaient dans cette pièce, où il ne retrouvait pas toujours les mœurs musulmanes telks ({u'il les connaissait, une surtout le frappait et le faisait rire avec irrévérence : c'est que dans le sérail de Racine il n'\ avait point de kizlar-aga. Accoutumé qu'il était, lorsque luimême était grand \isir, à voir tout tourner autour du kizlar-aga , il disait et répétait à chaque scène , en voyant Acomat et tous les personnages aller et venir si librement r .(( Mais où est donc le kizlar-aga? Si le kizlar-aga était là, « il leur ferait couper la tète. »

Et de sa main paisible il flattait sans dessein

Sa barbe aux flots épais , noire , et qui sur son sein

Descendait puissamment, jtarfumée et brillante.

On ne se serait sans doute pas amusé à peindre ici d'après nature la longue barbe noire de Mahmoud, si, tout en donnant plus de ressemblance à un portrait individuel , on n'avait cru ajouter aussi un trait à un tableau général de mœurs et de coutumes.

La harbe est le trait caractéristique du pouvoir chez les Orientaux : c'est surtout chose de grande importance pour les sultans ; c'est l'objet d'envie de toute leur jeunesse et souvent de la plus grande partie de leur âge ; car, jusqu'à ce qu'ils montent au trône , ils ne peuvent porter que la moustache. C'est seulement lorsqu'ils commencent à régner, qu'ils peuvent commencer à laisser croître leur barbe : elle

CHANT CINQUIÈME. 3i7

date du jour de leur avènement, elle est pour eux un symbole d'empire ; plus elle est belle , plus ils impriment de respect. On jure par la barbe du sultan , conune par celle

d'Ali.

Du côté de la barbe est la toute-puissance ,

c'est la devise de l'Orient. Arnolphe ne savait pas si bien dire.

Les Orientaux ne peuvent se figm-er un homme puissant sans barbe. «Quel est l'âge de Napoléon? disait le fils du schah de Perse, Abbas ^lyrza, à M. Jauberti") ; quelle est sa figure , la forme de ses traits , la couleur de ses cheveux? porte-t-il mie barbe épaisse?» Le jeune prince persan lui supposait sans doute , d'après sa renommée et son pouvoir, la plus belle barbe de l'Europe.

Du reste , le Grand Seigneur, au miUeu de cette population de dix mille personnes que renferme le sérail, porte seul la barbe (i^). Là elle est la marque distinctive et particulière du maître , de telle sorte que les sultans , en voyant les Européens le menton rasé comme les esclaves , sont tentés de les confondre avec eux , et les enveloppent machinalement dans un commmi mépris.

M. Pouqueville a renconti^é dans un couvent de la Macédoine un sapeur français devenu derviche, que sa barbe avait fait réussu\ Ce brave homme, un jour en Egypte, après avoir sabré les Tui-ks a Ahoukir, n'imagina rien de mieux que de se faire Turk lui-même. Il se trouvait d'aventme

(■) Voyage d'Amédée Jaubert en Arménie et en Perse. O») Je crois cependant que le bostanj^i-bachi la porte aussi. Mais le Imstangi-bachi n'est officier du sérail que pour le service extérieur.

avoii* une longue barbe ; Toccasion était belle, le Turk était à moitié fait. Maintenant il est derviche et saiut. M. PouqueviUe Ta \u, chef de son couvent, l'objet de la vénération des Mêles; les Turk s baisaient dévotement la main du sapeur.

NOTE 46, PAGt: 123.

Un l>kander vers le? plaines moldaves.

Iskauder est le nom d'Alexandre chez les Orientaux. 11 est question d'Alexandre Ipsylantis.

Rourn et Moieh combattent les agas.

l.a Homélie et la Morée.

NOTE 48, PAGE 12 i.

Vers le Boghar du haut des Dardanelles.

LeBoghas, détroit de Constantinople

De la mer Blanche ils inondent les eaux.

La Méditerranée.

Un aigle du Balkan.

L'ancien mont Hémus. La forêt de Belgrade en couvre les parties les plus basses, les plus rapprodiées de Constan-

CHANT CINQUIEME. 3t<»

tinople. r.e (■liarmaiit village au(fuel elle donne-son ncmi est situé au déhouclié de plusieurs vallées du Balkan , au milieu de bois qui ressemblent à un parc , et dont les jolis cbemins, circulant au milieu des châtaigniers, des noisetiers, des chênes , rappellent beaucoup les bois de Versailles et de Ville-d'Avray.

C'est dans la forêt de Belgrade que sont les bends qui fournissent Teau de Gonstantinople. Le bend est une espèce de digue bâtie en marbre à l'entrée de quelque vallée boisée, qui arrête et rassemble les eaux de la pluie et des sources pour les transmettre aux aqueducs.

Tous courbés en long rang ont vu le Mirahor.

Grand écuyer. Emir, prince; ahor , écurie.

La Porte d'Or l'a vu rentrer silencieux.

La porte d'or est la première porte du sérail , la porte impériale (bab-humayoun) , en face de Sainte-Sophie. C'est là qu'on expose les têtes des supphciés : elles y restent exposées pendant trois jours, Ouand c'est celle d'un visir, elle est placée à l'entrée de la porte, sur une petite colonne eu pierre, dans un plat de vermeil ; si c'est celle d'un pacha à deux queues ou d'un aga, elle est mise dans une jatte de bois ; celles des antres Turks et celles des raïas sont sur la terre nue.

La porte du sérail n'avait jusqu'à ces derniers tenq)s

d'autres gardes que des portiers et des hostangis , tous sans armes et portant seulement mi bâton à la main ; mais depuis la révolution du 15 juin 1826, le service s'y fait militairement 5 le sérail est gardé par des sentinelles et des pièces de canon.

Et d'Hydra calcinée apporte-moi la cendre.

Paroles du Grand Seigneur au grand amiral Gara- Ali.

La plupart des chefs musulmans nommés dans ces vers nous intéressent ti'op peu pour que je croie devoir donner d'eux ici quelque notice.

Gara-Ali est le même capitan-pacha que Ganaris a fait ensuite sauter avec son vaisseau amiral devant Ghios. Drama, de qui les grands succès contre les Grecs n'ont pu aux yeux du sultan balancer ensuite les revers, n'eut point la tète tranchée, comme je le fais entendre , mais il fut empoisonné par l'ordre du Grand Seigneur.

INOTF 54, PAGE 126.

Le? princes du Fanal.

Le Fanal ou Phanar, quartier de Gonstantinople habité par les riches Grecs et par les familles princières de cette nation.

Un derviche a prédit autrefois....

El que des peuples l'ranks, aux blondes chevelures. Sur les murs d'islamboul replanteraient la eidix.

Une prédiction répandue depuis longtemps en Turquie

Page 1