LE PARNASSE
Mont célèl)re dans tous les â;j;ps.
Que, sur les bords les plus divers.
Dans les plus différents langae;es , Invoquent nos classicpies vers!
C'est toujours une pénihle et difficile ascension que celle du Parnasse, aujourd'hui mont Lyakoura. Ses sentiers, sans aucune métaphore, sont fort rudes, on s'y élève ayant presque toujours un })récipice à côté de soi. Toutes ces montagnes qu'on gravit en allant de Daulis à Delphes, présentent un aspect austère. Leurs grandes formes nues sont belles et harmonieuses. Lorsqu'à force de monter, on est parvenu jusqu'à Aracova , qui doit être bâti près du site de l'ancienne Lycora , on voit les vastes flancs des monts se couvrir au loin de vignes , et l'effet en est très-pittoresque. On n'avait point encore fait la vendange au Parnasse, lorsque j'y suis passé. Les grappes noires et blanches, un ])eu flétries par le soleil, pendaient encore parmi les feuilles jaunies des ceps le long du chemin.
A deux heures d'Aracova, on trouve des espèces de grottes régulières, et creusées de main d'Iiomme. Tandis qu'on cherche si ces grottes ont été des tombeaux, qu'on admiie ces rocheis tpii sVlè\ent à uue prodigieuse hau- Icur, parés de si heau\ hlocs , de si heau\ mouveuienls , de
LE PARNASSE. i27
si belles teintes, tout ù coui), ii un détour, Toilà Delphes! Delphes parait à rimpi'oviste et cause une iirande surpi'ise. L'n petit couvent est à la gauche du chemin, avec Ijcaucoup d'oliviers; c'était la qu'était le gymnase. Une fontaine vient ensuite à droite; c'est Castalie. En respectueux pèlerin, j'ai mis pied à terre. J'ai honte à le dire , un i-aïa, qui passait en ce moment , faisait boire son une dans la fontaine sacrée.
Du lieu où coule Castalie la scène est magnifique ; on se trouve là en présence de ces deux roches admirables, de ces deux cimes tant célébrées, tant invo([uées. J'arrivais fatigué, malade, je me suis senti tout à coup alerte et dispos. De la place où est encore le bain de la Pvthie, la fente immense qui sépare le mont, et a formé la double cime, se fait voir dans toute sa beauté. On se figure facilement rellet que doivent produù-e les eaux ([ui tombent au fond de ce a astisanctuaire, après que les pluies et l'hiver ont grossi les torrents et les soiu'ces.
Delphes n'est plus qu'un pauvre \illage. On y reconnaît encore l'emplacement du grand temple ; il n'en reste plus que quelques pans de terrasse , cachés çà et là parmi les maisons de Castri. y\a\s quel silence sur ces penchants que remplissaient autrefois les nations ! Que de pau\ lete dans les cabanes de ce lieu décoré jadis de tant de richesses, qu'on y envoyait incessamment de toutes les parties de la terre. A la place de ces prêtres puissants qui régnaient dans ce centre de l'ancien monde, dans cette capitale sainte de l'antiquité grecque, nousn'avoiistrouxéqu'un pauMV \ieu.\ caloyer a barbe blanche, «pii nous a donné asile, dans uik chambre enfumée , à l'endroit même où étincelait le temple d'.Apollou.
Le mont poétique est du moins demeuré sonore , conmie il l'était aux anciens temps. Dans la nuit que j ai passée à Castri, j'ai souvent été réveillé par la voix des chiens et des eoqs : je l'entendais répétée au loin par les nombreux échos des rochers du Parnasse.
Quant aux lauriers dont j'ai parlé dans mes vers , je crains de n'avoir reproduit qu'une fiction ; je ne me souviens pas d'avoir vu de lauriers sur le Parnasse, je n'y ai cueilh en réalité que de fort bon raisin.
La plaine sacrée , qu'on trouve au bas du chemin difficile <(ui descend de Delphes vers la mer, est toujours une belle et riche plaine, couverte d'ohviers.
ITH.VQIE.
Versez, versez. jus(iu';ui l)ord de mon verre, De ce vin noble et généreux Né chez Ulysse au sol pierreux Tant chanté par le vieil Homère.
Ithaque, li octobre 18^0*
Le vent a continué à nous être favorable toute la journée. Après nous être arrêtés à Patras, pour donner au capitaine de notre bàtmient le temps de se munir de sa patente , nous avons été rejoindre avec la barque le vaisseau qui était resté eu panne. A peine les passagers ont-ils été montés et les Noiles rendues au navire (pi'il est parti, emporté par le vent,
(") KNlniil lie iiolcs écrites on Grèce.
ITHAOUE. '.20
avec la rapidité d'un cheval dont on a longtemps retenu l'ardeur, et à qui on lâche les rênes. Depuis midi jusqu'à la nuit , le vent nous a poussés avec un souffle sonore , comme dit Homère. A sept heures du soir, nous avons passé les Strophades, et à neuf, nous touchions à l'île d'Ithaque. Malgré ma faiblesse et le froid de la nuit , je n'ai pu m'empècher de rester sur le pont jus([u'à ce qu'on eût jeté l'ancre. J'étais dans un vrai ravissement de me trouver en face de cette ile que j'avais si souvent rêvée : Homère et Ulysse ont tant occupé quelques-unes des belles années de ma jeunesse ! Je suis remonté sur le pont plusieurs fois pendant la nuit, j'observais avec une a^ide curiosité tous les contours des montagnes dans l'ombre; j'étais impatient de voir poindre le jour, pour voguer jusqu'à la petite ville de Vath y, au fond du golfe.
Voilà tout à l'heure un an que je suis Homère à la piste: j'ai vu tous les lieux qu'il a connus, toutes les mers qu'il a parcourues ; mon vaisseau a passé partout , en quelque sorte, sur la trace du sien. J'ai habité les deux villes qui se disputent son berceau, Chios et Smvrne; je me suis assis à Chios, sur le rocher où il s'asseyait, et baigné à Smyrne dans l'eau du Jlélès. J'ai aperçu le détroit de l' Aulide , parcouru la plaine de Troie , et vu se lever sur l'Ida l'étoile du matin, telle (lu'elle se levait après la nuit de l'embrasement.
.lainque jii|2;is suinma! siniicbaf Lucifer Idœ, Uucebatcjuo diem , Danaiscjuc obscssii tenebant Limina portarum.
Après l'Iliade, l'Odyssée. J'ai reconnu, à Mola, le promontoire élevé de iMalée, la terre des Lestrigons; en Sicile,
ijd NOTl'S DES POÉSIES ^l]\{ LA GRÈCE.
|)rès du mont Erix, le séjour de Polyphènie ; près de Malte, l'île de Calypso, comme je verrai dans quelques jours, près d'ici , l'île de INaiisica. J'ai fait à Sparte le même voyage ([ue Téléuiaque cherchant son père. Je pourrais dire tous les accidents du chemin où son char a passé. l]t me voilà maintenant arrivé au port, après avoir lait ainsi avec lui, avec Ulysse , avec Homère , hien des courses aventureuses sur les mers qu'ils ont traversées, sur les bords qu'ils ont fréquentés ; me voilà dans cette île qu'Homère a certainement vue, (pi'il a traitée avec une prédilection si particulière, et qu'il a décrite avec tant de soin et d'amour!
!» novembre".
Depuis trois semaines nous sonnnes a Ithaque. J'ai perdu beaucoup de tem|)s au lazaret, si c'est un temps ])erdu que celui où l'on se repose et où l'on jouit d'un admirable ciel. D'ailleurs, le lazaret d'Ithaque n'est pas une prison comme une autre. Le voisinage des collines houiériques et la lecture de l'Odyssée m'ont fait facilement prendre ])atience. 11 me semble que je n'avais pas senti Homère avant de l'avoir lu ici; il est devenu pour moi tout autre. Sa connaissance profonde de la nature , la vérité de ses tableaux et de ses sentiments, son charme, son admirable philosophie, ne s'étaient poiut encore révélés à moi avec tant de ])uissance. J'ai fait en lui mille découvertes qui s'étaient, jusiju'a ce moment, dérobées a nies yeux. Je me souvienth-ai longtem|)s (le cette lecture faite au milieu de la mer, entouré de tous Ks lieux dont pailc le jioète, a (]cu\ heures de
miAnuK. vu
raiicieniie \ille crUI\sse, et eu face de ee haut Nérite dont la eime, où Ton aperçoit un couvent aujourd'hui, est si souvent couverte de luiages.
Au sortir du lazaret , notre preiuier soin a été très-prosai(pie. Grâce au commandant anglais de cette île, le capitaine Dumas, nous avons obtenu ce que nous eussions cherché eu vain ici , un appartement commode dans la maisou d'un des principaux habitants , (ïérasimo Dragouli. Nous avons été logés chez lui à peu près de la même sorte qu'on loge chez les bourgeois d'un pays cou(|uis les hommes de guerre. ]\[ais enfin, d'abord assez mécontent du fardeau, il l'a ensuite porté de bonne grâce, il a même fini par nous montrer beaucoup d'obligeance. Je lui devrai de remporter en France du vin d'Ithaque et une médaille d'IJlvsse.
Bien que nous soyons au milieu de novembre, il semble que le printemps commence ; l'air est doux et balsamique et |)leiu d'une chaleur agréable. Je ne saurais rendre le plaisir ((ue je trouve à marcher sur le sol d'Ithaque, à suivre les |)etits chemins de la vallée de Vathy, eu devisant avec mes amis. Cette ile est vramient charmante ; écartée du passage, et pour ainsi dh-e de l'atteinte des hommes ; elle est montagneuse; pas de plaines, pas de routes; ou n'\ saurait faire usage de chevaux , de Aoitures ; quelques ânes sont les seules montures qu'on puisse y trouver. Beaucoup de rochers, des .sommets infertiles , des écueils battus par les flots ; oui , mais quelle sève au milieu de ces rochers, de ces pierres, de ces écueils ! Si un |)eu de terre se rejuontre i[ueUjue part, quelle ^igueur de fécondité! si quelque \ allée se creuse entre deux sounnets, (|uel éclat de verdure! Nulle part je n'ai vu des oli\iers plus sombres cl |)his noirs, une herbe
i.32 NOTES DES POÉSIES SLR LA GRÈCE.
plus verte, plus serrée, plus exul)érante. Ces charmants petits sentiers , qu'on rencontre de toutes parts au milieu (les vignes bordées de haies ou de petits murs de pierres , conservent à peine le passage d'une personne : l'herbe envahit tout espace qui n'est pas incessamment loulé; elle perce les pierres et les cailloux; elle se fait jour même à travers les maçonneries les plus dures ; elle s'étend en prairie et en tapis sous la vigne , et ce n'est point une herbe malfaisante et sauvage , une herbe envahissante et destructive; c'est une herbe tendre et innocente, du séneçon, de la mauve et autres semblables plantes ; et tel est l'éclat de toute cette verdure qu'on doute , en parcourant la vallée (le Vathy, si on est à la tin de l'automne ou au connnencement du printemps. On renc(mtre, le long des sentiers, (les boucpiets de cette jolie fleur rose, appelée vulgairement la cocpictte (cjclamen); des marguerites paraissent çà et là, dans l'herbe, comme chez nous au mois d'avril; j'ai vu des arbres d'aubépine couverts de fleurs. Et tout cela c'est à Ithacpie! Ce m'est un \rai charme ([ue cette île, ({ue j'aimais déjà tant à cause de ses souvenirs, soit encore aimable par elle-même, et ajoute de nouveaux enchantements à ceux dont l'avait remphe la plus divine poésie ([ui soit parmi les hommes. J'aimerais à habiter cette île ; le honheur a l'air d'y être ; l'air qu'on y respire est salubrc , les habitants en sont hospitaliers ; les mœurs y sont pures : on V travaille ; pas un seul homme qui tende la main , pas un seul qui n'ait un toit, un p(]tit jardin, une petite vigne auprès ([u'il cultive , ({uekjues oliviers , et un peu de hn, que la femme lile jmur vêtir le mari et les enfants. Voint (le niarchands, point de cabarets; ])oint de heux où
iTiiAnri-. iv.
les iiKTiirs puissent se perdre : les régiiueiits aiii>lais, me disait le docteur Scott, en repartent, chose inouïe, aussi sains qu'ils y arrivent. Il n'y a pas non plus de procureurs : les procès y sont inconnus. Un buraliste de papier timbré, qu'on prit fantaisie un jour d'y établir, écrivait à ce sujet au consul fraiiçais de Corfou : « La \eute du papier timbré a Ithaque est entièrement ludle; je ne fais rien du tout. T/huissier aussi ujeurt de faim. Quand il arrive une contestation, elle est portée devant quel([ue voisin, non devant le juge; et tout se termine à l'amiahle. >y
Du reste, il semble que cette lie ne soit siu- le chemin de personne. Il y vielit peu de gens ; elle est pauvre ; elle a peu de visites ; l'avidité n'a rien à y chercher. Je ne sais trop ce qu'y fait cette sentinelle anglaise dont on voit au sommet des rochers le fusil briller au soleil. On s'étonne qu'Ithaque soit gardée. Ses |X)rts sont si profonds et si tranquilles qu'elle semble, dans leur retraite, comme cachée, à l'abri de toute atteinte et en dehors de tous intérêts. Ces ports sont comme de grands lacs , où se réfléchissent de toutes paris les montagnes. Oh , comme on oublierait ici le monde ! et comme on en serait bien (mblié! Quel charme de se faire l'habitant, le courtisan de toutes ces collines, de tous ces sentiers, o(j certes a dû errer Homère en poétisant , de les gravir, de les descendre, de les |)arcourir dans tous les sens; d'aller, avec Ulysse, du port de Phorcys à la cabane d'Eumée ; avecTéléujaque, du pori de Rheitreà cette même cabane où l'attend lebcmheur de voii- et d'embrasser son père; de IVîuler avec eux tous, en suivant ces penchants, le chemin cpii mène à la ville; de gravir au palais d'I l>sse, non sans se reposer un
moment à la fontaine des JN\mplies ; de revoir cnlin , rOdjssée à la main, tous ces lieux dépeints par Homère, et qui sont demeurés presque les mêmes depuis trois mille ans, comme pour attester la vérité de ses peintures. Il est facile de retrouver dans Ithaque le lieu des diverses scènes du poème \ et jusqu'à ce champ même où Laërte se reposait sous ses poiriers.
iNous nous sommes mis aujourd'hui, par un très-beau temps , dans un bateau , et nous avons fait rames , conduits par un vieil Ithacien qui avait été de l'armée d'Egypte, vers le port de Phorcys et la grotte des ]\ymphes , en lisant le chant où Ulysse est déposé endormi sur sa rive natale, dans cette Ithaque qu'à son réveil il ne reconnaît pas. jNous, nous l'avons reconnue. La grotte des Nymphes, maintenant détruite , conserve cependant assez de traces de sa première forme pour qu'on ne craigne pas trop d'en fixer la place. De l'autre côté du petit port, des tombeaux hidiquent cette ville dont Ulysse demanda le nom en ouvrant les yeux. Et on peut suivre, du regard , jusqu'au sentier qu'il dut prendre dans la montagne pour se rendre à la demeure d'Eumée ; car dans un pays de montagnes et de rochers comme celui-ci, la place qu'occupent les chemins ne change guère; elle est, pour ainsi dire , obligée.
Du port de Phorcys , nous sommes allés prendre terre au petit port d'Aïto, pour monter à la ville d'Ulysse. La côte était roide et grimpante, nous nous reposions souvent sur les pierres qui bordent le sentier. Nous nous arrêtions, et nous hsions , à chaque repos , (|uel((ues pages d'Homère.
Nous avons monté ainsi jusipia rcndnut où le chemin
ITIlAurK. 43ri
redescend \eis Sainé, et d'où Tnii apeiroit à la fois les deux ports de la ville anti(|ue, les deux lacs que forme la tncr, d'un côté ])ressée par les montagnes d'Ithaque, de l'autre par celles de Samé, qui semblent faire |)artie d'Ithaque même. Là j'ai joui d'une illusion c(miplète, et j'ai vu l'Odyssée \ivante. J'étais arrêté près de la fontaine des Nymphes. Cette fontaine qui coulait aux portes de la ville , et qui descend encore en faisant entendre son murmure le long de la vallée d'Anti-Aitos. C'est là qu'Ulysse fut insulté par Irus. De là je voyais les murs triangulaires de la ville antique, et les déhris cyclopéens de la citadelle d'Ulysse. Le palais était au-dessous de cette citadelle et dominait Ithaque. Sur sa terrasse élevée, je me plaçais en idée au milieu des prétendants, et je voyais rentrer au port le vaisseau de Télémacfue. Asteris , où les emhùchcs attendaient le jeune prince, était là sous mes yeux , à mes pieds. Tout se comprend ici , tout se retrouve, et l'Odyssée, lue dans ce lieu, n'est phis un poëme, c'est une histoire, ()leiiie de la ])lus inconcevable réalité.
La solitude de Laërte était au delà de cette montagne où se trouve maintenant Oxoé; c'est une partie intéressante et <pù pai'ait la plus féconde de l'ile.
Une promenade qjù me laissera un long souvenir, <^t qui n»'a surtout enchante, c'est celle que nous avons faite à la fontaine Aréthuse et au rocher de Corax. Le tenqis était heau , l'air pur et doux, et inic chaleur de printemps était répandue dans la campagne. Nous sui\Mnes d'ahord les sen-: tiers charmants de la jolie \all('cde Vathy , et deseendimes entre deux sonnnets de collines, au port de Rheitre, où Téh'maque se lit dcharcpicr en re\enant de l*\loselde Lacédé-
moue. Là un ])ateaii nous attendait pour nous conduire à la petite plage de Corax et à la fontaine Aréthuse.
Le rocher de Corax s'élève à pic ^'t se découpe sur le ciel comme un mur (|ui aidait été bâti par des géants. Du lieu où j'étais placé, on distingue dans ses flancs une grotte remplie de traces de chèvre>. C'est laque les troupeaux, comme au temps d'Homère , vont se mettre à Fondire pendant la chaleur du midi. C'est là qu'Eumée allait dormir quand il surveillait, la nuit, ses verrats.
Au-dessous de ce rocher, dans l'étroite vallée que se son' ouverte les eaux, il v a une gmtte fraîche, .sombre, verte, tapissée de capillaires : cette grotte protège et recouvi'c une source dont Teau délicieuse tombe au dehors ])ar un conduit (jui traverse la petite façade de pierre bâtie audessous comme ornement. Des gouttes d'eau se détachant de moment en moment des herbes qui tapissent la grotte, troublent seules la limpidité et la transparence de l'eau tranquille; c'est là la fontaine Aréthuse, cette fontaine où venaient boire les troupeaux d'Eumée. On [)eut encore, si l'on veut, reconnaître les sentiers et les pentes par oîi ces troupeaux descendaient de la montagne pour venir se désaltérer à la belle source, [^'habitation d'Eumée n'est pas loin; elle est là sur un plateau qui domine le mont iNée, duquel le rocher de Corax fait partie. J'aurais xoulu pouvoir gravir jusques à ces hauteurs, et suivre, eu les longeant, le chemin (pi'Eumée suivait avec Ulysse pour se rendre à la ville. Du heu qu'on assigne à la demeure d'I.umée, jusqu'à la \ille , il y a justemen.t la dislance indiquée par Homère. Ou peut, en partant le matin, y être revenu de la ville avant In nuit', dans la saison d'automne; et c'est
ITHAUIK. ' «7
préciséiiu'iit la saison où nous sonnnes. C'est un charme de plus (le voir Ithaque au même temps que s'y passaient les scènes de l'Odvssée, et de lui trouver la même apparence qui frappait aloi-s les veux du ])oète.
Nous nous sommes reposés longtemps , assis en face de la fontaine. Rien ne troublait le silence de ce heu qu'un léger hruit d'eau; la solitude était profonde; la mer, encaissée au milieu des collines et des «écueils, ressemblait à un lac, et elle paraissait de loin en a\oir l'immobihté. Deux moutons qui étaient venus boire a la source, seuls habitants de ce lieu désert, se vovaientlà, arrêtés parmi les plantes buissoinieuses ; ils nous regardaient, et, chargés d'une toison jaune et dorée , on ( ùt dit qu'ils étaient peints sur la pente du précipice. Du reste, point d'arbres, point d'ombrage, seulement des buissons de lentisques, de chênes verts, de sauge odoriférante, d'arbousiers au fruit jaune et parfumé.
C'est là que nous a\ons \u fuir une heure délicieuse. Nous lûmes le chant qui se passe dans la cabane d'Eumée, et la reconnaissance d'Ul}sse et de Télémaque. Le heu favorisait notre illusion; nous lisions, et nous regardions. Knlin, l'heure nous rappela à la ville , et nous redescendîmes au bord de la mer pour trou^er notre barque. Je ne quittai [)oint la fontaine Aréthusc sans boire de son eau, la meilleure (|ue j'aie hue, n'en déplaise à h\ sonice de Villed'Avray, et si bonne ((ue, du tem|)s des Vénitiens, on en envoyait chercher, dit-on, de Corfou même.
En puisant dans la source, je remarquai par hasard, tracées au-dessus, dvn\ letti-es dont je me sers d'ordinaire |)oural)réger mon nom, et je dis en liant : Voila mon ehilhe
i^ravé sur la fontaine Aréthuse. Mon étonnement fat ijrand
d'apprendre que c'était mon cliiiïre en effet. A ra\ait
i^ravé là à son premier voyage. 11 ne pensait pas que je dusse jamais \enir à Ithaque; il avait voulu du moins \ laisser mon nom. Je reconnus avec joie cette trace bienveillante du passage et du souvenir d'un ami.
>()ÏK ;î his , VXV.V. 2 17.
El Leucade où pleura Vénus.
Et Zante âo myrtes ornée .
Et C.orc\ re encor couronnée Des orauirers d'Alc) noiis.
Le célèbre promontoire de Leucade ; Saint c->laure) présente maintenant un aspect fort aride. A Tendroit où le mont s'abaisse, toute verdure i)arait cesser, et un long rocher blanchàti'e s'étend vere le raidi : c'est de son extrême pointe que les amants malheureux faisaient le saut dans la mer pour guérir de leur amour.
3Iais les environs de la ville de Sainte-Maure sont charmants. Des jardins, des sources, des ruisseaux, des avenues et des bois d'orangers , couverts , chargés , appesantis de leui-s fruits, qui semblent avoir le poids de l'or dont ils ont la couleur ; une jolie colline qui garde encore les débris cyclopéens d'une ville antique et d'où l'on aperçoit la mer passer connue un fleuve entre l'île et le continent d'Acaruanie, terminent un bois d'ohviers sous lequel s'étend un immense tapis vert, éblouissant comme l'émeraude : cest la |)lus agréable promenade qu'on puisse
miAon:. i:i9
iinatiiiicr pour la \oitnre, pour le cavalici', comme pour le rêveur solitaire.
Corcyre (Corfou) est sinon la plus grande, du moins la plus belle des îles grecques; c'est la reine de l'archipel ionien : ile verdoyante , ombragée , couverte de forêts qn'on prend de loin pour des forêts de chênes et qui sont tout entières d'oliviers; forêts riches, fécondes, qui se couvrent de fleurs et de fruits. C'est vraiment la terre des Phéaciens , cette terre heureuse où l'on ne se sentait porté (ju'au plaisir, à la musique et à la danse. L'air est partout embaumé de l'odeur des orangers , la vue réjouie de l'aspect des grenadiers , des myrtes, de mille arbrisseaux en Heurs. On retrouve partout Homère; on reconnaît, ou du moins on cherche à reconnaître les lieux dont son ile de Sellerie offre la peinture. Le vaisseau qui a reconduit Ulysse a Ithaque est encore lii , à l'entrée du port, changé en une petite île, que couronnent aujourd'hui une chapelle, des vignes et des cyprès. J'ai assigné leur place aux jardins d'AlcjTioiis sur une jolie colline penchante. Le double port des Phéaciens est une pêcherie ; de l'autre côté de la ville actuelle est la rivière appelée Potamo , au bord de laquelle Ulysse, après son naufrage, a rencontré N'ausica, cette rivière channante, qui conduit à un si beau village et à des sites tout à fait italiques. Il n'y a pas jusqu'à ce haut et superbe rocher sur lequel est bâtie la forteresse, qui ne me dise quelque chose d'Homère, et où je ne retrouve cette masse énorme dont parle le poète, toujours menaçante, toujours prête à écrasci" la \ille des Ph(''acicns.
440 NUTKS DES POÉSIES SUIl LA (JKÈCE.