‹ ŒuvresChapitre 13 sur 58 · POUR LE CAREME DE · texte numérisé non relu

POUR LE CAREME DE

Nous venons encore une fois la proclamer, N. T. G. F., et TOUS l'intimer au nom de l'Eglise, après tant d'autres promulgations, la grande loi de la pénitence quadragésimale , loi sainte et vénérable, consacrée par l'exemple de J.-Ç., la tradition apostolique et la pratique des premiers siècles ; loi qui , par son antiquité , remonte au berceau de l'Eglise , et , dans un sens plus étendu , au berceau même du monde , puisqu'on peut dire qu'elle a pris naissance avec le péché, ainsi que le comprirent les patriarches, les prophètes, tous les justes du vieux Testament, qui furent des hommes de mortification et de pénitence , non moins que de prière et de désirs \ et plus spécialement encore Elie et Moïse qui , sans doute , par une inspiration divine , se

* Yir desideriura es. dan. ix. 23.

plurent à nous tracer une image de notre Carême calliolique , en renfermant dans le cercle de quarante jours le jeûne dont ils se croyaient redevables à la justice du Seigneur; loi universelle et invariable, que l'Eglise, dans ses voyages sur la terre , a transportée avec elle de l'orient à l'occident , du midi au septentrion , sans avoir plus d'égard à la difiereflce des temps qu'à la diversité des climats; loi inviolable , que nous ne pourrions enfreindre sans nous détourner de la voie où nos pères ont marché, sans nous montrer indignes du beau nom de chrétiens ; loi non-seulement ecclésiastique , mais loi de J.-C. même, puisque si, d'un côté, l'Eglise nous détermine le temps de la pénitence ; de l'autre , J.-C. nous en intime l'obligation :.en sorte que manquer à cette loi , c'est transgresser à la fois deux préceptes, le précepte de J.-C. et celui de l'Eglise. Mais, hélas! n. t. c. f., à combien d'excuses, d'artifices, de subtilités ne recourt -on pas pour éluder cette loi sainte ! On apporte mille prétextes , fruits de l'ignorance , de la vanité , de la mollesse , de l'avarice ; prétextes pris de la révolution des temps , du changement des mœurs ; prétextes tirés de l'état et de la condition; que sais-je? prétextes de santé et d'économie. Ecoutons d'abord les sages du siècle , les esprits raisonneurs, les hommes à

progrès et à réforme , qui prétendent faire marcher la Religion comme la société vers un perfectionnement indéfini. Ils nous diront à l'occasion du jeûne , comme de la plupart de nos pratiques saintes , que les temps sont changés, et que notre Carême commence à vieillir ; que chaque siècle a ses usages , ses mœurs, son esprit, son caractère; qu'autrefois, il est vrai , la ferveur religieuse emportait nos pères vers les exagérations de la pénitence ; mais que le temps de ces pieux excès est passé ; que le cours des idées a pris une direction nouvelle , qu'il faut suivre ce mouvement , sous peine de passer pour des esprits singuliers , des demeurants d'un autre âge qui veulent heurter de front l'opinion , et faire reculer le genre humain en ressuscitant des institutions surannées.

Les temps sont changés! n. t. g. f. : et que fait aux lois de l'Eglise le changement des temps et la révolution des siècles? Ils peuvent changer et changent sans doute , puisqu'il n'est rien de stable sous le soleil * ; mais l'Eglise est immuable comme Dieu même. Les temps sont changés ! Conmie si nos mœurs étaient la règle des lois de l'Eglise , et non les lois de l'Eghse , la règle de nos mœurs ! Les temps sont changés ! Ah ! nos goûts , nos opi-

i Vidi nihil permanere sub sole, écoles, u. 11.

nions , nos modes , nos systèmes peuvent changer^ et il ne faut pas un siècle pour cela ; une année , un jour suffit pour les \oir naître et mourir. Tout se renouvelle , en effet , sur ce sol changeant et mobile ; les divers modes de gouvernement se succèdent , les institutions vieillissent , les lois remplacent les lois, les usages se modifient, les traditions s'altèrent et s'elîacent; des procédés plus récents remplacent les anciennes méthodes , pour disparaître à leur tour et se retirer devant de nouveaux perfectionnements; tout ce qui est de l'homme s'use vite comme l'homme lui-même ; mais au milieu de ce mouvement des siècles et de cette perpétuelle révolution des mœurs , l'Eglise , du centre de son immutabilité , du haut de son trône éternel , l'Eglise , qui n'est pas des temps , mais qui les ramasse en passant pour les emporter avec elle dans l'éternité; l'Eglise a dit aux siècles passés , elle dit au siècle présent , elle dira aux siècles à venir : Qualre-temps , vu/des , jeûncrcifi , et le Carême entièrement.

Vient ensuite le prétexte du rang et de la condition. Si l'on n'ose pas toujours alléguer expressément ce motif, parce qu'on est retenu par une sorte de pudeur, on donne assez à entendre que, placé, comme l'on est, dans une position libre et

élevée , on ne saurait descendre à des pratiques communes, et se plier à des observances gênantes qui s'accordent mal avec l'intlépendance que donnent la richesse et la grandeur. On renvoie au peuple ces menus détails du christianisme; ne pas jeûner, dans un certain monde, s'exenjpter de la loi de l'abstinence , ce n'est pas toujours sensualité ou irréligion : c'est air , c'est bon ton , c'est élégance et facilité de mœurs; c'est trancher du grand , c'est se donner des manières de supériorité et d'opulence. On est assez riche pour racheter la pénitence par l'aumône ; ce n'est pas , du reste , qu'on soit animé de l'esprit de charité plus que de l'esprit de mortitication; mais l'aire l'aumône , se libérer de la loi avec de l'or , parait magnifique ; jeûner , garder l'abstinence a quelque chose de commun et de vulgaire , et l'orgueil se nourrit aux dépens de l'avarice. Ah ! si la condition pouvait exempter de la pénitence , c'est la médiocrité , c'est la pauvreté qui aurait des droits à ce privilège ; ce sont ces hommes de labeur qui portent tout le poids de la chaleuv du jour ' ; ce sont ces ouvriers infatigables qui travaillent sans relâche pour satisfaire aux exigences du luxe , et procurer aux heureux du siècle les douceurs et les agréments de la vie; c'est la classe moyenne de la

' Portavimus pondus diei et aestùs. matth. xx. 12.

société qui ii'a pas, coiimie les riches, les moyens de teiiipérer par mille adoucissements les rigueurs de la pénitence. Mais pourquoi distinguer quand la loi ne distingue pas? L'Eglise a-t-elle dans son sein deux espèces de peuples , ou bien parce que les uns sont plus favorisés de la fortune, ne sont-ils plus du nombre des chrétiens? L'Eglise n'aurait donc porté cette loi que pour la portion du troupeau qui offense le moins son Dieu? Et ceux dont la pénitence devrait cire d'autant plus longue que leurs devoirs sont plus multipliés , et , par suite , leurs péchés plus nombreux ; ceux dont h pénitence devrait être d'autant plus austère que leurs devoirs sont plus grands , et , par suite , leurs péchés plus énormes , seraient exempts du tribut d'expiation que réclame la justice de Dieu? Ils ne seraient point soumis à la loi , eux à qui la loi est plus utile , eux à qui la loi est surtout nécessaire , eux pour qui la loi n'est pas même suffisante. Prétexte du rang et de la condition , prétexte vain que fournit l'orgueil ; prétexte d'autant plus méprisable , qu'il a été confondu dans tous les temps par les plus illustres exemples, et dans les rangs les plus élevés de la société , et dans les cours et dans les palais , et même jusque sur le trône; et qu'aujourd'hui même, malgré l'affaiblissement de la foi , et le relâchement de la disci-

pline , car il faut être juste envers le monde , et lui rendre les exemples qu'il nous donne, nous avons la consolation de voir tant d'âmes fidèles, aussi mortifiées dans le lin et dans la soie qu'elles pour- .raient l'être dans des vêtement? grossiers , ne retirer de leur abondance m\e le mérite et la gloire de leurs privations; et tant de familles aussi distinguées par leur rang que respectables par leur foi , où la loi du Carême est observée avec autant de régularité que dans les cloîtres.

Quand nous avons dit, n. t. c. f., que la mollesse apportait aussi son excuse, nous n'axons pas prétendu qu'une santé plus faible , une complexion plus délicate ne fussent un motif légitime de relàcber quelque chose de l'austérité de la pénitence ; et il faut bien qu'il en soit ainsi , puisque l' église , toujours indulgente dans sa sévérité même , et toujours sage dans son indulgence, est dans l'usage d'accorder pour cette cause des adoucissements et des dispenses; mais nous disons qu'un cas d'exception particulier à quelques-uns ne saurait être applicable au grand nombre ; nous disons que , pour une ])ersonne qui présente de bonne loi l'excuse de la santé , il v en a cent qui en abusent ; nous disons entin qu'il n'est aucun point de la loi sur lequel la plupai't des chrétiens se fassent une conscience

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plus faiisso cl des illusions plus déplorables. Jugeonsen par ce qui arri\e chaque année aux approches du Carême. Jusque-là les tempéraments sont forts, et les complexions florissantes; loin de se plaindre de sa santé, on se fait à soi-même et Ton reçoit à cet égard les félicitations les plus rassurantes. Voiton venir l'époque fatale? par la révolution la plus subite et la plus étrange, un élat de souffrance , un malaise universel se fait sentir dans toutes les existences. On croit voir s'accomplir à la lettre la parole d'Isaïe : du sommet de la tête à la plante des pieds , depuis les grands jusqu'aux petits , depuis , les chefs jusqu'aux serviteurs , tout le corps de la société chrétienne est en souffrance; toutes les têtes sont lançiuissantes , et tous les cœurs sont abattus \ Je ne piiis jeûner, je ne puis faire maigre, ma santé m'en dispense : voilà ce que l'on dit et ce que l'on entend sans cesse dans le monde et dans l'Kglise.

\'otre santé vous dispcinse ! Avez-vous bien pesé cette excuse au poids de la conscience? Vous sentezvous bien le courage de la présenter au tribunal de Dieu avec autant d'assurance qu'au tribunal du confesseur? S'il en est ainsi , il n'y a rien à objecter ,

* A planta pedis iisquè ail veilicem , non est in eo sanitas ; omne caput languiduni , et omne cor mœrens. is. i. 5, 6.

f»0 LE JEUNE.

et l'on doit se borner à gémir avec vous de la triste nécessité qui vous prive de la consolation de f:\ire pénitence en communion avec vos frères ; mais s'il en était autrement , écoutez ce que dirait la Religion : Vous parlez de votre santé? Et quel prix attachezvous donc à votre santé pour la ménager si fort au préjudice des lois les plus anciennes et les plus respectables? Votre santé ! Ah ! vous en avez assez , vous en avez de reste pour supporter des veilles, des jeux , des divertissements tellement prolongés qu'après que vous y avez donné la nuit, le jour vient encore vous y surprendre ; faut-il que vous ne songiez à la conserver , à la ménager que lorsqu'il est question de remplir un devoir saint et salutaire ? Votre santé est forte pour les plaisirs qui font plus de victimes que le glaive, elle est faible. pour la pénitence qui donne de la vigueur au corps et à l'âme.

Votre santé ! Est-ce de bonne foi que vous alléguez ce prétexte ? Et qui vous a dit que le jeûne et l'abstinence fussent propres à la détruire? L'Eglise ne chante-t-elle pas dans ses prières que le jeûne a été sagement institué pour la guérison des corps missi bien que des âmes ' ? Les médecins les plus

1 Corporibus animabusqiie cuiandis saluLiiter institiUum est. Orat. Eccles. sab. post Cineres.

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