DU CHOLÉRA-MORBUS
A la première nouvelle de l'invasion du fléau qui désole la capitale , et qui a commencé de s'étendre de proche en proche dans les provinces , nous eûmes la pensée, n. t. c. f., d'ordonner des prières expiatoires pour intéresser le Ciel en faveur de nos frères , déjà atteints de cette grande plaie , et nous présener nous-mêmes de ses mortelles influences. Ce vœu de notre foi , ce sentiment de notre confiance dans les divines miséricordes devenait chaque jour d'autant plus vif, que nous recevions des preuves non équivoques de votre propre désir de voir la Religion prendre cette initiative qui lui appartient toujours , quand il s'agit d'apporter des remèdes aux maux de l'humanité , et des consolations à ses dou-
leurs; mais d'une part, nous craignions d'alarmer les population? en jetant trop précipitamment le cri de détresse ; de l'autre , persuadé ([ue dans les calamités publiques, quand une grande nation est frappée au cœur, c'est à la nation tout entière à s'humilier sons la main puissante de Dieu ' qui blesse et qui guérit, qui perd et qui ressuscite^ , nous attendions qu'une inspiration religieuse , venue des sommités du pouvoir, mît la France à genoux au pied des autels ; maintenant que vous êtes accoutumés à envisager non sans effroi , mais avec une émotion plus calme , l'action du fléau destructeur , et que les chefs de l'autorité publique viennent d'inviter les chefs de la prière et du Sacrifice à convoquer les fidèles dans les temples pour satisfaire à cet attrait de religion , à cette soif de consolations et d'espérances divines, à ce besoin de Dieu qui peut s'affaiblir , mais ne s'éteint jamais entièrement dans le cœur de l'homme , moins encore dans le cœur d'un peuple , et qui se réveille surtout au jour de l'affliction; maintenant, disons-nous , dans cette commune disposition des esprits et des cœurs , nous nous sentons plus de confiance à vous prescrire des supplications dont
' Huniiliamiiii sut) potenli manu Dei. 1. pf.tr. 5. G. * Deus qui morlificat el viviftcat. 2. reg. 2. (J.
runion fera la force, dont l'ensemble assurera le succès.
Ouel est donc , n. t. c, f. , ce fléau inconnu dont on ne sait guère d'où il vient , ni où il va , ni comment il arrive; qui dérobe aux plus habiles les secrets de sa nature, et trompe les plus vigilants par les capricieuses irrégularités de sa marclie , et les surprises de son action dévorante ; dont on ne saurait dire s'il est dans l'air , s'il vient de la terre ou des eaux , ni quel élément lui sert de guide ; si les vents nous l'apportent sur leurs ailes, ou si le germe n'en est pas déposé dans notre sein ; et qui , nous laissant raisonner , conjecturer et nous contredire sur ses causes et sur ses remèdes , sur ses caractères et ses effets, saisit tout d'un coup la vie dans sa force , dans sa fleur , dans toute sa volonté et sa conscience d'avenir , pour la jeter toute palpitante dans les ombres glacées du trépas? Comment la cité, pleine de peuple, est-elle devemie .so/îtaire? Comment s'assied-elle silencieuse ' au milieu du deuil et des funérailles? Qui pourrait rendre raison de ces mystères, n. t. c. f., s'il plaît à l'éternelle sagesse de nous les cacher? Ce que nous savons tous, et ce qui ne peut être l'objet d'aucun doute sérieux pour un chrétien , ni même pour un
» Quomodù sedetsola civitas, plena populo ? thrkx. i. 1.
CHOLÉRA. iOi
homme raisonnable, c'est que tout effet a une cause, que le hasard n'est qu'un vain mot inventé par notre orgueil pour couvrir notre ignorance ; c'est qu'il est au Ciel un Dieu qui fait les prodiges ; c'est qu'une Providence , paternelle même dans ses rigueurs , préside à tous les événements et les conduit vers des fins dignes d'elle ; c'est que , dans tous les siècles et sur tous les points de la terre , tous les peuples du monde ont reconnu et adoré sa main , dans ces calamités extraordinaires qui jettent l'épouvante au cœur des nations; c'est qu'enfin toute peine, sous l'empire d'un Dieu juste et bon , est une épreuve ou un châtiment , et souvent l'une et l'autre à la fois.
C'est la pensée qu'exprimait saint Jérôme quand il écrivait a cette illustre Romaine plongée dans une amère affliction : Interrogez votre conscience pour connaître si l'infortune vous visite en punition de quelque péché , ou si c'est votre justice et votre vertu que le Ciel veut éprouver par de salutaires rigueurs : Si pcccalrix emendaris , si justa probaris. Question importante , qu'en présence du fléau qui nous menace , chacun de nous doit se faire à poi-niôme , on entrant dans une sévère discussion avec son propre cœur; question d'autant plus redoutable qu'il s'agit moins ici de trouver des justes...;
\i)± CHOLÉRA.
Où sont-ils les justes, qu'ils se lèvent, qu'ils viennent (lire : Je suis innocent des maux qui nous ai'iligeut...; qu'il s'agit moins, disons- nous, de trouver des justes que de vrais pénitents, la multitude des pécheurs couvrant aujourd'hui tonte la terre : voilà, n. t. c. f., les vérités qu'il faut reconnaître , à moins qu'on n'aime mieux admettre pour unique arbitre de nos destinées, je ne sais quelle aveugle fatalité qui nous verse les biens et les maux sans dessein et sans règle; à moins qu'on aime mieux dire que tout cet univers , dont le bel ordre pourtant annonce une intelligence qui l'entretient et le gouverne , est abandonné à lui-même comme im vaisseau sans pilote et sans gouvernail ; à moins qu'on aime mieux s'aveugler, s'endurcir, faire les braves contre le Tout - Puissant , et insulter à sa foudre au moment où elle va nous écraser.
ISon , >. T. c. F., ce n'est pas avec l'orgueil qui envenime et désespère nos plaies , que nous pouvons espérer de les guérir ; et parce que de prétendus esprits-forts , qui oui pris une résolution fixe, une délermincuion arrêtée de ne regarder que la terre \ s'obstinent à écarter l'idée de Dieu , des avertissements qu'il nous envoie, nous n'en proclamerons qu'avec plus de force les vérités éternelles, les doc-
' Oculos suos statuenint declinare in tenam. ps. xvi. M.
trines avouées par la conscience du genre liumain , et même par la philosophie la plus élevée et la plus pure ; nous n'en reproduirons qu'avec une conviction plus intime les enseignements de l'Ecriture , oii nous voyons, presque à toutes les pages, le châtimenl répondre au péclié, comme un écho terrible \ et la prière désarmer le châtiment : Ils ont crié vers le Seigneur, et le Seigneur les a entendus, et il les a délivrés de toutes leurs tribulations^ ; nous n'en rattacherons qu'avec phis d'amour cette chaîne de dépendance , de crainte , de confiance , qui suspend la terre au trône de l'Eternel; nous n'en croirions pas moins avec les génies les plus éclairés de l'antiquité et des temps modernes , qu'il existe plus de rapports et de correspondance qu'on ne le suppose entre le monde matériel et le monde des intelligences, que les désordres de celui-ci peuvent réagir sur celui-là, et que toute grande perturbation dans les pensées et les volontés des hommes peut avoir du retentissement dans la nature , et porter le trouble dans l'action régulière des éléments.
En voulons -nous conclure , n. t. c. f, , comme la mauvaise foi nous en accuse , que tel fléau est la
' Peccala nosira rospoiulenint nobis. isai. lix. I?. ' Et clamaverunt ad Domiiuim , cùm tribularentur , et ciipuit eos de interitionibns eovuni. l'S. cvi. 20.
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peine de telle action ou une vengeance de tel ou tel événement politique? A Dieu ne plaise que nous prétendions scruter ses jugements , et interpréter les secrets de sa justice ! Périssent toutes les pensées qui feraient descendre la Religion de ses hauteurs divines pour la transporter dans la misérable lice où s'agitent les passions humaines! Périssent en même temps toutes les insinuations qui supposeraient à nos paroles des intentions , ou leur prêteraient des allusions qu'elles n'ont point , qu'elles ne peuvent avoir! Nous voulons vous instruire , vous toucher, et , s'il se peut, vous convertir, et non fournir une pâture à de vaines curiosités, et un aliment à d'interminables disputes; nous cherchons vos âmes, nous désirons votre amendement; que le monde s'arrange du reste : qu'il prenne sa part, et nous laisse la nôtre * : elle est assez honorable et assez belle. Mais quelles susceptibilités si farouches pourrions-nous donc blesser, en disant, d'après les couAictions de notre raison et la persuasion de notre foi , qu'il est telle disposition générale des esprits, tel état des sociétés publiques , où il devient nécessaire que Dieu intervienne visiblement? Quand il ne peut plus se faire entendre aux cœurs endurcis par la voix de ses ministres, par la voix de sa grâce, par la voix de ses merveilles,
' Da mihi animas, cetera toile tibi, cènes, xiv. 21.
CHOLÉRA. lOK
faut-il s'étonner qu'il nous parle par la révolte et le désordre des éléments? Quand il est oublié par Tathéisine pratique, nié par l'athéisme raisonneur, est-il étonnant qu'il se réveille et qu'il se fasse reconnaître aux éclats de son tonnerre? Quand les peuples vieillis et usés, par l'excès même de leur civilisation , se corrompent dans la lumière, rejettent en même temps et les révélations de la foi et les inspirations d'une raison éclairée, et rétrogradent vers l'enfance des nations en devenant tout matériels et tout sensibles , est-il étonnant que ce grand Dieu se manifeste avec les attributs que lui donnent les prophètes : Ici , ébranlant, la terre qui chancelle sur sa base ' , et engloutit les cités toutes vivantes ; là , perçant les hommes de flèches invisibles qui portent la mort ^ , faisant des vents ses messagers, et prenant pour ministre un feu qui dévoile ^ ?
Veut-il donc notre mort, n. t. c. f., ce Dieu irrité, quand il nous envoie le mal de la colère f Non , il veut que nous vivions , mais que nous vivions pour lui , que nous nous convertissions à lui de tout notre cœur ; que nous abjurions une indif-
' Commota est et conticinuil terra, ps. xvii. 8.
' Misit sagittas suas et dissipavit eos. ps. xvii. 15,
^ Qui facisangolos tuos spiritus , et miiiistros tuos isncm uientem.
l-S. CMI. i.
JOG CHOLÉRA.
férence coupable , une impiété funeste : entendez-le iui-nîème qui vous crie par la bouche de son Pro- ])hète : Délournez-vous de vos tnaiwaises voies , et pourquoi mourriez - vous , Maison d'Israël^? Il veut que nous répandions en sa présence notre cœur avec nos larmes , que nous lui disions dans l'amertume de nos regrets : Seigneur , nous avons péché , nous avons fait le mal , nous nous sommes écartés de votre loi sainte^... Ne vous souvenez plus de nos iniquités premières; que vos miséricordes se hâtent de nous prévenir, dans l'extrémité de notre affliction et de notre misère; secourez- nous , ô Dieu, notre Sauveur; délivrez-nous , pour la gloire de votre nom ' que nous invoquons avec amour et confiance. Pardonnez , Seigneur , pardonnez à votre peuple, et ne livrez pas votre héyitage à la dérision et à l'opprobre des nations , de peur quelles ne triomphent de nos malheurs, et qu'elles ne disent que nous n'avons point de Dieu
1 Nolo moitem impii , sed ut convertatur impfiis à via suà , et vivat. Convertiraini, convertimini à viis vestris pessiniis, et quarè moriemini Domus Israël ? ezech. xxxiu. 1 1.
- Peccavimus , iniquitatem fecimus , et declinaviinus à niandatis
tlliS. DAN. IX. 5.
' Ne memineris iniquitàtum nostrarum antiquaium ; cité anticipent nos misericoidiae tuae, quia pauperes facti sumus nimis ; adjuva nos, Deus salutaris noster , et propter gloriara nominls toi , Domine , libéra nos. rs. Lxxvui. 8 et 9.
* Parce , Donnine , parce populo tuo , et ne des hsereditatem tuam
Mais le Seigneur nous entendra-t-il? nos prières feront-elles des miracles? changeront-elles l'ordre de la nature? et si les lois physiques veulent que le fléau voyage , qu'il étende ses ravages jusqu'à nous , nos supplications pourront-elles le refouler au delà de nos frontières , arrêter ses développements , et empêcher son foyer de se dilater dans les rayons que lui assignent certaines conditions auxquelles il obéit nécessairement? Pourquoi non, chrétiens de peu de foi, philosophes de peu de sagesse? (Jue parlez-vous d'ordre de la nature , de règles invariables , de lois générales , devant le Dieu qui a fait l'ordre , la règle et les lois , qui est lui-même l'ordre, la règle et la loi suprême? Si l'ordre physique a ses lois, l'ordre moral n'a-t-il pas aussi les siennes, et craignez-vous que Dieu manque de sagesse ou de puissance , de prévoyance ou de force , pour les liarmonier , et régler leur action sans qu'elles se heurtent et se combattent ? Si la nature a des prescriptions imnniables , la prière n'a-t-elle pas ses privilèges in\iolables? Quand le ciel envoie un fléau à la terre , le fléau doit marcher , c'est la loi de sa nature; mais si , en lui donnant la mission de noua éprouver ou de nous punir , le Maître lui a dit : Tu
in opprobriiim , ni domiuentur cis nationes, quaic diciint in populis ; Ubi est Dcus eorum ? wel. m. 17.
t'arrêteras devant les gémissements des cœurs contrits et humiliés..., le fléau doit s'arrêter, c'est la prérogative de la prière. Or, >'. t. c. f., le même Dieu qui a réglé les éléments et déterminé les lois par qui subsiste cet univers , n'a-t-il pas dit aussi : Tout ce que^ vous demanderez en mon nom à mon Père , je vous l'accorderai * ? N'a-t-il pas mis luimême la prière dans le cœur de l'homme ' comme un secours, comme une force, comme une puissance? L'uurait-il cruellement trompé en lui inspirant cette confiance dans une arme inutile dont les traits ne portent pas ? Et pourquoi l'homme , en présence d'un danger, prierait-il naturellement et comme par instinct , s'il n'y avait une loi , générale aussi , primitive , éternelle , qui surhordonne les autres lois à la prière?
Ne négligeons donc pas, n. t. g. f., l'emploi des moyens préservatifs qui nous sont conseillés par les hommes de la science et dont nous vous avons nousmême recommandé l'usage; mais songeons que la prière est le plus infaillible des préservatifs , et de tous les remèdes le plus efficace ; la prière est le cordon sanitaire qu'il nous faut établir autour de
1 Quodcumque petieiitis Patrem in nomine meo, hoc faciam. joan- XIV. 13.
- Apud me oratio Dco vilœ meœ. ps. u. 9,
nos villes, de nos campagnes et de nos loyers; la prière nous protégera mieux contre les attaques du fléau que ne pourrait le faire cette ceinture de monts qui nous environne; elle purifiera vos maisons, elle désinfectera Tair chargé des vapeurs pestilentielles de nos crimes et des tempêtes de la colère de Dieu , mieux encore que tous les spécifiques inventés et combinés par l'art des hommes; elle assainira vos âmes , et c'est là , encore une fois , que résident les principes et le germe du mal , bien plus encore que dans les dispositions des organes ou les influences des éléments. Criez à Dieu comme vos pères dans de semblables calamités , ô vous tous , nos bien-aimés diocésains , et vous particulièrement , habitants de Rodez ; souvenez-vous de leur piété dont ils \ ous ont laissé des monuments si touchants ; en considération de leurs mérites et de la foi de leurs enfants , qui sait si le Seigneur ne se laissera pas fléchir ' , s'il ne voudra pas nous épargner , et renouveler en notre faveur ses anciennes bontés? La prière humble et fervente pénètre les deux ' , et elle en redescend avec la miséricorde.
Cependant, n. t. c. f., profitons des grandes leçons que nous donnent ces graves circonstances,
* Quis bcil si convertatur Dumimis et iijnosca: ? ioel. ii. 1-4. - Oralio humiliantisse, nubes penetrabit. eccl. xxxv. 21.
un CHOLÉRA.
et sachons en tirer les instructions qui peuvent nous être salutaires. Puisse cet invisible ennemi dont la surprise est si prompte , les traits si subtils , Taltaquc ï\ meurtrière et presque toujours si décisive , nous apprendre le peu de fond que nous devons faire siu' une vie qu'un atome d'air peut dissoudre; re])orter nos pensées vers ce redoutable tribunal du souverain Juge , où quelques heures d'une agonie déchirante peuvent nous conduire; toucher les mauvaises consciences d'un désir sincère et efficace de régler leurs comptes avec la miséricorde divine , pour n'avoir pas à les régler avec sa justice , et nous persuader enfin de veiller sans cesse pour n'être pas surpris par une ruine imprévue et inopinée !
Puisse ce mal mystérieux, qui garde si obstinément son secret devant les études les plu? dévouées et les investigations les plus opiniâtres de la science , faire comprendre à ceux qui se croient et se disent sages , parce qu'ils ne veulent admettre pour certain que ce qui est visible , palpable , sensible , qu'il est un ordre de vérités plus élevé que celui qui peut être appréhendé par les sens ou saisi par la seule raison , et que si toute la nature est pleine de mystères , s'il s'en trouve même dans ce que nous avons , hélas ! de plus réel , de plus sensible et de plus intime , à savoir dans nos misères et nos douleurs, il ne faut
CHOLÉRA. m
pas trop s'étonner, ni se plaindre ([iril s'en présente dans la Religion !
Puisse enfin cette épidémie cruelle , dont les premiers ravages se font sentir dans la foule plus nombreuse de nos frères indigents , disposer les cœurs à la commisération et ouvrir les mains à la miséricorde; nous inspirer de donner , de donner encore , de donner toujours , non avec mesure , mais avec abondance , non selon les calculs de la prudence humaine , mais selon l'étendue des besoins et les inspirations de la foi ; de livrer d'abord notre superflu , et de prendre ensuite , s'il le faut , sur notre nécessaire. L'aumône a toujours porté bonheur aux hommes miséricordieux; elle rachète les péchés, elle peut aussi racheter la vie ! Et comme la mort , dans cette grande moisson que lui prépare le fléau destructeur , rétablit bien vite sur toutes les têtes ce terrible niveau qu'elle semblait d'abord n'avoir étendu que sur le pauvre; comme elle ne tarde pas à envelopper et à rassembler confusément dans sou vaste filet le riche et l'indigent , les heureux et les malheureux, les puissants et les faibles de la terre; puisse , dans cette effrayante comnmnauté de périls et de fortune , dans cette triste égalité de partage , la charité, la divine charité rapprocher aussi les cœurs des hommes , les lier et les mêler ensemble
dans une douce correspondance de sentiments , et ne faire de nous tous qu'une t'aniille de frères! Hélas! aurions-nous le courage de nous haïr , pourrionsnous ne pas nous aimer et ncus pardonner mutuellement nos injures, en marchant du même pas vers un même abîme? Si près de Técueil où tous peuvent se briser , voudrions-nous refuser aux compagnons de notre naufrage un témoignage d'intérêt et d'affection , une volonté de service , un adieu de tendresse , ou (kl moins ce salut de mort q-ie rendaient, quoique dans un esprit différent, aux maîtres du monde , ces infortunés gladiateurs qui allaient bientôt expirer sur une arène sanglante : César, ceux qui vont mourir vous saluent '.
Et vous , nos chers Coopérateurs , quoique nous espérions toujours que le fléau n'approchera point de vos églises et de vos humbles tentes ^ protégées par la religion de vos peuples et la simplicité de leurs mœurs , si cette espérance venait à être trompée, vous vous montrerez les dignes imitateurs des prêtres généreux qui , à toutes nos époques de calamités , ont honoré leur caractère et illustré l'Eglise par l'héroïsme de leurs dévouements. Le monde a besoin de nouveaux miracles pour se réconcilier avec
' CcEsar , niurituii to salutanl. suétone. Vie de Claude. - Flagellum non appropinquabit tabernaculo tiio. ps. xc. 10.
r.HOF.ÉRA. M 3
une Religion qiril ne peut toul-à-fait abandonner , parce qu'il n'y en a point d'autre après elle, et qu'il ne veut pas encore franchenieni embrasser, parce qu'il n'est pas entièrement guéri des préventions qu'on lui a inspirées contre elle ; vous lui prouverez que vous êtes de la race des Saints ' , des héros de la foi , des bienfaiteurs de l'humanité ; que vous avez dans vos veines ce même sang évangélique fpii sut couler , dans les premiers siècles , pour la cause de la vérité , et qui anima dans les derniers temps les grandes âmes des Vincent de Paul , des Belzunce , des Charles-Borromée. Le siècle admire encore les prodiges de leur charité et de leur zèle; il se plaît même à en tracer de brillantes peintures ; mais ces magnifiques éloges sont moins, sous sa plume , im hommage sincère à la puissance toujours vivante de la foi , qu'un texte à de belles improvisations ou à des plaintes injustes sur la différence des temps anciens et des temps nouveaux ; il renvoie aux àge^ héroïques de l'Eglise ces chefs-d'œuvre de vertu chrétienne , et ne pense pas qu'ils puissent se renouveler dans ce ([u'il appelle notre phase de dépérissement et de décadence. Parce que vos jours se consument , toujours utiles , quoiqu'ignorés , et que vos forces s'épuisent dans des travaux obscurs, dans
^ Filîi Sanctoruni sumus. tob, ii. 18.
Ili CHOLÉRA.
une immolation de toutes les heures, dont les esprits frivoles no savent pas apprécier les mérites et les sacrifices , on se persuade que la mission du sac(^rdoce est finie , qu'il n'est plus qu'une ruine de luimême; mais vienne le temps des épreuves, et l'on verra que le môme esprit peut enfanter les mêmes prodiges, que la môme sève qui circule toujours dans les rameaux de l'Eglise peut couronner ce grand arbre des mômes fruits qui honorèrent sa tige naissante , et que des hommes accoutumés à mourir tous les jours , par l'habitude de l'abnégation et la pratique des renoncements, sauront bien mourir une fois, si leur vie peut être utile h leurs frères !
Oui , nos très-chers Coopérateurs , à l'exemple de l'Apôtre, le grand modèle de la milice active de J.-C, vous n'estimerez pas votre vie plus précieuse que vous-mêmes \ c'est-à-dire plus que votre âme, plus que l'accomplissement de vos devoirs , d'où dépend votre couronne éternelle ; vous vous souviendrez que cette vie , plus encore que celle des simples fidèles, appartient à Dieu et à son Eglise ; qu'elle ne nous est bonne à quelque chose que parce que nous pouvons l'employer au service des âmes y et que le meilleur usage que nous en puissions faire ,
1 Nec facio animam meam pieliosinrem quàm me. act. xx. 24.
CHOLIÎRA. i15
c'est (le la flonner, s'il le faut, pour leur salut, comme le Sauveur s'est livré lui-même pour nous. Vous prierez , vous exhorterez , vous consolerez , vous vous multiplierez pour égaler les secours aux besoins; vous distribuerez d'une main les trésors du Ciel , de l'autre vous remuerez la couche des malades. Les marches de l'autel et le chevet des mourants , voilà le poste d'honneur du prêtre dans ces temps de crise que Fénelon appelait nos jours de bataille. Vous prouverez enfin que si la charité appartient à tous , elle est plus particulièrement le propre héritage du ministre de J.-C.; que c'est lui surtout qui en possède l'esprit , qui en connaît les secrets et les merveilleuses inventions ; et , si pour animer et encourager notre faiblesse, nous avons besoin d'exemples plus récents , nous contemplerons ceux qui viennent des lieux mêmes où le mal exerce le plus son empire ; et nous nous efforcerons de suivie , quoique de loin, les traces de l'admirable clergé de Paris, inspiré par son admirable Archevêque , dont la charité se monlre chaque jour plus forte que la mort \ après que sa patience s'est montrée plus forte que la tribulation.
1 Fortia est ut mois dilorlio, cantic. vin. 6.
INSTRUCTION PASTORALE