I.KS DIX I.KPRKUX
obtenu , combien en est-il qui remercient le Seigneur? Ab! (lisons-le avec bonté et avec douleur, il ne s'en trouve point qui rende gloire à Dieu. Non est inventus qui redirel cl daret gloriam Deo. Si ce- Dieu bon, mais juste, punit des ingrats; s'il nous envoie l'aflliction , l'adversité, s'il vient a étendre sur nous les fléaux de sa gaucbe, quand nous n'avons pas su reconnaître les merveilles de sa droite, devons- nous nous en plaindre ou nous en étonner?
Je me trompe, n. t. c. f., l'Evangile en cite un sur dix, et il fait la remarque que celui-là était un étranger et un Samaritain. Et hic erat Samaritamis. Cette remarque mérite d'être méditée, parce qu'elle n'est pas faite sans intention. Serait-il donc vrai que l'assiduité des bienfaits affaiblit en nous la reconnaissance , et finit par nous devenir une accoutumance , et nous paraître comme une sorte de droit acquis, qui nous dispense d'en être toucbés? Serait-il vrai que c'est celui qui a le plus reçu et de qui naturellement l'on devrait attendre davantage , qui rend le moins ; que les enfants du père de famille sont moins fidèles que les serviteurs ; que les familiers , et pour parler le langage de l'Apôtre , les domestiques de Dieu , se montrent plus indifférents que les étrangers qu'il semble avoir oubliés
dans la distribution de ses faveurs? Le cœur se ré- Yolte à cette pensée , et l'on ne peut toutefois se défendre de le croire , en voyant que le seul des dix lépreux qui témoigne à J.-C. quelque gratitude est un Samaritain. Oui , n. t. c. f., ce sont ceux à qui la Providence a le plus donné , plus de richesses , plus de talents, plus de succès et de prospérités, qui s'en vont les mains pleines des bontés de Dieu , sans revenir sur leurs pas et se tourner vers lui pour lui rendre grâce. Il est sans doute des heureux, des riches reconnaissants, des grands qui savent accorder la piété sincère avec la grandeur; mais si vous voulez trouver d'illustres ingrats, des blasphémateurs impies , d'insolents contempteurs de la Divinité, cherchez-les parmi les heureux du siècle, les favoris de la fortune , dans ces rangs élevés où se classent l'opulence , l'esprit , les talents , et ce qu'on est convenu d'appeler les spécialités transcendantes et les hautes supériorités intellectuelles. Le pauvre, l'orphelin, l'infortuné, qui auraient plutôt à se plaindre de l'inégalité de leur partage , se montrent sensibles aux moindres bienfaits de Dieu. Ce pain noir qu'ils détrempent de leurs larmes, ils s'en croient redevables à leur Père céleste qu'ils bénissent du fond de leur cœur. Mais l'homme à qui tout rit et tout prospère , dont les trésors sont pleins , dont
les celliers regorgent de fruits ' , qui ne porte ni les travaux , ni les douleurs des autres hommes ' , celui qu'on pourrait nommer le privilégié, et pour me servir d'une expression vulgaire , mais énergique , l'enfant gâté de la Providence , celui-là se fait un rempart de son orgueil et s'endurcit par sa prospérité même; son iniquité sort de son abondance ^ 11 semble dire avec ce roi d'Egypte : Je suis , il n'y a que moi ; c'est moi qui me suis fait moi-même ^ ; et quel est donc le Seigneur pour que j'aille lui porter les vœux de ma reconnaissance ?
Encore, si cette insensibilité et cette ingratitude s'arrêtaient aux vains avantages de ce monde , elle serait moins injuste et moins odieuse ! mais elle s'étend aux biens spirituels et aux préférences les plus généreuses de la grâce. Nous sommes , n. t. c. f., et sans aucun mérite de notre part, et par la pure miséricorde de notre Dieu, les enfiints bien-aimés du Seigneur ; d'étrangers que nous étions , il nous a fait entrer dans sa maison ^ ; nous sommes
' Promptuaria eorum plena,... eiuctantiaex hoc in illud.ps. cxliii 15.
* In labore hominum non sunt et cum hominibus non flagellabunlur.... Idcù tcnuit eos supcrbia... ps. Lxxu. 5 et C.
' Prodiit ex adipe iniquilas eorum. ps. lxxu. 7.
* Et ego feci memetipsum. ezech. xxix. 3.
* Jàm non estis hospites et advenœ , scd eslis cives sanctorum et doniestici Dci. eph. ii. 19.'
ni LES DIX LÉPKEUX.
devenus les citoyens de son Eglise ; nous pouvons chaque jour nous asseoir à sa table, entendre sa parole, nous unir à ses sacrifices; il n'en a pas usé de la sorte envers tous les peuples , et il ne leur a pas ouvert eomme à nous tous les trésors de sa lumière et de sagrace\ Que de nations encore ensevelies dans les ténèbres de l'erreur! que d'enfants qui demandent du pain , le pain de la parole de Dieu , et il ne se trouve personne pour le leur rompre^' \ Que faisons-nous cependant , n. t. c. f., au milieu de notre abondance, et de quel côté voyons-nous éclater une reconnaissance plus tendre et plus vive ? Est-ce dans nos contrées , heureuses encore malgré nos pertes , où tous les secours spirituels nous sont prodigués, ou bien dans ces terres moins favorisées oii n'apparaissent que de loin en loin de rares prédicateurs de l'Evangile? Vous lisez quelquefois peut-être ces touchantes et admirables relations qui nous font connaître les progrès de la foi , et l'état de ces pauvres églises dispersées dans les deux Indes. Vous y avez vu que les Missionnaires pouvaient à peine visiter une fois Tannée chacune de ces Chrétientés sans pasteurs; que leur petit
* Non fecit taliter omni nationi, et judicia sua non manifestavit eis.