LIVRE SIXIÈME
« pable de quclcjue «fiand crime contre la morale? « contre la majesté des dieux immortels? de ces « crimes pour lesquels la justice des hommes est in- « suffisante, et que les dieux quelquefois veulent ««punir sur la terre? Sais-tu même si, victime vo- '< lontaire , il n'a pas désiré hâter pour lui le mo- « ment des grandes révélations , celles que l'on ne « peut obtenir qu'au prix de la vie? D'ailleurs n'as- « tu pas promis tout-à-l'heure , et de toi-même , '< d'être docile ? »
« Eh bien! donnez-moi le poignard. »
'«Homme faible et pusillanime, dit le prêtre, « crois-tu que je veuille abuser de ta promesse té- " méraire? La docilité n'affranchit pas de la convic- "tion. L'obéissance suppose toujours l'assentiment « de la volonté. Je pourrais te dire plus. As-tu mé- " rite que je me dévoue jusqu'à contracter avec toi '(l'alliance terrible du sang? Ainsi je saurai bien « tuer la victime sans toi , ou la laisser vivre sans « que tu lui fasses grâce. »
« A ces mots , il lève le poignard pour frapper ; et, au même instant, la lampe s'éteint et je suis entraîné hors de cette salle mystérieuse. Nul gémissement , nul cri ne s'est fait entendre.
" Le même prêtre qui m'avait reçu , qui m'avait conduit près de la victime, et qui peut-être venait de la frapper, s'approche de moi , d'un air par-
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liiitciiuwit c;iliM<', ot médit <|iie je puis me retirer. .K- sors du temple, (l'était riieme de la clmte du jour.
«.Verrais sans saxoir ou j'allais. Je rencontrais des {;ens (pii se disaient, en voyant mon air interdit et épouvanté : « Celui-là , c'est sans doute un adepte « qui n'a pas eu la force de résister aux épieiives. «On ne Ta pas renvoyé sans lui recommander de '< surveiller sa lan.'jue. >'
«Je me trouvais donc encore jeté au milieu de la foule des hommes. Tout me paraissait inexplicable dans la conduite que Ton tenait à mon égard. Je comprenais sans peine en quoi j'avais mérité <[uelque rigueur, mais je ne pensais j)as que 1 on pût à tel point exiger l'abnégation de toute volonté, ou j)lutôt exiger que l'obéissance et la volonté fussent une même chose. Je me voyais exclu du temple, je ne doutais pas que ce ne fût pour toujours; et, mes idées ayant pris une direction invincible, qu'il n'était pins en moi de changer, je ne savais comment je pourrais parvenir à renouer le fil de ma vie. J'avais déjà comme le sentiment de l'exil; le séjour de la science et de la vérité devait seul désormais être ma patrie.
« Je passai ainsi plusieurs jours dans une cruelle perplexité. Une nuit, que j'étais seul dans mon appartement à réfléchir sur ma destinée, j'entends
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frnpper à ma porte. J'ouvre; ou me présente des si{;ucs que je reconnais. Alors je suis sans hésiter, les messa.ofers silencieux qui me sont envoyés. Je ne manifestai aucune crainte, quoique, dans la confusion de mes pensées, il me fût permis peutêtre de prévoir que j'avais trop encouru l'animadversion des prêtres. On me conduit au temple d'Isis.
« Je suis introduit dans une salle immense qu'une faible lueur visitait à peine, et seulement pour montrer toute retendue du lieu d'épouvante où j'avais été entraîné. I^orsque mes yeux furent accoutumés à cette obscurité redoutable, ils aperçurent avec un effroi que je ne saurais dire mille objets de terreur; des bruits menaçants, des voix suppliantes , frappent de toutes parts mes oreilles. Je me trouve devant trois juges assis sur une estrade élevée. Leurs vêtements sont impossibles à décrire , car ils paraissaient faire partie de l'obscurité immense. Leurs figures étaient augustes, mais inflexibles. Le renversement de mes idées fut tel, que, dans le premier instant, je me crus un mortel qui venait de déposer les illusions de la vie , et qui était en présence des juges des enfers.
'< Une voix dit ces mots : « Tu as bien fait de ne « j)oint apporter ici ta lyre; ta lyre ne te serait pas «< d'un grand secours, poëte harmonieux. »
3iS OKrill'.K.
« Toutefois, r<'poiulis-jccn tremblant, on rnroiMe « (ju tHc ne lut point inntilc à Orphée. »
" Thaniyi'is, tn ;nni(\ssin|;nlièienientà tcconipa- »< rer à Orpliée. >'
«Alors je snis charj^é de chaînes, et attaché à nne roue. Si la rone tonrnait, mon corps passerait snr une herse armée de dents de fer, qni me déchireraient horriblement. Un homme est assis à côté , l'air impassible, tont prêt à faire mouvoir la rone an moindre sijijnal.
« Dis adieu aux hommes f[ni vivent sur la terre, « et aux choses qui font l'occupation des hommes. »
« Je leur dis adieu. »
'< Dis que la douleur du corps n'est rien. »>
« C'est ma pensée. >'
« As-tu mérité de mourir dans les tourments , non " selon la justice incomplète des hommes, mais se- " Ion la justice parfaite des dieux immortels? »
«Je ne sais, et comment pourrais-jc le savoir? « J'ai trop appris à me méfier de moi-même! »
« Dis plutôt que tu as appris à ne pas savoir « comment nous interpréterons tes paroles. Je vais " t'enseigner un expédient bien facile : parle avec « simplicité , si toutefois la terreur ne glace pas tes « esprits. Commence par dévoiler tes mauvaises « pensées et tes mauvaises actions. Un juge est là «pour te juger comme ta conscience, c'est-à-dire