LIVRE NELWIÉME
-^ ■ poétique se réveillait sur ses lèvres, et jetait quelques faibles étincelles, c'était pour chanter les combats des Géants et l'expédition des Argonautes.
«Roi de la colline carrée, comment vous peindrai-je l'émotion que me fit éprouver l'aspect du vieillard, lorsque je le vis pour la première fois? Son visage auguste avait quelque chose de solennel et d'impassible, comme on représente les juges aux Enfers. Rien n'annonçait qu'il m'eût remarqué. Pour l'aborder, pour m'en faire entendre , pour le distraire de ses méditations, j'imaginai de redire le chant d'Eurydice, la fin de l'hymne à la beauté. Ma lyre, consultée par mes doigts, rendit des sons pleins d'harmonie, qui me transportèrent dans les régions du passé, et qui ne purent éveiller son attention. Il avait aussi une lyre à ses côtés; il dédaigna de me répondre sur sa lyre. Le superbe vieillard cependant laisse échapper une larme, et détourne la tête pour me dérober ce commencement d'émotion. La seconde fois que je montai sur la montagne, il fut plus accessible. Le vieillard chantait sur sa lyre, et il continua de chanter en ma présence. H lappelait les désastres de l'ancien monde et les calamités du monde nouveau. Je versai des lainies abondantes; et, quittant sa lyre, il me tendit la main. Je vis, à cet instant, briller dans ses regards, au travers d'un voile de vertige amer, je ne sais
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(lucl li'ii (le {^;oiiie »'U;inl , Loiil pics de s(; riilluiiicr. Il m'ndiiiiit à lui |)iir un clianiio irrésistible; vi ce rlianne fit ma coniiaiu'o. Alors je lui témoi^iiai le désir de connaître son histoire; mais toujours il re- 1 usait de me la raconter; il ne la croyait ])r()|)re (ju'à satisfaire une vaine curiosité. Il manilestait une étrauf^c al)né{;ation de la f;loire, (jui tenait à une sorte de dédain pour les lacultés humaines, pour ce qu elles ont d'incomplet et de misérable. Je lui avais dit mon nom ; il me pria de ne pas Voblij^er à me dire le sien.
« Les discours et la personne de l'inexplicable vieillard m'é{^araient au sein de mille conjectures. Tantôt c'était pour moi une créature de l'ordre le plus élevé, un être supérieur à l'homme; tantôt c'était un simple mortel dont la vie avait été consumée dans de vastes études et dans d'immenses chagrins. Est-ce un Titan, pensais-je en moi-même, qui a survécu à de {grandes catastrophes, et (jue les dieux ont voulu punir en le revêtissant des humaines lai blesses? est-ce un roi détrôné qui est venu cacher ici d'éclatants revers? est-ce un Gyclope malheureux, chassé par ses clients révoltés? Le chant d'Eurydice était un chant qu'il paraissait avoir appris dans le cours de ses voyages; ce chant consacrait des faits qui m'étaient inconnus ; il supposait aussi la mort d'Orphée. « Fille de la vision ,