‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 21 sur 189 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

" et de tristesse, l'avenir est-il aussi en nous? » « Oui, " répliquait en hésitant la vierge inspirée , éblouie « de mille clartés confuses , oui , puisque tous les " instants de notre vie nous sommes mus par une " ame immortelle. " Puis ils restaient plongés l'un et 1 autre dans le silence.

ic Eclairé par de tels entretiens, Orphée comprit ([u'il devait quitter la maison de Talaon. Ne pouvant offrir à Eurydice tout ce qu'un époux désire offrir à l'épouse de son choix , il voulut partir malgré les dangers dont ce départ devait encore l'environner. Ce n'est point pour tenter l'épreuve de Leucade : il s'est intimement associé à la classe immense de ceux pour qui n'existe pas encore la capacité du bien et du mal, des mortels qu il faut élever au rang des hommes ; mais son cœur généreux se refuse en même temps à faire partager une telle destinée à Eurydice. Il parle ainsi au sage Titan qui l'a si favorablement accueilli, et dont il ne voudrait pas trahir les plus chers intérêts : « Noble vieillard, « les dieux auraient- ils placé vainement dans mon « ame un désir immense d'arracher des hordes sau- " vages à la barbarie oùje les vois enfoncées comme «dans un limon? Panas armée, moitié serpent, " est le symbole admirable de l'humanité naissante. "Elle est accompa.j;née des Dioscures, enfants de « .Jupiter, et elle joue de la ilûte. Lorsque le déve-

loppcmcnt do 1 liiinianitc sera [)liis avaiicô, alors «cette moitié de serpent, qui rampe à ])iéseiil sur

■ la (cne léconde, maiclicra dans sa dignité et son « indépendance. C'est en vain que des Titans ja- « lonx ont vonhi arracher le cœur de la forte poi- " trine de Bacchus; et le cœur est le siéjye de Famé '< civile. Je n'ai recueilli , il est vrai , aucun fruit de " mes premières tentatives ; mais à (juoi servirait

' le courap,e, si Ton n'avait à agir que dans la voie '< facile du succès? Je veux aller dans la savante " Egypte : là j'apprendrai toutes les hautes mei - .< veilles de la morale et de la poésie; là j'appren- « drai la nature différente des âmes, si toutefois il y "a une nature difféiente des âmes; et je me ferai " initier aux mystères d'Isis, saints mystères où la « pensée humaine cherche à s'unir avec la pensée " divine. C'est là, dans cette terre heureuse, ((u'ha- « hite le génie relij^^ieux de la civilisation. »

« Tu es bien jeune encore, dit le vieillard, pour " de si hardis desseins. Néanmoins je ne puis te « blâmer; je le sais, les dieux mettent en nous la « connaissance anticipée des choses que nous de- " vons accomplir, ou qu ils veulent accomplir par « nous. Mais la saison est pM favorable , les tristes " hyades régnent dans le ciel ; attends que la lune « ait renouvelé deux fois son croissant. » « Non ,

«répond le poëte, je partirai demain.» «Je t'ai

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« compris , reprend Talaon : cette portion de lame " universelle , (|u'on nomme l'amour , à tes yeux , «fait briller Eurydice d'un doux éclat, et tu veux « fuir pour ne pas jeter le trouble dans le cœur de «la vierge innocente. Mais, si je ne me trompe, « déjà elle aime autant quelle peut aimer. Ainsi « demeure avec nous jusqu à ce que la saison des « orages soit passée. Pourquoi voudrais-tu bannir « l'amour de ton cœur?» «Hélas! dit Orpbée, je « n'ai rien à offrir à Eurydice , sinon toutes les pei- « nés de l'exil, et peut-être les vains pressentiments « de je ne sais quelle gloire , dont je crains qu'elle- « même ne soit séduite. Et, après la saison des ora- «ges, comme à présent, je n'aurai rien à offrir à « Eurydice. » «Ne t'inquiète point, répond le vieil- « lard ; va , ce n'est pas Talaon qui te conseillera « une vie oisive , quand les dieux ont mis en toi de «généreux desseins. Eurydice, si tu le veux, sera «ton épouse, et te suivra par-tout où tu porteras «tes pas errants. Elle habitera avec toi la solitude; « elle marchera avec toi sous le soleil ; le ciel sera « votre pavillon à tous les deux. Mais attends que la « saison des orages soit passée. » « Dieux ! s'écrie «Orphée, qui peut croire à peine ce qu'il entend, «dieux! et votre Eurydice, où reposera- 1 -elle sa «tête?» "Sur ton sein,» dit le magnanime vieillard.

i4ji okpiiee.

" Oi|)li(''(' mil son (roiil dans ses mains, <>( i\vs liii MUS ahonclantcs foulaient \v. l<>n{^ de ses joues: il sentit en même temps une joie ine.\|)rimal)le et une anxiété terrible. l*our la première lois il connut la Faiblesse; et, caressant avec res|)ect le menton et la barbe de lalaon, il lui demandait {jrace pour sa fdle bien-aimée; il le conjurait de prendre pitié de son unique enfant, de ne pas livrer aux acjuilons une (leur si tendre et si belle. Le vieillard attendri presse avec bonté contre sa poitrine le fils de la lyre, et lui dit : « Tu ue connais donc pas la « puissance de Tamour sur un cœur innocent et << pur? Lorsque, enveloppée de sa cbaste i{]fnorance, « la vierge a conçu la {grande pensée d aimer, elle « ne peut plus se séparer de cette pensée, devenue " la seule, devenue celle qui absorbe toutes lesau- « très. Désormais la vie d'Eurydice est ta propre ««vie; tes projets seront ses projets, tes vertus se- « ront ses vertus, tes danjjers, noble héros, seront « ses dangers. " «« Et sa mère? » dit à voix basse Orphée suiïoqué de sanjjlots. «Sa mère! reprend Ta- «< laon ; éclairée par le sentiment maternel et par u Texpérience des choses du cœur, elle vous a sans « doute connus l'un et l'autre avant que vous vous « connussiez vous-mêmes; elle j)réfèrera le bonheui' « de sa fille au sien; le bonheur de sa fille, car il ne « peut se trouver qu'avec toi. »

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