LIVRE DEUXIÈME. i
Après un moment de silence, le vieillard, prêtre et prophète d'une religion inconnue, ajouta ces mots: «Orphée, nous avons été assez faibles, re- « levons nos courages. J aurais à te peindre à présent « la noblesse et la rigueur des destinées humaines; « j'aurais à te parler de cette lutte sans fin que nous « sommes obligés de soutenir, tantôt contre les élé- « ments, tantôt contre nos semblables, tantôt contre «nous-mêmes. Orphée, ce n'est point un travail « doux et facile que celui de réunir les mortels « épars pour en faire des hommes par la société, « que de leur imposer le joug salutaire de l'ordre et « des lois. J aurais à te dire les traditions cosmogo- « niques sur lesquelles reposent le mariage et la « propriété. J'aurais à te signaler en même temps « la puissance paternelle , origine et symbole de « toute puissance. Et sur-tout j'aurais à t'expliquer « ce qu'est Eurydice pour Orphée. 11 nous reste si « peu de jours ; que ces jours ne soient point « perdus! »
« Orphée, s'inclinant avec respect, dit seulement : « Vieillard auguste, je me confie en votie sagesse et « en votre prudence ; je le sais , vous connaissez des .< oracles que j'ignore. »
« Vous commencez sans doute à comprendre , fils de la Thyade devenue vira magnanime, vous commeucez à comprendre condjien la Providence
destli<Mi\ sdcciijK' des |)cr.s()iiuao|^(\s quelle destine à une{;i'aiide mission. Vous-même, vénérable Kvandre, n en ètes-vous pas une preuve certaine? Ce sont, ])ar-dessns tout, les facultés de sympatliie qui st»iit développées dans ces êtres de choix; car c'est par Fassentipient <]ii ils doivent gouverner les esprits. Vous le savez, Évandre, nul ne peut être élevé dans l'initiation malj^ré lui ; et la loi de l'asile , tout exij^eante , toute rigoureuse rjuclle pourrait être, n impose aucune contrainte à celui qui en réclame le bienfait. Enfin nul ne peut s'élever dans les hiérarchies sociales s'il ne l'a d'abord demandé, et ensuite mérité. Cette loi est celle des races, des castes, des classes.
« Dès que Vola eut connu l'entretien de Talaon et d'Orphée, elle versa des larmes amères. Elle s étonna de ce que son époux, qui fut un austère Titan , avait si vite oublié ce que l'on doit au génie des races; de ce quil livrait sa fille à un mortel (pii ne pouvait nommer son père, ni parmi les dieux ni parmi les hommes. Elle interrogea pour la dernière fois les oracles des religions terribles, mais ces oracles se turent. Dès-lors elle résolut de n'apporter aucun obstacle à la volonté de son époux. Elle ne considérait plus sa fille qu'avec douleur, et Eurydice elle-même ne jouissait qu'avec trouble des embrassemcnts de sa mère, de ces embrasse-