LIVRE TROISIÈME
« le courage ne suffisent point pour dompter les "hommes; et les secrets de la poésie ne sont pas '( tous dans les hautes pensées. «
«Ici, Evandre, je ne puis m'abstenir de m'arrêter encore pour vous communiquer une observation importante. Plusieurs peuples se disent nés du sol qu'ils habitent. Il n'en est point ainsi. La race humaine est une; elle est par -tout la même. Les muses antiques de la Piérie en racontent l'origine. Mais avant d'avoir des lois, ne peut -on pas se représenter l'homme semblable à cette belle statue d'argile que façonna Prométhée? L'homme né du sol n'est donc que l'hypothèse de l'homme avant la société. Toutefois, sage Evandre, ne nous laissons pas éblouir par de tels récits , et cherchons toujours la vérité qu'ils contiennent. J'insiste sur ces choses en ce moment, parceque souvent elles doivent être présentes à notre esprit. Les Pélasges donc n'étaient pas nés du sol ; les chants d'Orphée et d'Eurydice évoquèrent lame des ancêtres ignorés de ces peuples: la race exista pour eux.
« Alors ils s'empressèrent d'offrir à leurs hôtes des fruits et des racines. Orphée leur donna en échange une poignée de ce grain, le far fécond, <jui est destiné par les dieux à être la nourriture; de l'honime, bienfait pour lequel ces peuples reconnaissants ne tardèrent pas d'instituer les mys-
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(CKS (le Ocrc's ot dt* sa fille Pcr.s<*|ili()nc. Le don du l)lc. coninie vous le savez, loi pasteur, et eoimiie l'avait dit le puissant 'lalaon , c'est le don même de la prévoyance, ccst le don de cette faculté <pii porte la pensée dans l'avenir; cai' il faut ensemencer dans une année et recueillir dans l'autre. L'homme apprend aussi, par le retour périodi([ue des moissons, à distinfjuer les météores, à connaître ainsi la succession de la vie. Chez vous, illustres Latins, Saturne est à-la-fois le dieu du temps et le dieu de lagriculture. Sans doute que les phénomènes du ciel et les phénomènes de la terre ont été unis ensemble dès le commencement. Les prérogatives de la propriété ont été transportées du ciel sur la terre; la propriété a eu des confins dans le ciel avant d'avoir des limites sur la terre. Le droit se forme dans le ciel avant d'apparaître sur la terre. Telle est la raison des attributs éminents de la lyre.
"C'est, je crois, le moment, modeste livandre, de vous dire une aventure d'Orphée, qui sera pleine pour vous d'une instruction infinie.
« Un jour, à l'heure du soir, le poète divin errait avec Eurydice sur les bords de cette mer agitée, qui n'était célèbre encore par aucun naufrage. Le temps était calme, la mer entrait dans le majestueux repos de la force indomptable, repos plein de charme et de puissance. Le poëte et sa noble com-
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pagne s'assirent sur iin rocher ([iic les vagues venaient caresser en murmurant ; quelquefois l'écume blanche s'élevait jusqu'à eux comme en se jouant, et venait légèrement mouiller leurs pieds. Le soleil avait disparu dans les abymes resplendissants de la mer, une nuit transparente s'avançait en silence sur les flots. Orphée, ému par la solenliité d'un tel spectacle, prit sa lyre et chanta. Eurydice, tout occupée des chants inspirés de son glorieux époux, ne vit pas d'abord une apparition qui se montrait, non loin de là, sur une cime la plus escarpée et la plus sauvage de l'île. C'était une femme d'une taille toute divine. Une longue robe blanche, serrée au-dessous du sein par une ceinture bleue que fermait une agrafe d'or, dessinait les contours nobles et gracieux de cette taille surhumaine. Ses cheveux flottaient sur ses épaules, une couronne de chêne entourait son front. Un air mâle , sévère et profondément triste , respirait dans tous ses traits. Tl eût été impossible d'assigner son âge; car le temps n'avait fait aucun outrage à sa figure imposante , et cependant il était facile de voir que les heures de la jeunesse avaient cessé de verser sur elle leur doux éclat; ou plutôt elle donnait l'idée d'une beauté imnjortclie, étrangères !a succession des années. Et pourtant je ne sais quelle «Jouleur immense, qui tempérait sans l'éteindre le
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'< Orphée s'arrête, et Eurydice voyant (pi'une méditation nouvelle aj^ite lame du poëte, en cherche la cause autour délie; la nymphe ne cherche j)as lon^-temps. Etonnée, elle interro^re son époux. «Je ne sais, dit-il, ce qui se passe en moi. Cette '< femme sans doute n'est point une femme de l'île; - ce n'est point non plus une divinité. .Te ne puis « contenir mon envie de savoir quel est cet être mys- " térieux, d'apprendre pourquoi il me domine par ' la puissance inconnue de son attention toute fas- " cinatrice. Il faut que j'aille auprès de cette femme, " si toutefois cest une mortelle; Eurydice, retire- " toi, pendant que j'essaierai de la vaincre par mes «chants; car, je le sens bien, d'étranges pensées « sont en elle. » Eurydice, qui ne savait qu'obéir, se retira, non sans une vive inquiétude, parcequ'elle craignait quelque maléfice. Elle avait souvent entendu parler de magiciennes, (pii , par la force de leurs enchantements, triomphent des plus fiers
courages.