‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 39 sur 189 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

« détruire les monuments qu'ils avaient élevés pour « égaler la durée des siècles; ils les ont vu détruire " avec autant de facilité que seraient effacés par une " esclave diligente les faibles réseaux d'un vil inu secte. Les enfants dégénérés vaincront-ils le des- " tin qui a vaincu leurs pères, géants si long-temps « indomptés? Les dieux m'avaient donné une dou- " ble vue ; elle devient confuse , mais elle suffit « pour entrevoir des calamités sans nombre. Pour- «quoi, malheureux humains, pourquoi donneriez- " vous sans cesse de nouvelles proies à la mort? « Pourquoi vous donneriez-vous des enfants qui « dégénéreront comme vous avez dégénéré de vos «pères? Pourquoi voudriez-vous ensevelir ceux à - « qui vous devez une cruelle et fragile existence? «Vos demeures, les tombeaux de vos pères, les « travaux de votre intelligence , tout doit subir le « même sort. La destruction est le grand dieu de ce « monde, où la vie n'est produite que par la mort. ««N'ayez aucun avenir. Traînez, comme vous pour- « rez, votre misérable vie, jusqu'au moment où un « trépas non prévu viendra vous saisir. Du moins « vous n'aurez pas les vains tourments de l'inquié- .< tude qui attend d'inévitables douleurs. Voyez tout « ce qu'a fait l'homme pour désarmer d'inilexibles « divinités ! Ce n'est pas assez de sacrifices d'animaux «innocents, il a voulu supplier par son propre

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«< saup, , |»ar li; suiijj de sos enfants! l'^t peiit-êlK; '< encore a-t-il été trop ccoiiome de ces sacrifices « barbares ! et pent-être la rançon a-t-clle été tron- « vpe trop chétivc! Les fléaux sous lesquels vous « avez été broyés ne sont-ils pas en effet un sif^ne de «colère? Toutefois je ne suis point prêtresse, mes « mains sont pures; elles resteront pures! Je le sais, « de nouvelles destinées commencent, et je ne puis «y lire. Jupiter, le jeune destin, vient do naître (dans la Crète. Saturne, l'ancien destin, le vieil- .< lard ([ui se nourrit de ses propres enfants, vient « d'être détrôné dans le ciel. Je le sais, mais je ne « puis prédire; et les terreurs continuent d'habiter « mon sein. Tu veux abolir les sacrifices de victimes « humaines ! Je t'admire, poëte divin , mais où trouai veras-tu une autre rançon, puisque celle-ci n'a u pas même été jugée suffisante? Crois-moi, tu ne « fais que hâter la fin de cette race éphémère que tu « crois secourir ! Oui , tu dois la secourir puisque ic tu la livres sans défense à l'ennemi implacable qui «veut sa mort. Lorsqu'elle n'existera plus, elle ne « souffrira plus. Sans doute ce n'est point là ce que « tu croyais. Orphée, tu voudras aller en Crète vi- « siter le berceau du jeune Jupiter; ce qui ailleurs << est la science mystérieuse , en Crète est la science « vulpaire : n'est-ce point une science méprisable « celle qui est ainsi abandonnée à tous? Le jeune Ju-

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« piter, tu l'espères, sera un dieu plus clément. Je ne « veux pas te retenir. L'avenir t'est promis. Quanta « moi, mon régne est fini. D'autres sibylles, en sym- « pathie avec les cycles nouveaux, vont s'emparer « des croyances humaines , et gouverner les peuples « par des superstitions moins sinistres que les mien- « nés. Une d'elles, la Phémonoé de Riéti, vient d'é- " tablir son prophétique trépied dans le Latium, " d'où elle gouvernera les peuples auxoniens. Une « autre erre déjà sur les bords de lacs symboliques , « qui furent autrefois des bouches de volcans, con- « trée où la nature couvre d'anciens ravages par «d'admirables beautés; lorsqu'elle aura choisi un « lieu , elle sera connue dans tout funivers sous le « nom de sibylle de Gumes. Une autre va s'emparer « de Delphes, séjour consacré à Apollon , et qui de- '( viendra la ville sacrée d'un peuple tout poétique. « Une autre encore , sous le nom de sibylle d'Ery- « trée, portera par-tout la puissance du trépied fa- ' « tidique. Elles le croient ainsi , elles croient en- « tendre les voix du nouvel avenir. Heureuses si «< elles ne se trompent point , heureuses de pouvoir "être les amies des hommes! Je les aimais aussi, « moi qui vais mourir! Oui, je vais mourir, ainsi « que mes compagnes du vieux monde. Tu seras à '< peine hors de cette grotte, que tout sera fini pour «moi, infortunée! Telle est la loi de notre nature

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" proplu'tiijuc, consacrée pai" la j)liis inviolahlc vii- " f>initô, tic périr sitôt ([uc le senti ment de 1 avenir " cesse d liabitcr en nous. C'est là le souffle de notre " vie: notre anie s'éteint lors([n'elle est dans les té- « nêbres de la vision pour les choses futures. Ma " mort sera i{;norée, nul ne me j)leurera; je n'ai .' point de famille, je suis seule sur la terre. Cepen- « dant quelques Pélas{>cs indomptés, restes mallieu- « reux (pii échapperont à tes lois harmonieuses, « viendront encore ici (piand ils ne me verront plus '< parmi euxj ils viendront consulter l'oracle muet; « ils y viendront avec des flambeaux, qui, allumés « aux autels élevés par toi, m'éblouiraient sans m'é- « clairer; ils voudront du moins donner une sépul- « ture honorable à la vieqje intacte dont ils rediront >< les oracles anciens; mais je veux moi-même aupa- ' ravant me soustraire à la sépulture que je leur ai si " souvent interdite. Je veux que ma cendre soit tout de suite confondue avec les éléments. Je ca- " cherai ma dépouille mortelle, de manière à ce " que nul ne pourra la retrouver. Adieu ; mon ré- {jne est fini, et ma vie finit en même temps. "Etrange destinée! le nouvel ordre de choses que " j'ai annoncé, mais auquel je n'ai point été initiée, « auquel je nai initié nul être, ce nouvel ordre de «choses me tue ;^ il te tuera, Orphée, par cette loi ' qui ordonne à l'initiateur de recevoir la mort des

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