‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 40 sur 189 · LIVRE TROISIEME. i · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. i

« mains mêmes de l'initié. Quels sont ces cris inarti- « culés dont tu auras voulu en vain faire une langue? « Ce sont les cris des Ménades. Leur sera-t-il permis « de déchirer ton corps , de dépecer tes membres « sanglants ; et verra-t-on ta tête glorieuse rouler « dans les ondes glacées de l'Hèbre? Du moins, d'a- « près une loi immuable et sacrée, l'initié est tenu " de tuer Tinitiateur; sans cela, l'initiation reste in- " complète. Cruel emblème ! c'est la mort qui proi( duit la vie.

" Toutefois, avant de te retirer, sache encore une « vérité, la seule qui m'apparaisse à mon heure su- .< prême. Eurydice ne pourra savourer les grains de la « pomme de grenade ([ue lorsqu'elle sera parvenue .' dans les sombres régions du Tartare. Les êtres « comme elle, comme toi, comme j'étais, ne doivent " point connaître chez les vivants le mystère de la « transmission des âmes. Gomment invoquerais-tu « le génie impérissable de la famille, l'auteur auguste « de la race , le lare que tu ne peux nommer? Adieu ; « garde le souvenir de la sibylle de l'ancien monde , '< qui ne fut point un être malfaisant. »)

« Le silence le plus profond suivit des paroles si (extraordinaires. Orj)hée interrogea encore plusieurs fois, et nulle voix ne répondit. Il joua encore de la lyre, et tout resta niuct autour de lui. Il entendit seulcmenl mi léger bruit, comme est sans doute

18 i ORPHÉE.

celui (In st r|)i;iil iMJciiiii, (jui laisse j)aiiiii les leuillcs dcsscc lices de la forêt Teuveloppe dont il vient de se dc|)Ouiller. I^e jx)ëte clierelia son chemin, et ce ne lut pas sans peine <pi il parvint à sortir de l antre. Héros pieux, il disait en lui-même : « Est-ce •< à moi d'envisager la destinée qui m'attend? Qui •<suis-je, pour m'opposer à l'ordre immuable des " choses? Que je sache ou que j ignore l'avenir, n'ai- "je pas la même conduite à tenir? L'homme ne « doit-il pas accepter léjjreuve, sous (piel([ue fijrme ' (pi'elle se présente? Ne faut-il pas qu'il l'accepte '< pour qu'elle lui soit profitable? » L'esprit accablé de mille pensées amères , il i etourna auprès d Eurydice, mais il tut la fin de sa vision.

« Dès ce jour cependant Orphée croit avoir accompli le devoir dont les dieux avaient caché le projet dans son sein. L'entretien de la sibylle, tout en lui causant une tristesse infinie, qui subsistera toujours, lui insj>ire une sorte de confiance, et le décide à porter ailleurs les trésors dont il est dépositaire. Il construit donc une nacelle semblable à l'esquif qui l'avait déjà porté une fois sur la mer des orages; mais lorsqu'il voulut s'embarquer avec Eurydice, les Pélasges, comprenant leur dessein, brisèrent la chétive nacelle, et en dispersèrent les débris sur les flots; ensuite, pour témoigner le désir qu'ils avaient de conserver les deux époux au milieu

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