‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 42 sur 189 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

réduire en poudre, de le pétrir, d'en faire le pain, aliment nouveau qu'ils savouraient avec délices. Il dirigea ensuite leurs travaux pour augmenter la fertilité de la terre. Par lui, ces peuples surent bientôt construire des charrues semblables à celle de Triptolème. Il leur fit façonner des contres armés d'un fer aigu , en employant le feu que Prométhée avait donné aux hommes. Le bœuf, utile compagnon du laboureur, fut dompté et soumis au joug, et la précieuse semence fut jetée dans de profonds sillons, pour produire au centuple. Dans des hymnes sublimes, qui alors commencèrent à retentir parmi les campagnes agrestes , et qui plus tard feront résonner la votite des temples magnifiques, le poëte divin disait linfluence des signes célestes, la succession des saisons, les préceptes de l'agriculture, les œuvres et les jours. Les oreilles, naguère si ignorantes, de ces peuples étaient devenues dociles à une telle harmonie. Ne vous étonnez point, Evandre, de progrès obtenus en si peu de temps; et vous-même vous l'avez vu, car lorsque vous avez quitté l'Arcadie fart de Triptolème y était à peine connu; et cet art venait, à ce qu'on m'a dit, de la Samos de Thrace. Dans le premier âge des sociétés humaines, il est des années qui valent des siècles , ainsi que dans l'enfance de Ihommc il est des jours qui valent des années:

I.mi les limircs de notre intelligence sont iaj)iileiiiciit iittointos. D'ailleurs, vons le savez, roi |msteii)-, nos facultés existent toujouis en nous; les circonstances et les enseignements ne les créent point, ils ne font (jue les manifester. L'homme, avant d'avoir reçu tous ses dévelop])ements , montre d'avance ses instincts sublimes, et prédit sa gloire future. Ainsi le jeune taureau, dont le front n'est point armé de j)uissantes défenses, s'essaie déjà aux combats qu'il livrera un jour, déjà il menace de ses cornes qu'il n'a pas encore. Tel est l'homme, tels sont les peuples, tels furent les Pélasges. N'oublions pas suitout qu Orphée était inspiré des dieux, et que les temps étaient arrivés.

« Alors le lien mystérieux de la société fut réellement tissu; alors la terre, rendue, par la culture, identique à celui qui la cultive, produisit lu propriété, base et origine de tous les droits; alors furent tracées les limites des champs , correspondantes aux limites de la propriété céleste, don de la Ivre; alors fut placée la pierre irréfragable du témoignage; alors fut connue la sainteté de l'union conjugale ; alors furent instituées les cérémonies funèbres; alors Ihomme eut une famille dans le passé et dans favenir, et le dogme de fimmortalité naquit en même temps que le sentiment de l'humanité; alors la justice et la morale eurent des or-

* LIVRE TROISIEME. iH^j

ganes, et Tautorité descendit du ciel; alors la vie fut un bienfait, et la reconnaissance pour fauteur de la vie se manifesta sous la forme d'un culte. Traditions primitives du genre humain, vous reparûtes sur la terre, vous sortîtes des débris épars de l'ancien monde. Génie des peuples , vous renouvelâtes votre pacte éternel avec la pensée divine, religion impérissable du genre humain. Tous ces prodiges furent opérés en un instant, car le cœur de rhomme ne refuse jamais de répondre à finstant même, lorsqu'il est interrogé parla voix toutepuissante de la vérité, lorsque toutes ses facultés sont interrogées à-la-fois. Les passions seules, ou de funestes préjugés, peuvent nous arrêter dans l'ignorance, ou nous retarder dans les voies du perfectionnement, et les Pélasges étaient des hommes simples.

«Que pourrais-je vous dire, sage Evandre, des institutions diverses qui furent créées par le poète divin , ou dont il puisa la science dans les traditions primordiales? Soit le souvenir de ses entretiens secrets avec Talaon, soit les institutions inconnues qu'il puisa dans les grottes cosiiiogoniques de la Samothrace, île sacrée dès l'origine des choses, soit le brillant Phanès qu'il consultait dans la solitude: tels furent les éléments de cette merveilleuse législation sacerdotale dont il ne m'a point été donné

i.)o ()in»iii':K. •

(IVtiKlitr li's jnolbnclcurs. Par elle, une iioee e(, une sépulture furent environnées des mêmes niystères redoutables, des mêmes cérémonies tristes et sévères; et Eurydice, la douce fille de la vision, en avait Tame éperdue et épouvantée. Vous le savez, l'ivandre, et c'est ainsi dans le vieux Latium, dans Vanticjue contrée religieuse, l'invocation des ancêtres qui habitent au sein des hautes sphères , les prérof^atives de la propriété céleste unies à celles de la propriété sur la terre, la naissance et la mort, la stabilité du mariage, toutes ces choses augustes se confondent dans une seide grande pensée, donnent lieu à des initiations semblables, à des épreuves également terribles, à force d'être imposantes et solennelles.

"Ces peuples, afin de retenir plus long-temps des hôtes qui les ont comblés de tant dinappréciables bienfaits, et leur faire chérir une demeure fixe, avaient construit aux deux époux une cabane ornée de feuillage. Les sublimes orphelins n'habiteront point la cabane hospitalière qui leur est destinée, car ils ne peuvent y placer la glèbe, gage et symbole du pouvoir domestique; et le numèn des manifestations successives, la Victoire Thalamopolos n'y a point profondément enraciné dans le sol le lit immuable, la couche féconde et sainte ffu'aiment à visiter les ancêtres. Orphée considé-

Page 1