‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 48 sur 189 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

'< hommes j'ai connu la divine étrangère, et son re- '< garcl n'a daigné tomber que sur moi! Ne pleurez " pas ! c'est à moi seul de pleurer, encore comme on « pleure une absence qui doit finir, comme on se « plaint d'un exil qui touche à son terme, comme « on regrette un hôte ami qui est venu nous conso- « 1er dans notre exil, et que nous devons retrouver! « Lumière du soleil, lumière des astres de la nuit, ^« vous voulez encore éclairer mes pas comme vous « avez éclairé les siens ! D autres astres versent une «autre lumière pour éclairer maintenant ses pas, « pour éclairer bientôt les miens! Astres inconnus, «je vous salue d'avance! Hôtes passagers, qu'étions- " nous avant d'être ici-bas? que serons-nous après? «Pensée de l'homme, qu'étais-tu avant d'être la « pensée de l'homme? n'étais-tu pas déjà une pen- « sée éternelle? La mort est-elle autre chose qu'une « initiation douloureuse? et la vie elle-même n'est- « elle pas une initiation ? Eurydice ! Eurydice ! tu « es toujours la fille de la vision, mais de la vision « éternelle ! Tu es l'inspiration de la justice ! Pompe » '< nuptiale ! emblème cher et cruel d'une union « éphémère, qui devait précéder l'union sans fin , « voilà donc ce que tu voulais me révéler! Oh ! que " je me presse d'aller où elle est allée ! Dieux ! dai- « gnez me dire comment je puis me hâter pour ac- «complir plus tôt ce que vous exigez de moi, et.

202 OIiniKK.

« lil)re, arriver enfin :'i cllo, nniver à l'union sans i« iroiiMe et sans fin! (^uaud un autre pourra-t-il «chanter pour moi: Barrières éternelles, ouvrez- « vous devant celui qui ne peut cesser d'être, de- « vaut celui (|ui est attendu! Aijjleun instant caj)- « tif, tes chaînes sont tonihées , étends tes puissantes «ailes, et envole-toi dans les plaines du ciel, va te «désaltérer dans la coupe du souverain des dieux! « Et toi ([ni fus la vision du temps, quand seras-tu « pour moi la vision éternelle? »

«Telles étaient les paroles sans suite contenues dans les chants inspirés du poète; elles se mariaient lentement aux sons entrecoupés de sa lyre fatidique, et plon^jeaient son ame dans d'inexprimables et douloureuses extases. L'enfantement de lame immortelle ne se fait pas sans de cruelles angoisses. Pour la première fois Orphée comprit ce qu'était son épouse mystérieuse; pour la première fois aussi les Pélas{jes eurent, quoique d'une manière confuse, le sentiment de la vie à venir. Le deuil de ^ 1 orphelin désolé était destiné par les dieux à adoucir famertume de tous les autres deuils. A mesure que riiomme s'élève dans la sphère de l'intelligence, il augmente en lui les facultés de la douleur; niais il lui est donné de rallumer au flambeau d'une existence sans fin le flambeau d'une existence passagère tout près de lui échapper. Dès qu'il s'élève à

J.IVRE TROISIÈME. 2o3

l'appréciation du temps, dès que son esprit conçoit l'avenir, il entrerait dans le désespoir, si l'immortalité ne lui était pas révélée en même temps. Charmante imaf;e de la nymphe malheureuse, vous sortirez quelquefois des bosquets de l'Elysée, pour visiter votre époux dans ses songes, pour lui être une vision lorsqu'il méditera dans la solitude , une vision éternelle.

« Cependant le poète inconsolable passait ses jours à pleurer et à gémir, ses nuits à pleurer et à gémir encore. Il disait : « Qu'ai-je fait aux dieux , « pour qu'ils m'envoient de si cruelles souffrances? « En quoi ai-je mérité de rester seul sur la terre? " Il disait : « Être charmant, fait pour l'amour , et que « l'amour a détruit, vis toujours dans mon ame . «que nulle autre femme ne régne sur mon cœur! «Demeure mon épouse sacrée! Je n'aurai plus ni «joie ni espérance. Ma vie tout entière sera con- « sacrée désormais à réaliser la pensée qui, sans l'ap- « parition d'Eurydice, eût reposé inutile dans mon « sein. La douleur sera le second génie qui m'expli- « ({uera les destinées humaines. "

«EesPélasges ne retinrent plus Orphée; ils lui construisirent une autre barque sur laquelle il courut au travers de nouveaux orages conquérir une nouvelle contrée ; il n'emporta pour tout tré.sor «ju'une poignée de ce grain précieux qu'il avait fait croître dans les sillons de l'île.

2o/\ OIÎPIIÉE.

« La hnnjiic «jiii vient de recevoir Orphée est une l)ar<|ne{Tn)Ssièie,onvra};e informe cVun |)euj)lesans art; elle n'est ni peinte, ni ornée de sculptures; aucun simulacre ne la protéj^e, ne la décore; elle ne présentera point aux vents une voile tissue de lin ou de soie; ses ais ne sont j)as réunis ensemble par une poutre prophétesse : le poëte porte en lui toute sa destinée, toutes ses inspiiations. Orafjcs et tempêtes, respectez cette fois l'espérance d'un si grand avenir; le héros map^nanime ne pourrait plus être sauvé par la fille merveilleuse de la vision.

« Long-temps les Pélasges restèrent immobiles et en silence sur le bord de la mer, à considérer le lieu où ils avaient vu , spectacle merveilleux ! la fragile nacelle d'Orphée d'abord fendre les flots comme une navette qui court le long de la trame du tisserand, ensuite se perdre au sein des vapeuis resplendissantes de l'horizon. Alors ils jetèrent de grands cris, et versèrent des larmes abondantes.

« Le récit que vous venez d'entendre , roi de la colline carrée, je le tiens, comme je vous l'ai dit, des prêtres de la Samothrace. On ne s'explique point sur l'institution des mystères cabiriques; ils sont austères et sérieux; ils retracent les créations d'une civilisation antérieure, qui précéda, dit-on, les désastres de cette contrée , alors qu'elle fut sé-

Page 1