‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 5 sur 189 · LE LATIUM · texte numérisé non relu

LE LATIUM

A riiespérie de la Grèce est une terre ancienne, où Ton raconte que Saturne, descendu directement du ciel , donna jadis de paisibles lois. C'est là que, jeune encore, l'Arcadien Evandre avait transporté ses pénates. Les nuages dont est restée enveloppée l'histoire de ces temps reculés, sans doute, doivent nous laisser beaucoup d'incertitudes sur les causes et les motifs qui déterminèrent Evandre à prendre une telle résolution. Avait-il été attiré dans le mystérieux Latium par la vague renommée de Faunus, par la renommée, non moins obscure, de Garanus, rHcrcule latin? Est-il vrai qu'il se fût souillé d'un j>arricidc , en cédant aux conseils de sa mère, la nymphe Carmenta, prophétesse illustre? Toutefois ces nuages se retireront devant nous, à mesure que nous avancerons dans

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les secrets du passe. îN<^iis saurons ee (jue fureiil cl ( {' iiiciirdc syinl)()li([ii(\ et Texpiation , é{;aleineiit symbolique, à la(|uellc il donna lieu. Nous saurons ce (juc lut Carnienta, vira mafjnanimo, (|ui devait nn jour avoir des antcls; nous apprendrons coniuicnt, tliyade détestée dans sa première patrie, elle inspira les lois-morès dans la seconde j)atrie où elle accompaj^na son fils. Nous évoquerons le génie des traditions, et il nous répondra.

Les muses théogoniques, les premières dans la hiérarchie intuitive; les muses cosmojroniqu es, qui marchent après; les muses des destinées humaines, (|ui viennent les dernières; toutes vierges immortelles , filles à jamais sacrées de l'inspiration et de la prière, forment trois chœurs qui se succèdent et se répondent, trois chœurs différents , selon la nature des faits confiés à la mémoire des peuples, chœurs éternellement harmonieux , dont il nous sera permis peut-être d'entendre quelques sons affaiblis; et lors même que nous ne parviendrions à n'en saisir que le plus léger retentissement au travers des siècles, encore devrons-nous rendre grâces au génie des traditions, si , pour nous, il vient briser un instant les liens de son long sommeil. ^

L'antique Hortuna , qui n'est ni la parque terrible, sœur sévère de l'inexorable Fatum, ni la justice distributive connue sous le nom de Némésis ,

Hortuna , nuiiièn conciliateur entre le destin et la liberté, Tantiquc Hortuna nous ouvrira-t-elle ses redoutables sanctuaires? Le géniùs, qui présidait à la {génération des âmes, nous dira-t-il ce que , dans ces temps si obscurs , furent les opes et les iiiopès , <[ui seront les patriciens et les plébéiens d'une autre époque?

Le vaste sens enfermé dans le mot bostès nous sera-t-il révélé, pour nous raconter tout un ordre de choses primitif? Verrons-nous les religions opi- ({ues, expressions impassibles des traditions générales, sortir du silence jaloux où elles résidèrent, pures et inconnues de ceux qu'on nommait les profanes? Saisirons-nous le caractère des religions hostiques , transformations diverses , selon les temps et les lieux, qui furent d'abord des condescendances pour la multitude, et qui devinrent ensuite des superstitions imposées par d'inflexibles patriciats ? Reconnaîtrons-nous ainsi la grande pensée de la dignité humaine fortement exprimée pour quelques uns, soigneusement soustraite à une partie considérable des mortels, se dégageant peu à peu, pour un plus grand nombre, par des initiations lentement. successives, jusqu'au jour où le christianisme devra la mettre à l'usage de tous?

Parviendrai-je à faire jaillir la lumière du sein de si épaisses ténèbres? Je ne puis pas trop l'espérer.

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IS' importe, mes efforts ne seront pas perdus, car mil olfort n'est inutile; et si la vérité ne se dépouille pas pour moi de son triple voile, elle ne trouveia pas trop téméraire la main (jui voudra, sinon le soulever, du moins le toucher avec respect; elle daif^ncra sourire à mon entreprise, et les ])lis de ce triple voile, vus de plus près, nous manifesteront (]ucl<{ues traits de la vérité elle-mênie.

Bien des années s'élaient écoulées depuis que le pasteur arcadien avait lui les profondes retraites du mont Lycée, et les rives fleuries de l'Erymantlie, pour venir dans une contrée où il devait être pasteur moins heureux et moins tranquille, mais pasteur des hommes. Évandre, on le sait, croyait appartenir à une race qui avait précédé la lune; et cette parole proverbiale cache renonciation d'un mythe civil. Quelle dut être sa surprise, lorsqu'il reconnut ici les vestifres puissants d'une race ancienne de héros dont il n'avait jamais ouï parler! Ces tombeaux sicans qui , dans un autre âge , avaient été construits avec une vaine solidité , qui plus tard furent brisés et dispersés par des volcans furieux, et dont les cimes, encore subsistantes, semblaient comme des débris d'un vaste naufrage, jetés au hasard sur les flots d'une lave à peine refroidie, ces tombeaux attestaient l'existence d'une généra-

tion qui avait eu déjà de terribles combats à soutenir contre les éléments. Quelle dut donc être sa surj)rise de voir des ruines de villes , là où- il croyait trouver des honunes nouvellement sortis de la terre; d'apprendre des doctrines, là où il croyait avoir à en enseigner! En effet, aurait-il pu soupçonner qu'il existât une contrée où chaque glèbe avait un nom , le nom sacré d'un numèn? La série de ces noms sacrés était toute la langue, et formait une sorte de théogonie hiérographique écrite sur le sol ; pouvait-il soupçonner qu'il eût à s'instruire dans une théogonie si extraordinaire? Mais cet étonnement ne fut point partagé par la nymphe Carmenta, en qui l'inspiration était une science; ce fut à elle qu'il dut de pouvoir pénétrer dans cette langue appelée barbare, et chère aux dieux: ce fut encore à ses conseils, ou plutôt à ses irrésistibles commandements , qu'il dut aussi de pouvoir gouverner avec force et sagesse les peuples que lui soumettait une destinée mystérieuse.

L'exilé de la région anté-lunaire , à son arrivée dans le Latium, avait commencé par bâtir deux villes; l'une, à l'embouchure du Serranus, qui sera le Tibre, père immortel; l'autre, sur le sommet du Palatin, où avait été déjà une cité antérieure, connue sous le nom de la Ville Sicilienne. Selon le rite primitif, Evandre avait attelé au même joug

un liiiiiciiii et une génisse, et avait |)n)f"on(i«.^iuent creuse le sillon nivs(i(|ne. enceinte inviolable des (lcn\ \ illcs nonvelles, pour v enfouir religieusement les clioses fatales et les deux jjléhes de terre arcadiennc qu'il avait apportées avec lui. Non loin de là était le mont Murcus, double colline couverte de forêts, asde des terreurs religieuses, et entourée de fertiles marais, de gras pâturages. Ce mont sera TAventin destiné à une gloire toute plébéienne. Évandre le choisit pour sa demeure. 11 voulait d'abord n avoir (ju'une simple cabane, abritée dun toit de chaume, à la manière des pasteurs du Ménale; mais il trouva, tel fut l'avis de Carmenta, qu un palais serait plus convenable pour riiabitation d un jiasteur des peuples. Une enceinte de fortes murailles, construites par les Sicans autoctliones avec des pierres brutes posées Tune sur l'autre, sans ciment, et délaissées par eux, était restée debout au milieu de ravages dont les siècles n'effaceront point lempreinte... Cette forteresse phéacienne qu un vaste lierre embrassait de ses rameaux innnenses était devenue le fruste palais du roi.

INIaintenant il touchait au terme de sa longue carrière; et ce n était pas sans de vives inquiétudes qu il voyait approcher sa fin. De redoutables oracles , qui commençaient à se répandre en tous lieux , un avenir devenu tout-à-couj) incertain , lui eau-

saient de mortelles alarmes sur son fils Pallas, pieux héritier d'un trône qui ne pourra point s'affermir. Ce jeune prince préludait, par les durs exercices de la chasse, aux cruels travaux de la guerre. Trop tôt, hélas! il devra déployer son courage dans les combats meurtriers ; trop tôt , noble victime de 1 hospitalité généreuse, il périra pour la cause alors inconnue d'un étranger par qui vont se renouveler encore les destinées humaines.

Évandre avait reçu depuis peu, dans sa cour modeste, un chantre inspiré dont il ignorait la patrie et l'origine; et, pour se conformer à l'usage antique, avant de l'admettre à la sainte communauté du sel, il avait fait avec lui échange de présents. Thamyris était le nom du chantre inspiré; ce nom, qui lui fut mérité par sa voix harmonieuse, n'est point demeuré obscur parmi les hommes. Confident des quatre muses filles du ciel, dès sa plus tendre enfance Thamyris avait parcouru les îles et les mers, avait visité les lieux célèbres , s'était rendu savant dans toutes les sciences divines et humaines. Mais les muses qui l'avaient instruit étaient des muses jalouses, conservatrices rigides du mystère civil et social ; elles ne surent point supporter sans déplaisir qu il divulguât ce qui lui avait été enseigné. Elles se repentirent, dit-on, d'avoir laissé un plébéien s'avancer, malgré sa nature infime, dans la connais-

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sauce (In l)icii et ilu mal. Ne pouvani le; dcpoiiillcr (U; la science, elles le ])rivèreiit de la vue. Nous saurons le moment qu'elles clioisirenl pour lui iii- Hijjer cette peine, (jui fut toutelois le si{;nc d'une grande initiation. Depuis lonjy-tenips donc il était aveu^ole; mais les tableaux de la nature, qui ne venaient plus frapper ses yeux, se rc|)résentaient toujours, avec une merveilleuse vivacité, dans sa féconde ima^rination. Le malheur avait manqué, sur son front, d'aujjustes empreintes; néanmoins, quelquefois encore , un doux sourire errait avec charme sur ses lèvres. Les muses avaient puni leur poëte, et ne l'avaient point enrichi. Souvent obligé, à cause de sa pauvreté, d'essuyer les rebuts des hommes, il paya le chétif loyer de son voyage par des chants sublimes, dont toute la magnificence des rois de la terre n'aurait pu sans doute égaler le prix.

Ainsi le poëte indigent, vieux, aveugle, égaré loin de sa patrie, semblait ne chercher qu'une sépulture ignorée; car, à force d'avoir survécu à tous les siens , dont peut-être jamais il ne partagera les paisibles habitudes, il était devenu étranger à la génération nouvelle : il ne reverra plus la terre de sa naissance, et c'est une terre, pour lui sans souvenirs, qui doit recouvrir ses os. Et toutefois Évandre était à présent le seul homme dans le monde avec

qui il pût parler des anciens peuples de la Grèce , et des événements d'un autre âge.

Au reste, il faut le dire avant tout, c'était pour le genre humain un temps de crise, une époque de fin et de renouvellement, et bientôt nous admirerons comment, sous les yeux de la Providence, s'opèrent les renaissances sociales.

Le roi vénérable s'est empressé d'accueillir le dépositaire de mille traditions diverses, pour en acquérir la connaissance ; à son tour, il ne craindra point de communiquer à son hôte illustre les secrets de la sagesse italique. Ainsi l'échange des présents de l'hospitalité n'a été pour eux que l'emblème d'un autre échange bien plus précieux, celui des doctrines puisées dans mille sortes d'initiations. Ils auront l'un avec l'autre de tristes et doux entretiens, dans plusieurs langues, tantôt sévères, tantôt flexibles, toutes issues de cette langue sacrée qui fut ensuite nommée barbare , cette langue qu'on dit avoir été le produit spontané de l'étonnement et de la reconnaissance des peuples , alors qu'Apollon , fils de Jupiter, perça de ses flèches divines le serpent Python.

On voyait les deux vieillards, nobles et pacifiques témoins de ce combat merveilleux entre les destinées anciennes et les destinées nouvelles, errer seuls au sein des collines dont la gloire alors était.

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obscnir, mais où devait èdt; Uoino, et sur les bords du Seiiaiiiis, éj^alement ineoimii , (|ui sera le Tibre, père iiimiortel. Ils allaieiM eiisend)le visiter les dvbris deSatiiniia , de Vola, d'Atys-laiius, villes dont la célébrité a péri dans la mémoire des liommes. liiiscmble ils alfroiitèreiit h^s mystères terribles du Capitole, les mystères ampliictyoniquesdela .luuoii laroucbc assise sui- l'Aventiii. Ensemble ils étudièrent les pbénoménes de la Coudre, si^^^ne sublime, un et varié, (jui est aussi toute une lanj^ue , la laujone du nutùs divin , lanjîue détacbée du sourcil redoutable de .luj)iter. Ensemble ils apj) rirent les secrets de l'haruspicine, par laquelle lame de la victime est interrogée ; car pour les Etrusques la palpitation était lame même des animaux; et cette ame, ([ui réside dans la palpitation , ils la croyaient en contact avec lame universelle. Ensemble ils lurent dans les anciens rituels les présages tirés du vol des oiseaux, et ils surent ainsi que ces présages étaient fournis et dirigés par Tame des ancêtres opes, raison pour laquelle les inopès étaient inhabiles à prendre les augures. Enfin ils parvinrent ensemble à connaître la différence des âmes , celles qui sont émanées directement de Jupiter ombriôs, celles qui , après avoir habité des natures patriciennes, viennent ensuite subir le châtiment d'être comprimées dans des natures plébéiennes; telle était pour ces

temps rexplicatioii du géiiiùs des familles, du lare domestique.

Mais n'anticipons point sur l'exposition de telles doctrines, que nous verrons se développer successivement. Oui , nous pourrons y atteindl-e sans craindre ou la cécité de Thamyris, ou le supplice de Prométhée sur le Caucase. La muse qui m'inspire n'est point une muse jalouse; et, grâce au christianisme, il n'y a plus deux natures humaines.

Le vieux roi aurait désiré que le vieux poëte eût retracé sans cesse à sa pensée la peinture de ces contrées ingénieuses , dont ni l'un ni l'autre ne respireront plus l'air embaumé; de ces contrées, échappées les premières à la conjuration des éléments, et pleines déjà de souvenirs qui charmeront toute la suite des âges. Lorsque Évandre sortit de la Grèce , l'expédition des Argonautes venait d'être terminée. Alors le nom d'Hercule se répandait dans le monde entier, qu'il avait rempli de ses exploits, des sommets du Caucase au détroit de Calpé, ouvrage de ses mains puissantes. Alors une renommée , non moins éclatante , mais pleine de plus touchantes merveilles, commençait à naître; c'était celle du législateur de hi Thrace, qui, avec Atalante, avait pu voir les magnifiques uiystères de Colchos, qui, dans ses courses civilisatrices, avait

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rencontré .Tason, le héros jnstc, la nu'lodicnso si-

i(iu> (In Phase, le centaure Asbolus , tlevin in-

faiUil.lc.

"ne})nis, disait Évandre, bien des événements uont travaillé la race misérable des mortels. J'ai «connu tous les détails de la {guerre odieuse de « Thébes. D'ici j'ai en ([uelque sorte entendu le « bruit des batailles terribles , qui a ensuite retenti « en Asie et en Europe, Sait-on à jjrésent la cause « secrète et profonde qui a produit la guerre de « Troie? Est-ce le combat des idées de l'Orient et de '< l'Occident qui se sont revêtues de cette cruelle «manifestation? Les sages ne disent -ils pas, en « effet, que tous les événements de la terre se pas- « sent dans les sphères de l'intelligence avant d'être «éclairés par la lumière du soleil? Paris, le pre- « mier auteur de cette funeste division qui coûta la «vie à tant d'illustres victimes, était-il le chantre «d'une cosmogonie contestée? Pourquoi l'Assyrie, « ce premier grand enq)ire qui sans doute marche « à sa décadence, pourquoi l'Assyrie a-t-elle lâclie- « ment abandonné son malheureux tributaire? En- « fin est-ce , comme je l'ai ouï raconter, le refus de « l'initiation du mariage qui a allumé tant de haines u furieuses? Quoi qu'il en soit, cette puissante mé- « tropole du roi Priam n'a pu s écrouler au milieu a du sang et des flammes sans que le fracas d'une

« si grande catastrophe n'ait frappé mes oreilles in- « quiètes. Je n'ai pu rester insensible à de si lamen- « tables infortunes. Chaque jour, sur les côtes des «diverses régions euxoniques, on recueille les dé- " bris de cette vaste ruine. Grecs et Troyens errent " sur toutes les mers, cherchent des abris dans les « profondes anses de tous les rivages , pénétrent if par toutes les embouchures des fleuves. Egalement « poursuivis par le sort, ils viennent tous demander « une hospitalité menaçante. Mais, parmi de si pro- « digieux revers, qui ont enveloppé les vainqueurs " et les vaincus dans de semblables douleurs , j'ai " dû sur-tout m'intéresser aux calamités sans nom- « bre qui ont pesé sur les enfants de Dardanus. «Nos ancêtres sont les mêmes; nous reconnaissons « pour premier auteur de notre race un sage At- « lante , qui nous a transmis toutes les plus émi- « nentes prérogatives du sang royal ; et des oracles, « qui agitent sourdement les peuples, nous annon- « cent que la postérité d'Assaracus doit régner sur « la terre de Saturne. J'entrevois donc des destinées « nouvelles , qui se préparent à linsu des faibles it humaius, à linsu même des anciens rois, pasteurs «des peuples, et (jui précipitent les jours de ma «vieillesse dans d'incroyables troubles dont je ne « suis pas le maître. Je me confie toutefois à la bonté

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