‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 189 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

82 OHPHF.E.

" et à la sa{;esse des dieux iuiiiiortels. Pau et Diane, " divinités arcadiennes que j'ai traiis|X)rtées dans le .. Latiuni . finiront , je 1 espère, jvir former une ali. liance avce les dieux indi^;étes de laeontree. Teut- «ètre, ajoutait -il, poëte savant, pourrez -vous ^i m aider à sonder de tels mvstères, peut-ttre pour- « rez-vous rassurer mon ame si justement et si pro- « fondement agitée. »

Ainsi parlait, avee une tristesse pleine de douceur, le vieil Evandre, dans son modeste palais, vaste ruine d'une citadelle phéacienne, au sein des collines qui devaient être la ville éternelle.

Tliamyris ne pouvait rassurer son hôte bienveillant; il ne saurait, hélas! qu ajouter à ses terreurs intimes, en lencourageant à supporter avec constance les événements qui paraissaient se préparer et se mûrir. Seulement, laissant échapper quelques mots sur la rij^ueur des destinées humaines : « Il « est à croire, disait-il , que les peuples ne doivent " pas toujours demeurer sous le sceptre des rois « pasteurs. Les dynasties royales , dont lexistence "merveilleuse se compose à- la -fois des directions «du passé et des lois qni régissent lavenir...; v( mais est- il bon, ajoutait- il en se reprenant, de « vous faire ainsi connaître d avance les choses qui t vous seront trop révélées par la suite de nos eu- ^ tretiens?"

Thamyris n'avait pas voulu d'abord dévoiler à son ancien ami le but et le motif de son voyage. En effet, ce n'était point un vain goût d'aventures qui l'avait porté à confier aux orages des mers les restes d'une vie inquiète. Le poëte divin, dépouillé en quelque sorte de ses propres pensées , et transformé parla haute mission qu'il avait reçue, était chargé de répandre les lumières de l'initiation, et de les distribuer selon le besoin des sociétés naissantes. Dépositaires de notions primitives, dont le secret jusqu'à présent est resté enseveli dans leurs souterrains, les prêtres de l'Egypte, attentifs alors à tout ce qui pouvait produire l'avancement des hommes sur la terre, habiles à suivre et même à diriger les destinées des différents peuples, n'ignoraient pas qu'Énée allait, avec les débris de Troie, fonder un empire dans le Latium. Cette contrée , où les travaux de l'homme venaient d'être renversés par la formidable puissance d'une nature ébranlée , où des fleuves de feu avaient coulé sur les monuments à peine achevés des Ombriens et des Sicans; cette terre , encore mal affermie , attirait en ce moment tous les regards. Énée avait été reconnu , dans l'assemblée des sages, père et chef d'une nouvelle race royale. La Parque s était, dit-on, expliquée. Il fallait donc préparer les voies, et s'assurer que les symboles de l'Orient, les pénates dEnée,

8/, OIllMll'E.

110 sciaient |)<)iiit repousses de toutes les côtes Je ritalie,tiue le héros ])()im mit foutîer Teinpire |>i<>itiis à ses aniics. Les sa{',es avaient pensé que le vieil Évandre devait être le lien naturel entre des fortunes si diverses. Le parjure de Tiaoniédon avait été assez puni, et la justice divine, une fois satisfaite, il n'y avait plus de place que pour la clémence. Le eliâtinient ne doit point se ])erpétuer à fiiifini sur la terre. Le sceptre d'ilns fleurira sur d'autres rivages; et les choses fatales de Troie deviendront les choses fatales d'une cité qui ne sera vassale de nulle autre. L'outre (;on fiée, marque et jifage de l'éternité, sera respectée de la tempête. La noble Vesta de Perffame trouvera un sanctuaire où elle recevra les hommap^es nouveaux. Ainsi les vénérables traditions se succéderont sans être interrompues, et se perpétueront religieusement parmi les hommes. Toutefois les sages, dans leurs conseils, n'eurent jamais le fol orgueil de rendre des arrêts dont ils voulussent exiger l'exécution ; ils ne faisaient qu'acquiescer d'avance à ceux où ils reconnaissaient la marque de la volonté divine. Ils ne faisaient point le destin, ils y obéissaient les premiers. Us savaient ce qu'exi{;ent d'adoration l'économie générale de la Providence, et de respect la liberté des êtres intellicrents. Toute vue élevée, toute vue intime, dans les affaires humaines, consistent seulement à voir ce

qui est, et, dans ce qui est, le germe infaillible, la prophétie de ce qui doit être.

Thamyris se décide à accomplir une tâche qui lui est imposée. Les préceptes de la sagesse ne doivent point être arides; ses oracles animent une poésie quelquefois mâle et sévère, quelquefois douce et persuasive, selon le besoin des hommes, selon le grade de l'initiation. Des récits touchants et variés sont le cadre heureux qu'a choisi l'envoyé des prêtres de l'Egypte, pour instruire le roi de la forteresse phéacienne; Orphée sera l'objet de ces récits, qu'Évandre ne pourra se lasser d'écouter. « Je n'ai «point été son disciple, disait Thamyris, je n'ai « point vécu avec lui. J'ai suivi de loin la trace lumi- « neuse qu'il laissait après lui , par-tout où il portait « ses pas. Je l'ai à peine aperçu ; et, regret sans égal! «je ne l'ai aperçu que lorsque déjà sans doute il re- « celait la mort dans son sein. Les seules paroles « que j'aie entendues sortir de sa bouche sont les pa- « rôles de l'heure suprême, alors que la vie concen- « trée au fond de l'être, mais toujours fidèle aux «grandes sympathies de l'humanité, commence à « se détacher des organes terrestres , et à revêtir les « ailes immortelles qui doivent la porter dans une « sphère phis élevée. Il ne m'a pas même été donné « de l'appeler par son nom glorieux et mystique, car «j'ignorais entièrement quel était celui qui refusait

i^G onriii':K.

" d'entrer en coinniimicatioii avec moi. Je venais «de le clieiclier |)ai (oiiti! la terre, et il m'écliapiu^ " au moment oii je le rencontre; il m échaj)j)e aussi «< inconnu que s'il n'eût jamais été l'objet de mes « pensées. Toutefois les paroles de l'heure suprême «sont restées dans ma mémoire, comme la plus « haute révélation de Dieu, de l'homme, de la so- « ciété. Mais , étran{je dédain de sa propre {floire! « il est mort loin du mouvement des peuples dont >' il fut le bienlaiteur. Il s'est survécu; et son nom '< lui arrivait à lui-même comme le nom d'un autre; «il lui arrivait, tantôt vénéré, tantôt détesté, car '< les créations de son (renie avaient eu déjà en plu- « sieurs lieux le temps de se pervertir. Les Muses •' toutes seules ont reçu son dernier soupir, ont pris « soin de sa dépouille mortelle, et lui ont élevé un « tombeau dans la solitude. J'ai vu le tombeau élevé » par les Muses au poëte divin ; il subsistera tou- « jours, parceque l'ouvraj^e des Muses ne doit point « périr. Un oracle cependant, ({ue je ne puis passer « sous silence, indique la destruction de ce tombeau «sacré. Lorsque les cendres d'Orphée, est-il dit, « verront le jour, un porc détruira une ville. Quelle •' est cette ville ainsi menacée? Le porc n'est-il point « le hiéroglyphe du patriciat? L'oracle lui-même « n'est-il pas un symbole, le symbole de l'effoit que '« fera l'initié pour se saisir des cendres de l'initia-

« teur, et conquérir à ce prix un tombeau? Le reste «de l'histoire d'Orphée, je ne dois pas vous le « dissimuler, prince pacifique, se compose de faits «incertains, façonnés par les voix confuses de la « renommée et par l'imagination des peuples. La " multitude et la rapidité des merveilles qu'il a opé- « rées autour de lui , et qui se sont aussitôt propa- « gées au loin , ont suffi pour couvrir sa noble vie « comme d'un voile analogue à celui des souvenirs «antiques; on ne le voit plus en quelque inanière «que dans la nuit des temps, où l'on dirait qu'à « force de prodiges il ait voulu se réfugier d'avance. « Son apothéose dans les adytes de lEgypte est « venue mettre le comble à sa gloire; car, pour que « vous ne l'ignoriez pas , les prêtres des saints mys- «tères jugent non seulement les rois et les princes « des nomes sacrés, après que la mort a éclairé leur « vie d'une lumière définitive, mais ils jugent aussi les « princes et les rois des autres contrées; ils jugent M encoie à leur aujjuste tribunal tous ceux à qui il a « été donné d exercer une grande influence sur les « sociétés humaines. Ainsi vous-même , roi pasteur, «vous le dernier des rois de cet âge du monde, "VOUS n'échapperez point à cet impassible juge- « ment. Et moi, moi qui ne devais être qu'un obs- « cur voyageur sur la terre, mais que les Muses ont « daigné visiter, moi à qui a été confié un flambeau

8S OIJPIIKK.

•m pour ('(lairer les |Kni|)l('s, llamhcau (jui na pu .< niV'tre retiré lorsqu'une fois il a été remis entre «mes mains, je serai ju;;«'' à mon lour comme «les rois et les princes des nations; en cela les «poètes sont les éj<|aux des maîtres de la terre, «et le handean de l'inspiration est aussi nn dia- « dème. »

Tliamyris s'explicpie ensuite sur le niessa^^c dont il est charf^é par les prêtres de rE(Typte. « Vous «savez peut-être, dit-il à Évandre, qu'il y a j)lu- « sieurs sortes d'initiations; celle des hommes appe- « lés au pouvoir souverain, celle des héros lé{]isla- « leurs, et celle des poètes : diverses routes, en effet, «sont ouvertes pour gouverner les mortels, pour «les perfectionner et les diri^^er vers le bien; la « route de la force, la route de la raison , la route « de l'enthousiasme. Mais les prêtres mesurent la «science à la capacité de chacun; ils ne s'imposent « point de rè^\e fixe et immuable. C'est comme poëte «que j'ai été introduit dans le sanctuaire, et cette « première initiation ne fut que le prélude des "grandes initiations. Quoique mon ame ne soit «pas venue directement du ciel, puisque njes pa- « rents n'ont point contracté leur union sous les « auspices de Jupiter, il m'a été permis de connaître « les enseicfnements réservés d'ordinaire aux chefs « des peuples. Les motifs d'une telle conduite à mon

« éf}ard sont faciles à comprendre : les poëtes aussi «sont les instituteurs des nations; mais ceux-là « seulement qui sont instruits dans les profonds « mystères de la morale et de la politique. Nul de «ces secrets neut besoin d'être dévoilé à Orphée; «il les avait tous trouvés en lui : il en est d'autres « encore sur les traditions primitives du genre hu- « main, qui sans doute furent accessibles à sii haute «intelligence, et qui m'ont été déniés. Peut-être «étais -je destiné à trouver dans le Latium le « complément de la science théogonique. Quoi qu'il « en soit , on a voulu me tenir compte de la persé- « vérance que je mettais à suivre les traces d'Or- « phée , à m'identifier avec le sentiment des vérités «qu'il répandait parmi les hommes, à étudier les « institutions dont il enrichissait les peuples nou- « veaux. Vous serez, me dit-on, le disciple de ce «beau génie, en ce sens que toutes les sources de « la sagesse vous seront ouvertes comme à lui , et « qu'il vous sera donné de propager les mêmes doc- « trines. Vos chants seront également doués de fé- «coudité, mais d'une fécondité restreinte, moins « puissante et moins sympathique, puisqu'elle n'est « pas puisée en vous, et que déjà elle est transmise. «Vous avez reçu linspiration et la lumière d'un « autre; vous ne les avez pas puisées vous-même à « la source de toute lumière et de toute inspiration ;

.,o OHPÏlKlv

" ce n est j>as un sonvonii- dt- l'idre (^tcriu'llc; on " un mot, \()iis 11 ave/, pas \ii l'rotcc, mais sa (illc, i< Vous n'êtes point du san.j^ royal; vous notes «point issu du sau<; royal; votre mère, nymphe '< eliarmante, chaste épouse, mais épouse d'un pro- '< laue, a dû ne point revêtir le voile pudique du ' connuhiiiui. Vous ne pouvez donc être ni héros " iéf^islateur ni londateur d'un empire, et le p,enre .1 humain vous est refusé. 11 vous sera ordonné " d'aller à l'hespérie de la Grèce initier le vieux roi « Évandre. Ce roi pasteur est destiné à rajeunir "Cette terre antique, en y jetant les fondements '< d'une force morale qui lui sui-vivra, en la coor- « donnant toutefois aux lois-morès et aux traditions « particulières de la contrée; car nul coin de terre « n est privé de traditions qui remontent aux temps " cosmojToniques. Il ne sera pas sans nécessité que de « tels fondements soient établis par vous : le prince 11 fTuerrier qui s'approche pourrait ne vouloir ré- « (^ner que par la violence des armes; et le peuple « de fufritifs qu'il traîne après lui serait un peuple «de brifjands s'il n'était san^ement contenu par un «joujj façonné d'avance. Dans cette merveilleuse ^< terre d'Ej^ypte , nous ne faisons pas autrement « pour la distribution des eaux fécondes du Nil. "Lorsque nous voulons en étendre, en multiplier " les bienfaits, après avoir creusé des canaux pour

"le fleuve futur, nous les revêtissons crun fort " ciment; et bientôt Toutle tumultueuse coulera « docilement parmi les solides rivages que nous lui « faisons. Ainsi, ajoutaitThamyris, ainsi vous voyez, « ô roi pasteur, que si je veux vous faire participer "aux mystères de l'initiation, ce n'est point pour « les trahir; et de plus vous saurez sur Orphée tout " ce qu'il m'est possible de vous en apprendre, tout « ce que j'en ai pu recueillir moi-même. »

Puis il dit encore ces mots obscurs, dont le sens mythique nous sera connu plus tard :

« La sibylle à qui vous devez le jour, ô Evandre, << sait qu'un empire cyclique s'établit par le meur- > tre de celui qui représente l'empire précédent. « C'est ainsi qu'Uranès tua son père Acmon ; que «Saturne à son tour immola son père Uranôs; "Jupiter pour régner a osé mutiler son père Sa- " turne; et Saturne, relégué dans les sombres royau- « mes du Tartare , est réduit au triste emploi de " tenir les Titans enchaînés. F^es dépositaires des ( sciences secrètes prétendent qu'un jour Jupiter «sera détrôné par Bacchus, chef et roi futur de '< cette nouvelle race humaine , dominée aujour- «dhui par les patriciats, rigides successeurs des " Titans. Tel est donc l'ordre rigoureux du destin «qui gouverne le monde. Vous, Evandre, parce- « que les rois de la terre sont tenus aux mêmes lois

92 oi{piii:k.

- cjiic lis rois des sphères éloilées, vous avez voulu, «je le sais, vous avez voulu, d'après les conseils de " votre mère illustre, fonder en Arcadie une puis- « sancc dynastique, prématurée. Mais il fallait plus « de force et plus de coura{;e rpie vous n'en aviez. "Vous avez dû vous exiler de la léjjion anté-lu- « naire. Vous avez été ])oursuivi par les furies, «< comme Prométhée le fut avant d'être enchaîné «sur le Caucase. La thyade, intrépide conseillère «du meurtre, a pu devenir vira magnanime sur «les bords du Serranus; le meurtrier arcadien ne « saurait s'élever au rang de héros législateur dans « la citadelle latine. Toutefois je vous expierai. Après «la cérémonie de l'expiation, lorsque vous aurez « symboliquement avalé un de vos doigts , je pourrai « procéder pour vous à la cérémonie plus auguste « et toute pacifique de l'initiation. Vous aurez à «choisir un bain, comme les barbares; une liba- « tion ou un sacrifice, comme les Grecs: la plus «solennelle de toutes, celle du taurobole, je ne « puis vous l'accorder, puisque votre régne va finir. «Encore votre initiation restera incomplète, car « il ne vous sera pas donné d'ôter la vie au vieillard « malheureux qui vous aura initié. Une image de « c(îtte loi terrible des destinées humaines, qui fonde « la vie sur la mort, une image de cette loi se ren- « contre chez vous : le prêtre de la Diane farouche

« ne peut être remplacé que par son propre meur- « trier. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle race hu- "maine, dont je vous parlais tout-à-l'heure, et que « Bacclius doit faire admettre un jour aux banquets " de la cité , c'est à elle qu'Orphée est venu donner " la capacité du bien et du mal. »

Pendant que les vieillards discouraient ensemble, Pallas entre dans l'appartement de son père. Le roi fait asseoir à ses côtés le jeune chasseur, vaine espérance d'un avenir qui n'existera jamais. Il lui dit: «Ecoute, mon fils, tu peux prendre part aux « graves entretiens qu'un envoyé des dieux veut « bien avoir avec ton père. Les discours des vieil- .< lards sont toujours profitables à la jeunesse. Tha- « myris sur-tout, si plein d'expérience, et qui a vu '< tant de peuples célèbres, ne sait proférer que des « paroles qui doivent rester gravées dans la mé- « moire. D'ailleurs il connaît la contrée où vécurent « nos ancêtres; il te rappellera une patrie qui aurait « dû être la tienne. Mais auparavant prouve- lui « que je n'ai point laissé évanouir dans ton cœur « des souvenirs qui n'ont jamais cessé de m 'être « chers : retrace quelque fait mémorable de la «Grèce, dans le langage, pour lui, si nouveau «du Latium. En t'égarant à la chasse, tu as vu le « tertre funèbre où viennent d'être ensevelis les «trois fils d'Amphiaraùs, ce noble devin qui fut

(,i oniMiKi:.

.. oii{;I()iili ilcv;itil 'rliél)e.s, ;i|)r(\s avoir été entraîné, «contre son ^ré, dans la (jnerelle imj)ie ties deux " frères : c'est dans les belles retraites deTibnr, an « milieu de mille limpides lontaines, ([ue repose la «jeune postérité dn prêtre j^uerrier; et la peifidc « Eryphilc, sans époux, sans enfants, a vu, trop "justement délaissée, finir ses jours malheureux - dans les palais solitaires d'Arf;os. Non loin de ce « tertre funèbre, et tout près de la demeure de la «sibylle, un berger sicilien t'a appris des chants «que (u aimes à redire. Les aventures dOrphée, « telles que tu les tiens de ce chanteur liabile, plai- « ront sans doute à l'hôte au(^uste qui ne dédaigne « pas notre irréprochable foyer. Il ne les écoutera «pas sans intérêt, parcequ'il saura ainsi ce que « sont devenus les récits de la Grèce en traversant « les mers, en passant de bouche en bouche, et en »se pliant aux lois de notre poésie sauvage. On «nous a raconté, mon cherPallas, cpie Thamyris «était né dans la Thrace, et qu'il avait été disci- « pie d'Orphée. Ceci n'est point entièrement exact: « toutefois nul ne peut mieux que Thamyris lui- « même rectifier l'histoire que tu vas dire; nul ne « peut mieux nous instruire de ce que l'on sait sur «ce génie sublime, à qui les dieux inspirèrent les « lois de la société, celles du bien et du beau. Mais, « mon fils, si la jeunesse doit être avide d'aj)pren-

« dre et de connaître, elle doit aussi être réservée et « modeste. Ce que tu ne comprendras pas des dis- « cours deThamyris, tu ne chercheras point à le « pénétrer; car, mon fils, ce n'est pas à ton âge que '< tous les trésors de la sagesse peuvent être ouverts ; « et tu ne dois pas même t'étonner si dans de cer- « tains moments je t'ordonne de te retirer pour me « laisser seul avec le poète divin. Allons, mon fils, " commence tes chants. »

A ces mots, le fils docile du vénérable Evandre, le visage coloré d'une aimable rougeur, se mit à chanter en s'accompagnant de la lyre:

«Muses agrestes de l'OEnotrie, saurez- vous pein- " dre des objets élevés? saurez -vous plier à une « harmonie douce et savante vos rudes accents? « Jusqu à présent vous n'avez inspiré que des ber- « gers. Les troupeaux errants dans les campagnes « connaissent seuls vos rustiques concerts. Quel- « quefois vous avez assez bien exprimé les cris si- « nistres de la guerre, les mâles habitudes de hordes « à demi barbares. Muses agrestes de l'OEnotrie , « pour la première fois, imitez les suaves mélodies « de la Grèce; pour la première fois, rivalisez avec «les nymphes de l'Hélicon, avec les chastes filles « du Parnasse. »

Ainsi commença de chanter le jeune Pallas avec une voix pure et "timide. Puis il peignit les rochers

yO ORl'UKE.

riiiiis aux nccents (VOrpliôc, les arl)r(;s des forets s'inelinant aux puissants concerts du poète inspiré, les animaux féroces accourant de leuis asiles, et venant lécher ses pieds. < Tels furent les prodijjes " de cette harmonie ravissante, disait Pallas; nuises «de l'Œnotrie, vous appartiendia-t-il jamais de « renouveler de semblables merveilles? >»

Pallas chanta ensuite comment Eurydice, fuyant la poursuite d'Aristée, fut blessée mortellement par un serpent caché sous les fleurs de la prairie, comment elle descendit dans les rovaumes sombres, où bientôt Orphée voulut la suivre, pour essayer de Tarracher à la rigueur de son sort. Le poëte divin , qui avait apprivoisé les tigres et les ours, obtint un triomphe plus grand encore; il répandit quelque calme parmi les lamentables habitants de lÉrèbe, il suspendit les tourments des coupables livrés à la justice divine, il adoucit le tyran des morts luimême; et il lui fut accordé de pouvoir ramener son épouse à la lumière du jour. Mais, hélas! ce fut à une condition bien cruelle qu'elle lui fut rendue. Il devra marcher le premier, pour guider Eurydice, et s'abstenir de se retourner jusqu'à ce qui! soit parvenu sur la terre où l'on respire fair de la vie, que baigne la lumière du soleil. Imprudent! lorsqu'il souscrivit à ce pacte funeste, il crut qu'il serait assez maitre de lui-même. Songes enivrants de l'a-

mour, bercez lame du poëte! endormez toutes ses pensées ! qu'il marche en rêvant le bonheur, mais qu'il se contente de le rêver! Un seul regard peut perdre cette grande espérance qui habite en lui; et comment croire qu'il pourra résister au désir d'en acquérir la certitude par un regard ! Le redoutable roi des morts connaissait bien les faiblesses du cœur de l'homme ; il savait que sa proie lui serait rendue ; vaincu par les accents d'Orphée, il avait cédé, et en cédant il n'avait accordé qu'un présent trompeur. Eurydice suivait son époux; elle le suivait à pas furtifs, osant respirer à peine, et craignant toujours d'être trahie par le plus léger frôlement de ses vêtements aériens; timide et tremblante, pleine d'un doute infini sur la mort, sur la vie, sur l'amour, elle renfermait en elle-même tous les sentiments dont elle était agitée. Elle cherchait à repousser doucement les inquiétudes charmantes qui faisaient battre son cœur; plus doucement encore, elle eût voulu s'abandonner aux incertains enchantements de son ame. Ce voyage silencieux, parmi de muettes ténèbres, devenait trop long pour le faible époux. Non, il n'accomplira pas sa promesse, et le roi des épouvantes sera inexorable à tenir la sienne. Cependant le couple divin s'avançait toujours dans la route de mystère et d'elfroi. Un moment de plus, et Orphée sauvait sa conquête, et il allait être af-

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