LIVRE QUATRIÈME
vous dire plus, Évandre, si OEaj^rius, qui s'est expliqué sans réserve avec moi sur toutes les choses de la société civile, n'avait mis une défiance extrême dans la communication des choses de la société religieuse; il m'a montré le faisceau, mais il m'a caché le lien sacré qui fait le faisceau. Il crai- {jnait de trahir les mystères des barhares , mystères si profonds et si primitifs. Je ne puis donc que former des conjectures à cet égard. Je crois qu'Orphée * ,.î fonda seulement un culte secret pour dispenser avec mesure linstruction des peuples. Il avait cru peut-être que la pensée de Dieu avait besoin d'être divisée pour être comprise; et d'ailleurs la pensée de l'homme étant successive, la pensée de Dieu, pour s'assimiler à la pensée de l'homme , devint successive elle-même : Dieu fut dispersé dans ses attributs. Le culte secret fut le gardien de la pensée première, l'insondable unité. Le culte public ensuite s'est enté lui-même sur le culte secret; bientôt se sont formées les orgies sacrées ; des ménades vinrent d'Argos pour ajouter, par la grâce et la vivacité de leurs danses légères, à la pompe des cérémonies; et Orphée lui-même, qui plus tard a vu des changements si rapides, a porté tous ses soins à conserver la pureté du culte secret, et à tempérer les accroissements du culte public. Et cependant remarquons pour notre instruction que les peuples
(le la rliracc, sortis f()iit-.i-coii|> do Unir ahiiilisseluciit, ne lurent point partajjcs en plusieurs classes: chez eux le dépôt des dojymes et des doctrines fut confié à des prêtres, et non à un patriciat sévère. D'autres trouveront une telle initiation incomplète; et je crains ([u'un développement troj) rapide ne puisse porter tous ses fruits. N'en accusons point Orphée; il ne pouvait établir des limites et des {grades au sein d'une nniltitude éjjale dans ses i};norances, ou plutôt il ne le voulut pas. Quoi cpTil en soit, il ne faut pas croire que tout fût à créer autour de lui ; nulle race n'est sur la terre dans un dénuement absolu de traditions. Pour les peuples, ainsi que pour les hommes, imprimer un mouvement à rintelli{jence, c'est ébranler la mémoire. Revenons maintenant, sage Evandre, aux discours que me tenait OEagrius.
« Mon grand âge, me disait le roi des Odrysiens, " la barbe blanche qui couvrait ma forte poitrine, « me défendaient de donner le nom de père à Or- '< phée , tout brillant de jeunesse, et ce nom de père, sans doute il l'avait bien mérité; j'osai donc « l'appeler mon fils. Un jour que je lui adressais des " actions de grâces pour la paix profonde où nous « vivions, il me dit : « Roi d'un peuple nouveau, je « dois vous apprendre que la guerre est une des " plaies inévitables de l'humanité. Ces combats ai-