‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 89 sur 189 · LIVRE GINQriKME · texte numérisé non relu

LIVRE GINQriKME

"A ces mots sou front se couvre d'uue pâleur mortelle, et ses yeux laissent échapper des larmes abondantes. Orphée ne tarde pas à comprendre la cause d'un tel malheur. «Ne te trouble point, Eri- " gone, sécrie-t-il à l'instant même; la faute en est « à moi, j'ai manqué de prudence. J aurais dû ôter «auparavant ces deux cordes, qui n'étaient point « faites pour être interrogées par toi. Il m'était im- « posé, nymphe charmante, de savoir ce qu'il t'était « permis d'ignorer; il m'était imposé de savoir que « tu es privée de la capacité du bien et du mal, fa- « culte puissante, barrière, hélas! insurmontable, « qui nous tient séparés l'un de l'autre. Tant que tes « doigts n'ont touché qu'aux cordes mélodieuses de «la prière, la lyre n'avait rien à te refuser; mais « sitôt qu'ils ont voulu ébranler les consonnances «sociales, l'instrument fatidique a poussé un cri « qui nous a avertis tous les deux de notre irnpru- " dence. Erigone, continue avec confiance tes es- « sais sur les cordes qui restent, et qui doivent te « suffire. »

« La ménade, confuse et profondément affligée, écoutait à peine ces paroles compatissantes. Elle se sentait comme repoussée à jamais delà haute s])]ière où elle aurait voulu s'élever avec le poëte divin. Elle vient de recevoir une atteinte mortelle. Cependant elle put reprendre quelque calme; et, se sou-

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iii(((;nil à s;i (lislc dcstiiicc, oll(^ ooiisciKil à \;niici(' s;i (r()|> |iislt' (loulciir. Alors (^ij)li<''c se mil h lui rnsoij;iu'r les sons r(lij;i(Mi\ (|iii portent l'îinic m I;i nu'lancolio , tristcss(^ intime mais non désolée, v,t (jni la lont s'(''lancer dans un antre avenir. "Oni, «< ilisait-elle, xoici les sons (jni sans donte réjouissent " lesomhies lienreiises; Orphée, loi\s([ne tn ne seras " plus parmi nc^ns, lorsque je serai exilée de ta pi'é- " sence eomme déjà je le snis de tes laeultés énii- «nentes, je ne serai <[u'nne ombre, mais je serai " nne ombie heureuse. » Eri{jone, docile aux leçons de son maître, et qui avait formé le généreux dessein d apprendre au moins ce qu'il lui était donné d'apprendre, parvint bientôt à connaître les notes harmonieuses et solennelles de la piété envers les dieux. Orphée crut la inénade guérie, elle-même le croyait; dans leur sublime innocence, ils ignoraient le pouvoir invincible de l'amour, de l'amouiqui se plaît à franchir toutes les sortes de hiérarchies, qui finira par confondre les ordres et les classes.

« Orphée ne pouvait plus prolonger son séjour dans la Thrace ; il se devait à d'autres travaux. 11 ne réunit plus que deux fois la foule des peuples. Érigone allait chercher les jeunes ménades ses compagnes, et les amenait pour leur faire entendre les chants d'Orphée. Ce troupeau de mille couleurs

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