‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 9 sur 189 · EURYDICE · texte numérisé non relu

EURYDICE

« Sur les bords du Pont-Euxin , nommé alors la mer des tempêtes, halntait dans un asile enchanté un personnage appartenant à l'ancien monde et au monde nouveau , et sur lequel la renommée a fait bien des récits divers. Quelquefois les peuples reculent dans le ciel l'origine des héros dont la gloire les éblouit ; quelquefois aussi ils font descendre jusqu'à eux les vies éclatantes vers lesquelles ils ne peuvent s'élever. Ils ont un besoin égal, ou d'expliquer les effets et les causes, ou de les enfoncer toutà-fiait dans la profondeur divine. Nul n éprouva plus ces incertitudes de la renommée que le personnage mystérieux dont j'ai à vous entretenir, sage Évandre. Laissons les bruits profanes et vulgaires, pournous occuper seulement de ceux qui sont consacrés par de plus hauts témoignages. On compte dans les

ii(. ()i{nii:K.

(lypti(jurs sacrés trois â{;cs successifs de Tilinis : ceux (lu Jroisième a{;e fureut les bienfaiteurs dos hommes, et leurs premiers initiateurs. Nous le savons à présent, les initiateurs doivent se retirer lorsque les initiés sont en possession de la science. T^a race puissante des Titans a donc dû finir. lia nouvelle initiation, celle par ([iii commence l'humanité, cette nouvelle initiation vient d'être confiée aux castes : nous voyons sous nos yeux se former les hiérarchies sociales. Les initiateurs actuels sont les patriciats sévères devenus les Titans du monde civil, qui est le monde de l'humanité; et ces patriciats doivent disparaître à leur tour, car tout est enchaîné et projoressif dans l'univers.

« Un Titan du troisième â^^e avait survécu. Il fut long-temps à errer de contrées désertes en contrées désertes. Une femme appartenant à la même sphère de pensées et de puissance ne se rencontrant nulle part sur la terre, le mariage était interdit au Titan, et sa race devait inexorablement finir dans la solitude. Il ne put trouver de demeure fixe que lors- (piil se fut opéré une transformation en lui, lorsqu'il eut consenti à reconnaître .lupitcr roi du siècle qui vient d'être enfanté, lorsqu'enfin il voulut s'identifier aux institutions humaines naissantes, pour qu elles se portassent héritières indépendantes des traditions et des enseignements primitifs. Comme

TJVRE DEUXIÈME. 117

Titan, il savait la nature intime de tous les êtres, et il ne dédaigna jDoint la nature humaine. Son nom cosmogonique , perdu à jamais dans la nuit des temps, s'est changé en un nom opique, pour désigner la sphère nouvelle à laquelle il devait rester désormais associé; cest ainsi qu'il est devenu Talaon. Alors seulement il put habiter un lieu, et choisir une femme, pour couronner de fleurs sa verte vieillesse. Toutefois ses enfants ne sont point appelés à jouir d'une destinée complète, mais une fille seule naîtra de lui ; encore ne sera-t-elle qu'une brillante apparition sur la terre.

« Non loin de la retraite charmante qu'avait choisie Talaon , vivait également dans la retraite un mortel qui eut toutes les grandes pensées , tous les nobles sentiments, et qui est mort inconnu comme le lis de la vallée, ou comme la bruyère élégante qui abandonne aux vents de la montagne les suaves parfums de ses fleurs modestes. Ses aventures sont ignorées, mais on croit qu'il avait autrefois vécu dans une douce familiarité avec les sages de l'Inde. Cet intérêt si tendre qu'il portait aux animaux souffrants, et qui ressemblait à une compassion sympathique; cette sorte de confraternité qui paraissait unir son existence à de beaux arbres ; ce goût si vif pour un ciel sans nuage, pour laverdure, l'eau et les fleurs: tout annonçait en lui les

iis ()iumh:k.

hiibitiulcs et les mœurs d'un autre climat. Son nom iju illiistn'^ient sans doute ses premières années, et <]ne sans doute aussi avaient illustré ses aïeux , son iiuni niêmc a ])éri.

'< On raconte ([ue dans les jours de sa jeunesse, il nvait senti les atteintes de l'amour, mais il les avait toujours repc^ussées. La raison d'une telle ripiieur serait difficile à j)énétrcr. Quoi qu'il en soit, il était doué d'une a me forte et calme, et c'est dans elle qu'était tout son conseil. L'â{]C l'avait donc surpris seul. Alors il connut tout l'ennui de la solitude, et il eut le désir de se choisir une épouse afin d'achever doucement le reste de sa vie. Cette épouse de son choix fut une prétresse des religions farouches de l'ancien monde; et son nom, (ju aucun poëte n'a chanté, n'a point survécu non plus à l'oubli.

« Vola fut la fille admirable de ce couple ignoré. Ce nom, Évandre, a une signification que vous connaissez déjà; c'est le nom d'une forme sociale, de la cité primitive. Vola fut initiée aux religions terribles de sa mère, mais elle refusa d'en revêtir le sacerdoce.

« Cette vierge modeste, belle, qui avait des goïîts austères, apprenant que Talaon cherchait une épouse, fit connaître qu'elle mettrait son bonheur à venir partager la retraite obscure du sage mythocrate. Un Dieu sans doute lui avait inspiré ce désir.

Page 1