LIVRE CINQUIÈME
« laissées! Viens sur ton ehar attelé de tigres obéis- « sants; tes ti^f^res connaissent ma voix. Je sais pres- « ser sur leurs langues de feu les grappes vermeilles « dont le suc les enivre. Viens ! Évohé ! Ëvohé ! Ah ! « que je vive assez pour voir le jour de mon bon- « heur! »
« Préparez le voile nuptial ! continuait-elle, mères " augustes, dites les paroles solennelles qui éveillent « le génie des races ! Jeunes filles , allez dans les prai- " ries cueillir les fleurs qui doivent couronner la «nouvelle épouse! Que Taurore de l'éternité luise « par moi sur toutes les mimallones de la Thrace ! « que par moi leurs destinées cessent d'être obs- « cures ! Mes maux enfin sont finis. Après une nuit " douloureuse, oui, j'ai entendu , et je ne puis en «douter, j'ai entendu, dans mes songes du matin, " une voix qui me disait: « Lveille-toi , Érigone, « éveille-toi , ô la plus glorieuse et la plus belle , « voici que la barque divine trace un sillon de feu « sur la mer éblouissante, et te ramène celui que tu «aimes, celui qui doit mettre un terme à ton op- «probre! Toutes les cordes de la lyre frémiront « sous tes doigts désormais inspirés ! Éveille-toi ! »
« Puis elle ajoutait avec un sentiment profond de toute espérance déçue: «Hélas! hélas! finstant si « fugitif de la beauté passe ainsi qu'une ombre «vaine; et déjà ne commcnce-t-elle pas à s'éva-
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Il 11(^11 ir ? VMc \.\ donc sélciiidic dans In solitiidiî! » '. Hit'iitôt cWc cessa drvitcr la loule dos pcuiplcs. l'.llc notait plus vêtue de la clialoyante néhride, et le j)iidi(jue péplos cachait en j)artie sa ravissante fij^jnrc, dont la douleur n'avait point terni la beauté. Elle se mêlait aux jeunes (guerriers et aux aj^riculteurs. Elle parlait sans cesse du poète ilivin. Elle redisait le chant de la tempête. Elle disait aussi les mille noms de la Divinité, enfermés dans des vers harmonieux. G était un s]iectacle sinfjulicr et sinistre de la voir, lœil éparé, dire les préceptes de la sagesse, revêtus de tout le charme de la poésie; et elle avait perdu la raison, que nul ne s'en doutait. Elle souffrait des maux inouïs, et elle chantait en quehpie sorte à son insu le plus souvent des paroles qui avaient un sens très élevé, souvent aussi des paroles harmonieuses dont le sens était indécis. Elle se croyait un être sacré, parcequ'elle avait été honorée de faffection d un homme tel qu'Orphée. " G est lui qui m'a tout enseijifné, disait-elle, et nul " ne peut comprendre la multitude et la grandeur « des choses qu'il m'a enseignées. » La foule se pressait autour d'elle, et elle disait encore : « Ne me re- " gardez pas, je suis une vierge sainte; Orphée a " pleuré sur moi. » Et tous, obéissant à la ménade, détournaient leurs regards où brillaient à-la-lbis Tadmiration et la pitié.