‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 92 sur 189 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

«< Je n'ai vu la ménadc qu'une seule fois ; c'est lorsque j'arrivai dans la Thrace. Roi pasteur, je ne pourrais vous dire la noble compassion que me fit éprouver l'infortunée. Son visaj^c était pâle. Ses yeux exprimaient en même temps que l'égarement je ne sais quel feu d'amour et de poésie. Elle avait les cheveux rassemblés avec soin sur sa tète. Ses vêtements légers et charmants étaient arrangés avec une grande recherche de décence et de modestie. Un voile rejeté en arrière venait le plus souvent cacher sa figure enivrée de douleur. Ce qu'elle évitait pardessus tout, c'étaient la parure et les attitudes d'une ménade. Alors elle ne chantait plus les préceptes de la sagesse, mais les charmes fugitifs de la beauté. La souffrance de sa voix touchante annonçait un être en qui la mort habitait déjà. Le nom d'Orphée ne venait que rarement sur ses lèvres décolorées ; et dans ces courts instants, un éclair de vie traversait son visage. Elle ne gémissait point sur elle-même; elle plaignait Orphée d'être condamné à la solitude. " OEagrius me dit : « Voici la lyre que le poëtc «m'a laissée: poète vous-même, essayez si vous ne « pourrez pas ranimer la vierge qui va mourir ; « c'est la lyre des prodiges. » O roi pasteur, je ne A oulus pas mériter le reproche de n'avoir pas tenté au moins un dernier remède. Mes doigts se placèrent sur la lyre civilisatrice: et, accoutumée aux

sons Miodiiifs |);ir ( )i'|)li('(', l;i lyn' dil |>liis (|im- |(' M ,iiM;iis su lui lîiiiodiro iiioi-mrint!. << Dieux! s(( rie .. lii mciKulc, csL-cc donc <|ii(' le poiMo di\ in rc\ iciil i( j>nrnii nons? Rcviciit-il nci's sa fille j)oni' ne plus "la (|ni(l(i- ■■' ( )ni , oui , tu os mon père. iVh ! cetUr " larme que je sens tomber sur mon iront n'est-clle " pas une larme de la pitié j^aternelle?»

« Cc])endan( l''ri{|one ne put supporter j>lus loiij;temps le poids de la vie. Elle succomba, l'allé succomba comme la ileur cbar}>ée de trop de losée. |]lle (nt punie aussi d'avoir voulu cbauffcr les destins d lin bomme (pie les dieux s'étaient réservé. Néaumoins sa mort fut paisible. Elle recouvra tout-àfait sa raison avant de mourir. Elle dit : « Je vais «trouver Eurydice, et j'attendrai auprès (Joëlle le « poëte divin dans les boca^^es de l'Elysée. » Son ame se détacba doucement de son enveloppe mortelle, et la nympbe parut s'endormir dans les songes du bonbcur. Je me trompe, Évandre; c'était une expression bien plus sublime qui s'épanouissait sur la figure incomparable de la vierge. Vous le savez , le sommeil qui produit les songes a été comparé aux petits mystères, où l'on n'obtient qu'une initiation incomplète. I^a mort a été comparée aux grands mystères où l'on reçoit la pleine révélation de l'époptisme. Erigone, qui n'avait pu être qu'éblouie par la brillante lumière de Phanès, l'a pu suppor-

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