‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 96 sur 189 · L'EGYPTE · texte numérisé non relu

L'EGYPTE

« J'arrivai en Egypte dans le temps de l'inondation du Nil. C'est un spectacle que l'on ne peut concevoir lorsqu'on ne l'a pas vu. Les murs des villes, les maisons des habitants, les édifices publics , les temples des dieux , sont battus par les flots paisibles du fleuve devenu en quelque sorte l'Egypte elle-même. Je ne vous dirai point, excellent prince , les travaux inouïs qui ont été exécutés pour parvenir à régulariser les bienfaits de cette inondation merveilleuse, à produire une égale distribution des eaux, à prévenir les inconvénients d'une crue trop rapide ou trop lente , trop abondante ou trop mesurée; enfin pour guider le décroissement du Nil , lorsqu'il veut rentrer dans ses limites, et pour empêcher que le sol fécondé par Kii ne devienne un vaste marais insalubre. Il a fallu

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ciciisiu tics taïKiiix, olcM'r des dijjucs, Imiiicr de v;is(os lacs, semblables à des mers coiUciiucs par cl iiidistriictiblcs livapos : travaux inrroyal)lc;s (jiii coiiloiidcnt 1 ima;;iiiatioii. Nidlo part, vous le savez, la puissauce de Ibouime n'a été manifestée comme en l^{;ypte. Cette terre, coujpiête savante d'une industrie tout bumaine, comuieuça, dit-on, par n'être t[u une li^'ue étroite de buttes de roseaux confusément construites pour servir d'abri à de misérables pêcbeurs. Auparavant l'hippopotame régnait en paix; le crocodile, tyran sans partage d'alluvions iuimenses, s'endoimait avec sécurité, et son réveil seul répandait la terreur paruii les aniuiaux (jui babitaicnt cette contrée limoneuse.

ff.Te dis, sage Evandre, une industrie tout humaine, afin de distinguer à vos yeux l'Egypte des contrées faites par les Titans. Les Muses ([ui m'avaient jadis inspiré ne m'avaient rien appris d'un tel ordre de travaux et de traditions. Aussi dès que j'eus franchi le détroit du phare, je pus me croire transporté dans un autre univers. Toutes mes pensées s'étaient évanouies; toute ma science, ou p>lutôt ce que je croyais ma science, s'était dissipé à l'égal d'une vaine vapeur. Grottes fatidiques de la Samothrace, réveil civilisateur de la Thrace, pouvoir delà lyre, tout disparaissait pour moi dans les profondeurs d'uu souvenir eu quelque sorte éteint.

"''^" LIVRE SIXIÈME. 3o3

Il me semblait (jiie j'entrais dans une vie nouvelle où toutes les conditions de Texistence allaient être cil an. fixées.

« Et vous, Evandrc, vous échappé depuis si peu de temps aux ajyrestes retraites du Ménale, vous qui, arrivé dans le Latium, n'avez pas eu assez de puissance pour vous construire un palais assis sur de solides fondements faits par vous-même , et qui avez cru nécessaire de donner pour appui à votre modeste demeure de vieilles murailles pliéaciennes ; vous qui n'avez pu parvenir encore à dessécher ce Vélabre dont les eaux stagnantes entourent les lieux où nous sommes, comment pourriez-vous espérer de vous représenter l'Egypte ? De si prodigieux monuments de tous genres, des travaux dont la pensée seule confond l'imagination ne sont-ils pas trop audessus de tout ce que Ion pourrait accomplir par les efforts réunis des héros grecs et latins , avec chacun la troupe nombreuse de leurs dociles clients!* Ce que j'éprouvais , vous l'auriez éprouvé aussi , roi de la colline carrée. Par-tout je n'avais connu que des peuples nouveaux, des hommes récemment sortis du chêne ou du rocher; pour la première fois je me trouvais au milieu d'un peuple ancien, parmi des hommes qui comptaient de longues générations d'ancêtres. Par-tout j'avais comme assisté à la naissance de la société; ici je l'admirais dans toute la

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nIciiiliHic (i iiiic {;i';iiuU:tir Mllcniiic |);ir le lciii|>s. l\ir-toii( i iiviiis rciicoiitrr uni' \;\ci' liiiiiiiiinc l(mrli.iiil iiiix (ui;;iiu's (ihsriircs, l)iM"C(;aii mystcru'iix (le (otites choses; ici ccl;iif une race liiiiiiaine déjà séparée des ori(;ines obscures par plusieurs (;rauds siècles de traditions (pie ron dit certaines. Par-tout lOu m'avait parlé de dynasties (pii venaient de surgir; ici Ton me racontait des dynasties de dieux, ([ui avaient précédé les dynasties mortelles. ¥ai un mot, par-toutj'avais vu le commencement du monde civil, par-tout j'avais vu poindie l'aurore de l'humanité; ici le monde civil était comme s'il n'eût jamais commencé, et le soleil de l'humanité luisait dans toute la splendeur de son midi. Que devait donc être pour moi le souvenir de ces forteresses de héros, bâties sur des rochers, pareilles à des aires d'aigles, forteresses que nous avons si souvent désignées sous le nom de cités primitives, que devait-il être en présence de tant de villes populeuses, toutes remplies de vastes et magnifiques édifices, soumises à des lois non point antiques mais éternelles? Et ces lois qui régnent sur les ordres et les classes, qui gouvernent tous les esprits , combien elles diffèrent de ces lois-morès, émanées des pères de familles, et qui sont le vouloir du patron exprimé par les actions du client !

u Ainsi, Evandre, il faut oublier même ce (pie je

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