‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 98 sur 189 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

il roule toutes les lois de rallé,«orie. L'étran[|er qui arrive pour la première fois clans une ville d'Egypte, subit déjà une sorte d initiation par le vertige que lui fait éprouver un spectacle si nouveau; il serait disposé à soupçonner que la multitude qui s'écoule autour de lui est chargée de remplir à son égard quelque chose des fonctions de l'hiérophante. Les ligues d'un édifice ne sont jamais calculées pour produire la beauté, mais pour contenir un enseignement; et néanmoins la réunion de ces lignes présente un ensemble qui va bien au-delà du beau , et qui élève lame jusqu'à l'idée du sublime. Ce que vous trouvez dans les édifices publics, vous le trouvez encore dans les maisons des plus simples habitants. L'Egyptien, façonné par ce qu'il voit, par ce qui l'environne, met une intention allégorique dans tout ce qu'il fait. Les usages quelquefois les plus ordinaires et les plus indifférents sont déterminés par des lois qui ont de hautes raisons. L'existence dans la variété de ses modes et de ses actes est transformée tout entière en if ne allégorie mobile et fugitive, de la même manière que les hommes sont une allégorie fixe et stable; de la même manière encore que le temps est une image de l'éternité.

«< Le culte et le gouvernement de ce peuple extraordinaire sont empreints de ce caractère allégorique. Là tous les commandements de l'autorité sont

;u.8 OKPiiij-:.

urcssontls |»liif»">l (|ii<' promiilj'jiu'S. l^n oitlrc |i;irl toujours de doiMiôrc un iui;ij;(% la loi est un dccrcM iucouuu, c\ la justice s'ex|)li<|ii(' par le uiyslric. 'l'outc volonté, qu'elle soit celle du père de faïuilUî, ou celle du niafjistrat, ou celle du prince, ou celle du prêtre, toute volonté ressemble dans l'expression à la rê.|»le iuïj)loyable du destin. Les formules sont des axiomes sacrés, qui exi.;;ent une obéissance aveu- {]fle. Il y a une police vij;ilante, redoutable et protectrice en même teni])s, (jui épie toutes vos actions^ sans troubler, en aucune manière, l'exercice de votre liberté. On dirait qu'une puissance inaccessible aux sens est toujours assise à vos côtés, ou pour vous garantir de quelque piège , ou pour vous retenir sur les bords d'un précipice; elle marcbe avec vous, et produit une sorte de terreur continue dont vous ne pouvez vous défendre. Nulle part, dans nulle circonstance, vous ne sentez l'action du gouvernement, et néanmoins une muette apprébension vous avertit qiie vous en êtes enveloppé comme d'un réseau dont il vous serait inqwssible de vous affrancbir. Lorsque vous êtes seul, il vous semble (jue des yeux invisibles vous suivent en l'absence de tout témoin, et veillent sur vous à votre insu. Vous osez à peine penser, car vous croyez que ces murs mystérieux retiendraient non seulement les paroles cjue vous proféreriez, mais encore les peu-

MVRE SIXIÈME. Socj

sces que vous recelez dans votre sein. Ces défiances si importunes étaient fortifiées en moi par une muette solennité de toutes choses, et par le triste bruissement des eaux.

"Dans les villes des autres contrées, du moins c'est ainsi que l'on représente celles de l'Orient, vous trouvez une foule émue, qui va, vient, se presse, s'agite; vous entendez des voix humaines, des cris de bêtes de somme, des roulis de machines, des mouvements de chars. En Egypte, des villes dont vous pourriez à peine concevoir l'étendue, on les traverse au sein d'un vaste silence, ou au milieu d'un retentissement successif et prolongé, comme lorsque Ton entend , du sommet des montagnes , les bruits insaisissables des profondes vallées. Et ce vaste silence n'est interrompu que par les sourds froissements d'une onde captive se balançant sur elle-mênie, ou flottant contre de hautes murailles noires; par les sons uniformes d'une multitude de nacelles dont les rames frappent à coups égaux la surface du fleuve , et par les cris des nautoniers se dirigeant, s interpellant, s évitant les uns les autres. Cet aspect ébranle toutes les pensées, renverse toutes les convictions les phis intimes: on dirait que l'on glisse au travers d'un monde fantasti(|ue. Et lors- «[ue l'on pénétre dans l'intérieur de toutes ces villes submergées, lorsque l'on entre dans ces maisons si-

3i(> ()1{PIIKK.

I<ii(i(iis('s, l);ii{;nrcs par les eaux; lors(|ii(> Von fVrt|iitMilr les li(Mi\ (lasscmMôes, les tein|)les iua{;iiilitjucs; lors(]iie Ion assiste aii\ céréiuoiiies de la reli{;i(in, je ne sais (jiiel sentiment du va{]^ne et de rinlini vient vous saisir. Vous allez faisant des déeuuvertcs dans une région créée par un rêve.

« Quelquefois cependant ce royaume de Timmoiiilité, ce rêve qui est devenu un monde réel, est animé par les acclamations de la multitude répandue sur des barques innombral)les, les jours de fête, ou de grandes réunions commerciales; mais ces acclamations mesurées et unanimes ont quelcjue chose d indécis, de ^o^rave, de calme, qui ressendjle au plus monotone silence. Ce sont toujours des cris répétés un nombre déterminé de fois , ou des chants alternatifs et parallèles entre eux. Alors un délaissement immense et sans bornes s'emparait de moi tout entier, .l'étais ce que serait un homme exilé sur un rocher perdu au milieu des vastes mers. Aucun parfum de la terre, aucun son de la vie n'arriverait jusqu à lui : il n'aurait devant ses yeux que le spectacle inqDosant des eaux illimitées, et sa vue planerait jusqu'à 1 horizon, sans pouvoir s'arrêter nulle part. L'image si vive, si animée de la Grèce, toute brillante de jeunesse, de grâce, de beauté, se présentait à mon imagination , et troublait mon cœur. Je regrettais juscjua ces âpres rivages de la Thrace,

Page 1