LIVRE VI
« plus de charmes pour la fille d'OEdipe : souvenirs « de la vie, soyez à présent pour moi ce qu'étaient «naguère les fleurs des prairies. Mon père, sur les «rivages de FAulide, me racontait un jour This- « toire d'Eurydice. Cette nymphe charmante moii- « rut au printemps de son âge. Son époux descendit « sur les sombres bords; et, vainqueur du Dieu des «Enfers, il ramenait Eurydice sur la terre. Elle ' commençait à entrevoir avec étonnement la clarté « du jour : Orphée, oubliant la loi qui lui fut im- « posée, se retourne pour considérer celle qu'il ai- « niait; et elle lui fut ravie de nouveau: elle s'é- « chappe, fugitive comme un songe. Ah ! je ne veux « pas regarder derrière moi ! Souvenirs de la vie , « éteignez-vous dans mon cœur. L'espérance a tou- « jours habité mon sein; mais, à la fin, l'espérance « s'est enfuie. Oui, maintenant je vivrais en vain ; je « le sens, la douleur a tout détruit. L'arbre consumé « par le feu laisse-t-il autre chose que des cendres? « Mais vous, mes compagnes, que j'entends gémir, « ne vous interdisez pas l'espérance : vous n'êtes pas «les filles d' Œdipe. Et toi, Isméne, ne t'interdis «point l'espérance, tu n'es pas Antigone : ton père « mourant ne t'a point dit les illusions de la vie. Va , « tu ne seras pas seule sur la terre ; lorsque ta sœur « ne sera plus, ta faiblesse trouvera un autre appui. «Hélas! devenue faible moi-même, je n'aurais pu
" protëffer long-temps ma sœur Isniéne. Vous toutes, «mères vénérables, et vous, compafjnes de mou «enfance, ne me plai{jucz point; ce jour n'est pas " sans avenir. La mort ne finit pas nos dcstint'*es. "
" Personne ne viendra-t-il délivrer la suppliante?» disaient les mères vénérables, en re(;ardant autour d'elles. «Personne ne viendra-t-il délivrer la vierjye «innocente, la douce victime?» disaient, à leur tour, les jeunes filles en pleurant. «Non, répondait « Anti{jone, personne ne viendra délivrer la sujh « pliante. Il serait trop tard, je sens les premières « atteintes de la mort. Ab! les pressentiments de la «mort ne sont pas nouveaux pour moi, je les ai « déjà éprouvés. Ten fus délivrée alors; mais au- "jourd'hui nul ne viendra me secourir. Nul ne « viendra me montrer <pie les oraj^es sont apaisés. « Dites-moi, mes compajrnes, si le ciel est toujours "Serein, car ici je suis dans une obscurité pro- « fonde. » On lui dit que le ciel avait toute sa sérénité.
« En effet, jamais le manteau de la nuit ne brilla d un plus doux éclat. La lune, au baut des cieux, ressemblait à la lampe des tombeaux : cette lumière douteuse, tempérée encore par les vapeurs de la terre, paraissait, en éclairant tous les objets, les couvrir d'un voile mystérieux et paisible. De temps en temps un vent léf;er aj^itait le feuillage des arbres, et se jouait dans les boucles de cbeveux des