LIVRE VI
assis- sur le tertre du tombeau, soutenait à peine une cithare voilée, et versait des larmes, comme dans les jours orageux de sa jeunesse. Après un lonjy silence , il parla en ces mots : « Les Dieux « n'ont-ils donc prolongé ma vie que pour me « rendre témoin de tant de maux, pour me faire «assister à tant de funérailles? Heureux, et mille « fois heureux ceux qui n'ont pas vu la funeste «gloire d'OEdipe! Guerriers échappés au glaive, « vous qui fûtes les compagnons du prince de «Thèbes, chantez Fépithalame funèbre. Filles de « lAonie, dont les premières années s'écoulent dans " la douleur, vous qui avez si souvent marié vos « voix à la douce voix d'Antigone, chantez aussi « Tépithalame funèbre. Jeunes hommes , jeunes « filles , qui ignorez encore et les charmes et les « tourments de l'amour, déposez sur ce triste lit « nuptial les couronnes que vous avez tressées pour «les nouveaux époux, les branches que vous avez " coupées dans les forêts pour orner la couche où « ils doivent dormir ensemble. Dites la gloire de «l'un, la grâce de l'autre, la vertu et l'amour de «tous les deux. Ah! ce n'est pas la blonde Vénus « qui est venue présider à leur union, c'est l'aimable «sœur du Sommeil, c'est la Mort. Les embrasse- « ments vulgaires n'étalent pas faits pour eux ; il « leur fallait les longs embrassements, les embras-
28o ANTIGONE.
« senients éternels des ombres heureuses dans les «Champs-Elysées. Déplorable famille d'Œdipe! "l'amour fut profané par toi; et voici deux époux « qui te rendent ta pureté première! Allons, jeunes " hommes et jeunes filles, prêtez l'oreille aux sons >' de ma cithare, et qu'elle dirige vos chants. »
" A ces mots, le vieillard se leva; et Uîs guerriers et les jeunes filles s avancèrent tour-à-tour, et déposèrent sur la tombe leurs couronnes et leurs branches de feuillage, pendant que la cithare voilée préludait par une harmonie doucement plaintive, semblable aux soupirs de la vierge timide qui entre avec crainte dans la chambre nuptiale. Alors les chants commencèrent.
"Voilà ton époux, disaient les guerriers, voilà " ton époux; jeune, beau, plein de sentiments gé- " néreux, il t'aime comme on aime la gloire, comme " on aime sa propre vie, lorsque tout sourit dans « l'avenir, lorsque toutes les pensées reposent dans .< res])érance. Il t'a consacré ses jours brillants, ses i< belles actions, ses nobles sentiments; oh! lève tes " yeux sur lui ; ses cheveux sont couronnés de la « Heur d'hyacinthe; on lit sur ses lèvres les paroles " harmonieuses qui vont y éclore. Ne refuse pas de ' voir comme ses regards s'enivrent du honluur de " te contempler dans léclat de liunocence et de la "beauté. Il te tend ses bras, <|ui seniblenl eu ce