‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 108 sur 184 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

« moment désaccoutumés du glaive menaçant. Néan- « moins la force habite sa mâle poitrine : il saura te « protéjjer et te défendre ; son bouclier t'environ- " nera dans ta faiblesse. Vierge modeste, approche « de ton époux. »

« La voilà, disaient les jeunes filles, la voilà celle « qui excite tant d'amour. Voyez comme elle est " belle! Elle est meilleure encore qu'elle n'est belle. « Une couronne de roses couvre son front ingénu. « Les Grâces elles-mêmes ont tiss^)le voile léger qui « descend sur son visage; ses yeux laissent échapper " une douce flamme; l'expression de mille senti- " ments tendres et élevés semble errer sur ses lèvres « charmantes. Nous la connaissons, c'est notre com- '< pagne, c'est notre amie; nous avons passé avec « elle les premières années de notre enfance parmi « les prairies fertiles qu'arrosé le Dircé. Plus d'une ;< fois nous nous sommes baignées avec elle dans les « eaux de la fontaine Acidalie; plus d'une fois nous " l'avons aidée à tresser des guirlandes pour parer «les autels des Muses. Ah! ce sera le souvenir le « plus beau de notre vie, ce sera le sujet éternel de « nos entretiens d'avoir ainsi été les compagnes , les ic amies d'Antigone. Pourquoi veux-tu nous quitter, « ô la meilleure et la plus belle? T'avons -nous fait «quelque déplaisir? Es -tu dégoûtée de nos jeux « innocents? Et ton époux t'aimera-t-il mieux que

o82 ANTIGONE

" ne t'aiment tes conipafjncs ? Qu as-tn besoin de (protection et d'appni, ô la meillenre et la plus " belle? Ta vertu, tes grâces parfaites, ne font-elles ' pas ta sûreté? Les Dieux le tlcléndraient, au dé-

faut des hommes. Une vierge ressemble à ces '• fleurs solitaires <pn exhalent leurs plus suaves " parfums dans le vallon écarté, ou dans le creux «< d'un rocher inaccessible. Elles ne sont visitées que

par les rayons de laurore; elles vivent de la rosée • du ciel. Ainsi une vier{{e passe ignorée au nii- " lieu des hommes. Les Dieux seuls connaissent les " secrets de son cœur et le charme de ses pensées •' intimes. »

"Non, reprenait le chœur des jeunes hommes, " non , la meilleure et la plus belle ne se plaint point

de ses aimables compaj^^nes; mais vous ignorez, .< ô jeunes filles sans expérience! vous ignorez ce " qu'est la vie. Il ne suffit pas d'aimer et d être aimé; '< le malheur tourne sans cesse autour de la \eitu. "Vierge timide, mets-toi sous la ])rotectioii de " rhomme fort. Le courage est nécessaire poui- >« marcher au travers des périls dont notre car- " rière est semée; il est nécessaire pour s avancer '< vers ce terme inconnu et mystérieux cpji est la '< mort. »

«Qu'elle cherche un éjMiux, disiiient les jeunes ' filles, (pi'elle cherche un époux, cclK <|tii ue sait

a ni conjurer le malheur ni braver la rigueur du •« destin. Mais celle qui trouve en elle-même et la «force pour accomplir ses devoirs, et le courage « pour résister à l'infortune et à la douleur, celle «dont lame est au-dessus des plus grands revers, «qu'a-t-elle besoin d'un époux? Le héros que le « danger réjouit au sein de la bataille pâlirait de- '( vaut les calamités qui n'ont point intimidé Anti- « gone. Refuse le joug de l'hymen, fille du malheur; « refuse le joug de l'hymen, ô la meilleure et la plus " belle! Est-ce à toi, en effet, de connaître l'amour, « l'amour que l'on peint entouré des jeux et des ris? « Toutes ces illusions de plaisir d'un instant et de u félicité éphémère ne sont pas faites pour toi. D'ail- .c leurs l'amour s'écoule avec l'âge aimable de la jeu. u nesse; le flambeau qu'il tient à la main pâlit de .(jour en jour, les fleurs cessent peu à peu de naître u sous ses pas; et le cœur d'Antigone ne doit s'ou- <cvrir qu'aux choses durables, aux choses qui ne i( passent point en même temps que les heures fori( tunées de la jeunesse. »

« Pourquoi , disaient à leur tour les jeunes hom- « mes, pourquoi voulez-vous qu'Antigone demeure « dans la solitude? L'époux que nous lui présentons u est digne d'elle; c'est un prince noble et généreux, u tous les sentiments qui honorent Thomme sont dans " son cœur. Il apprit à l'école de l'adversité à pra-

" tiquer la vertu. .Tauiais il ua vu le sourire de sa "mère; il s'est nourri, au sein des forêts, de la « uiocllc du lion, du miel que Ton trouve dans le «creux des vieux chênes. Ali! nous le savons, le .• bonheur sera une chose sérieuse pour l'époux « que nous oflrons à Anti^yone. Ne vous effrayer "donc point du temps qui s'écoule comme l'onde, «de la jeunesse qui s'enFuit, et qui entraîne avec "elle les jeux et les ris. Jeunes filles, apprenez les " véritables secrets de l'amour: pour ceux (pii s'ai- " ment réellement, pour ceux qui n'ont ((u'une " a me et qu'un cœur, pour ceux dont toutes les pen- " sées résonnent à l'unisson , comme les cordes d'une .' lyre, pour ceux enfin qui sont animés du mêuK' " souffle de vie, le temps ne passe point, la jeunesse "dure toujours. Aimer, c'est commencer de vivre •< au-delà de cette vie passaf^ère, cest se soustraire " au temps qui s'enfuit, c'est anticiper sur l'immor- " tidité. Jeunes filles, prenez pitié de l'honniie l()if ; " voyez sa souffrance; voyez ses yeux s'éteindre, ses «joues pâlir, sa couronne de fleurs d'hyacinthe se « flétrir sur sa tête. Laissez sortir du milieu de vous

< la royale é])ouse d'uu ])riuce maj^uauime. »

« Eli bien, répondaient les jeuiUîs filles, nous ne "te retiendrons plus parmi nous, ô la uieilleini- cl

< la plus belle! Tu peux aller embellir la demeure de " celui (|ui s est nouiri île la moelle du lioii, du miel

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