‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 109 sur 184 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

«du vieux chêne; va répandre sur ses jours cette « joie sérieuse qui est le véritable amour. Entre dans «la chambre nuptiale; précède ton époux, selon « Fusaj^e, et reçois nos adieux sur le seuil. Hélas! cet " hymen ne coûtera aucun sacrifice à la pudeur. « Adieu, ô la meilleure et la plus belle! «

«Adieu, répétaient les jeunes hommes, adieu, « noble prince ; adieu , vierge charmante ! adieu , ô "le plus généreux et le plus vaillant! adieu, ô la « meilleure et la plus belle! »

« A ces paroles touchantes , à cette triste fiction d'une fête de l'hymen, les jeunes filles se mirent à pleurer et à gémir. Les jeunes hommes pleuraient et gémissaient aussi. Le vieillard laissait retomber sa cithare, qu'il n'avait plus la force de tenir. Mais nul ne faisait entendre des cris aussi déchirants qu'un chef thébain, qui était venu assister, comme furtivement, à cette dernière pompe de l'hymen uni à la mort. Il se tenait à l'écart, sur la pointe d'un rocher ; sa tête était enveloppée dans son manteau. On ne savait qui était ce personnage voilé, qui semblait en quelque sorte représenter le deuil de Thèbes : On ne voulait point l'interroger, parcequ'on respectait sa douleur.

« Cependant les chants recommencèrent. La cithare se tut. Une seule voix faisait entendre quelques accents lugubres, et cette voix disait :

286 AXTIGONE.

" L'amour et le malheur ont été une même chose >' pour eux: pour eux la mort et Ihyuien devaient « aussi être une même chose.

u Le peu tle jours (pi'ils ont passés sur la terre ont <« été consacrés tout entiers à de helles actions. Ix^ur « vie à tous les deux fut une vie d'expiation pour i< plusieurs et d exemple pour tous.

'< Us ne sont plus. Ainsi passe tout ce <{u'il y a » d'aimahlc et de bon; ainsi sétei{;nent les plus .( belles vies. Ah! s il y avait des êtres dont on dût '« désirer de voir prolonger l'existence, c'étaient sans «doute la pieuse Antifjone et le {généreux Hémon. '< Mais cette terre éclairée par le soleil n'était pas « pas faite pour eux. Ils sont allés recevoir la récom- " pense de leur piété envers les Dieux, de leur piété '< envers leurs j)arents. "

M Ici le personnage voilé se dégagea lentement de son manteau, et l'on vit alors à découvert lexpression d'une douleur qui ne ressemblait à aucune douleur. C'était l'infortuné tyran de Thêbcs, c'était Gréon, qui était venu entendre les chants funèbres. S accusant d avoir ajouté le dernier malheur à tous les malheurs de sa patrie, il n'avait |)asvouhi se soustraire aux malédictions qu'il méritiit, et dont il croyait qu'on l'accablerait. C'eût été pour hii un soulagement; et ce roi, tout-à-l'heure si <)rj;ueilleux , maintenant est deveini si misérable, qu'il a

soif d'oiitraj^es, comme cVautres ont soif de consolations. Trompé encore dans cette attente, il en éprouve un reste de joie qui devient à Finstant même un surcroît de douleur. Immobile, les regards fixes et sans larmes, il garde un silence terrible. De temps en temps il jette des cris affreux , comme les rugissements d'un lion blessé à mort, et ces cris sortent du fond de sa poitrine sans agiter ses lèvres. On dirait un homme que les Dieux, par pitié, ont changé en marbre, dans le moment du plus violent désespoir.

«Alors tous les pleurs furent taris, tous les sanglots cessèrent. Quelle douleur, en effet, ne devait pas se perdre dans cette douleur immense et sans bornes?

« Isméne et Daphné n'avaient pris aucune part aux chants de Fépithalame funèbre : elles étaient confondues dans la foule, et elles pleuraient avec la multitude. La présence du roi, enchaîné ainsi par les remords cruels , ne les avait point distraites de leurs amers regrets : elles continuaient de faire entendre leurs plaintes touchantes. Néanmoins Ismène considérait avec effroi, sur la figure farouche et immobile de Créon, ce formidable caractère dont le ciel marque les sacrilèges; car le mépris pour le malheur est une odieuse impiété qui ne reste jamais impunie. »

Tirésias, à ces mots, s arrêta; et toute la faniillt' du puissaut uiouarfjucdc 1 Asie, aiusi que le roi liiiuiinic, icstcieut ploujjôs dans le sileuce le plus pioibud.

Tels étaient les récits du devin aveu{i;le dans les palais dePiiaui. Et cependant (juclques pressentiments funestes commenc^aient à faire germer les in- (piiétudes au fond des cœurs. Les graves leçons ([ue le vieillard thébain mêlait à tous ses discours, bien plus encore (pie les va^rues prédictions de la belle Cassandre, réveillaient dans les âmes la crainte du cbâtiment pour la justice outragée, pour Thospitalité trahie. Hélas! des bruits menaçants vont éclater tout-à-coup : le cri de la guerre retentira en même temps et dans les vallées de laTliessalie, et sur les rives delEurotas, et parmi les îles nombreuses de la mer. Déjà les nations de la Grèce, qui sortent à peine des combats terribles, se préparent ta de nouveaux combats non moins terribles. Les fils de ceux f(ui ont péri devant Tbébes seront aussi vaillants (jue leurs pères, et trouveront, dans les j)laincs de Troie, des héros également redoutables. Les jours d'Ilion s'approchent, ses destinées vont finir: de ses cendres naîtra un nouvel empire, <[ui long-lemps, à son tour, agitera le monde. Aiusi les peuples se succèdent les uns aux autres sans i( iicotitrci- le icpos ; ainsi les générations naissent et inctntiit au

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