PREMIERE PARTIE. ^i
cent les petits carrés de terre où repose l'espérance précaire de l'année.
J'errais donc au hasard , pendant qu'on était occupé, dans le bourg voisin, à réparer ma voiture. Heureusement, il était de très bonne heure, et j'espérais qu'avant la fin du jour, je pourrais continuer ma route. Accouiumé aux contrariétés , je supportais ce retard sans trop d'impatience.
Un voyageur n'est jamais complètement seul et délaissé. La patrie absente, la famille et les amis dont on est séparé, les contrées inconnues que l'on va parcourir : en voilà plus qu'il n'en faut pour peupler les déserts, et pour que l'imagination ne soit pas un instant oisive. Eloigné de ses habitudes , privé de ses affections , le voyageur passe en revue ses souvenirs et ses espérances : un peu de plaisir et beaucoup d amertume se mêlent à tous ses rêves, car un voyage est comme une suite de rêves qui se succèdent; et la vie elle-même est-elle autre chose qu'un rêve plus ou moins douloureux?
J'étais ainsi absorbé dans des pensées vagues et sans objet, lorsque j'en fus distrait par un enfant qui vint à passer près de moi : au profond salut qu'il me fit, je conçus de suite la meilleure opinion du caractère et des mœurs des bonnes gens qui habitaient le village.
J'arrêtai l'enfant pour lui faire quelques ques-
Il 4 LHOMME SANS NOM.
lions aux(|uelles il répondit fort bien. Je lui demandai sil savait à <|ui appartenait la petite maison isolée «jue je venais de rcmar([ucr.
«Oh! oui, monsieur, me dit-il, cest la maison du Héçicide. »
«La maison du Régicide! m'écriai-je; et comment se nomme-t-il? «
« Cest là son vrai nom, répondit l'enfant; du moins c'est ainsi que tout le monde l'appelle. Quand on lui parle, on ne le nomme pas autrement; mais on évite le plus qu'on peut de lui parler, car cela l'ennuie beaucoup. 11 se contente de remercier et de répondre oui ou non. Il est cependant bien bon et bien poli, mais il est toujours triste; il n'aime qu'à être tout-à-fait seul. » ,1 écoutais lenlànt avec attention, sans fintcmmipre, et il ajouta: «Ce pauvre homme a eu autrefois de {grands chajjrins; on raconte à son sujet des histoires que je ne puis pas encore comprendre, parcequcjesuis trop jeune.»
« Le Régicide, me disais-je en moi-même; je voudrais bien voir et entretenir un instant fêtre singulier (|ui n'est connu que sous un tel nom, et qui ne solfénse point de ce (pion le lui donne. " L enfant (pii me voyait préoccupé et (jui com})rit mon désir, me dit : « Monsieur, voilà le Régicide cpii sort de sa maison , et (jui vient de ce côté. »
.le vis en effet le mystérieux personnage sortir