‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 119 sur 184 · PREMIÈRE PARTIE. Siy · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. Siy

rence. Cette apathie terrible, cette funeste résij^natioii, pénétraient mon ame de je ne sais quelle épouvante, et me glaçaient le cœur. Un lugubre fantôme s'était placé aux côtés du Régicide ; le Régicide venait de m'être signalé par la révolte de tous mes sens, par un instinct de crime et de mort. A mon tour, je sentis comme une sueur froide sur mon front. Mon trouble ne fut qu'un éclair; le fantôme disparut , et me laissa seul avec la plus misérable des créatures.

Il y eut donc entre cet homme et moi un instant d'un pénible silence qui nous accablait également, et que nous ne pouvions ni l'un ni l'autre nous décider à rompre. Enfin il reprit avec une profonde altération de voix : « Eh bien , monsieur, on vous a dit vrai. Tous m'appellent ici le Régicide. Non seulement j'ai voulu que l'on m'appelât ainsi , mais même j'ai voulu que l'on ne pût pas m'appeler autrement. Je me suis dépouillé du nom que j'avais reçu sans tache de mes nobles parents, pour me revêtir de celui que désormais je dois traîner jusqu'à la fin , flétri du sceau de la haine et de l'horreur. Dans ce pays on ignore donc tout-à-fait mon ancien nom ; et, dans les lieux où il est connu , on ne sait pas quelle retraite j'ai pu choisir pour y cacher ma douloureuse ignominie. Je suis devenu le fils de mon crime, l'enfant de la réprobation. Je

3i8 LIIOMME SANS NOM.

dois porter le nom du })èrc que je nie suis fait. Ixî bi iiit de ma mort a couru en France; ma cendre a déjà été maudite.

" Ma maison est isolée : le Ré{;icide n'est-il pas un pestiféré du monde social, une sorte de léj)reiix condamné à la solitude et à ropj)robre? Il ne fallait pas (pie mon habitation fût jointe à celle des autres bomlnes. Une pauvre femme du villafre m apporte, chacpie jour, ma chétive nourriture; elle la place sur la table, où elle trouve le prix convenu pour le sei'vice qu'elle me rend ; puis elle se retire sans que jamais nous nous adressions la parole l'un à l'autre. .le ne pouvais pas être servi d'une autre manière, parcequeje ne suis pas dijyne qu'une créature innocente et exempte de tout reproche ait une communication plus directe avec un homme tel (pie moi. J'ai dû, pour tous les besoins de la vie, me retrancher dans les limites de la plus absolue nécessité.

«Les habitants de ce village sont des ffens simples et bons (pii me traitent avec beaucoup plus d'(''{}ards(picjcn'cn mérite. Dans les premiers temps de mon sé'jour, ils me considéraient avec une sorte de pitié, mêlée de saisissement et d'effroi; le calme apparent de ma figure leur inspirait du respect, et mes yeux ternes de la frayeur; ils ne s'aj)jn«)chaient point de moi; j'étais pour eux un être sacré, dans le sens où I cnrcndaient les anciens, (^(^s(-à-dir(;

un être visiblement poursuivi par la colère céleste. C'était ou la funeste contagion d'un malheur flétrissant qu'ils redoutaient, ou la présence d'un homme qui avait violé d'une manière inconnue toutes les lois divines et humaines, car on ne se faisait pas une idée claire et précise de l'attentat dont on me présumait coupable. Je fus même assez long-temps un objet de superstition pour toute la contrée. J'avais, disait-on, de fréquents entretiens avec les esprits malfaisants. On me supposait le pouvoir d'évoquer les morts , de faire obéir les démons. Mais les mœurs douces de ces bonnes gens , et la triste monotonie de mes habitudes ont bientôt fait évanouir tous ces prestiges ; et il n'est plus resté à mon égard qu'une crainte religieuse, adoucie par la compassion. Cependant, maintenant encore , quelques femmes font toujours le signe de la croix quand elles sont obligées de passer près de la maison du Régicide.

« Croiriez-vous , monsieur, que ce déplorable patrimoine de mes remords m'ait été plus d'une fois contesté? Plus d'une fois, en effet, j'ai été obligé de fuir dans les forêts , ou de me cacher au fond des précipices. Je désertais ma demeure parcequ'on me faisait un crime du mystère d'ignominie dont je me tenais enveloppé. Si je n'eusse pas été protégé par la pitié, et peut-être même par cette sorte d'hospitalité superstitieuse que je vous peignais tout-à-l'heure,

je n'aurais point échappe^ aux recherches rpii se élisaient sans cesse en tous heux. Souvent, sur-tout durant les deux premières années, j'ai erré sans asile, privé d'ahments, exposé à toute rinclémence des saisons, ^c revenais lorsque je croyais avoir été oublié. Enfin l'on a bien voulu me laisser me nourrir en paix de mes angoisses.

« Non seulement j ai renoncé à la société des vivants, mais je m abstiens même de celle des morts illustres. De tous mes livres je n'ai conservé que la Bible : celui-là me console et m'effraie en même temps ; il ne me distrait point de mes pensées amères ; il me laisse vivre avec mes remords, sans y ajouter. X Depuis que j'habite ce hameau écarté, je n'ai parlé à jicrsonne; vous êtes, monsieur, le premier qui ayez eu le pouvoir de me faire enfreindre la rigueur du ban auquel j'ai cru devoir me soumettre par le sentiment de toutes les justices outragées. >- Après ((u'il eut fini: « Monsieur, lui dis-je, tout ce <{ue je viens d'entendre m'indique assez que vous vous êtes n)alhcureusement trouvé au sein de cet orage terrible ([ui a englouti le trône de Louis XVI; et qu'ensuite vous fîtes partie de cette assemblée, de funeste mémoire, (pii s arrogea le droit déjuger l'infortuné monanjue; mais enfin un si long repentir, une détestation si continue et si persévérante de l;i jiail (|iu' vous ave/ prise à ce j;i;ni(l crime, ne

Page 1