‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 125 sur 184 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

pour moi , c 'était celle du crime. Mais j'en étais arrivé à le tolérer dans les autres; j'avais bu dans la coupe de la colère , et l'esprit de vertige avait soufflé sur moi.

" A peine la Convention eut-elle cru avoir fondé une république, qu'elle voulut anéantir d'un seul coup quatorze siècles de nobles souvenirs et d'augustes illusions. Elle voulut par un seul crime surpasser tous les crimes qui couvraient la vaste surface de notre patrie. Le mandat qu'elle avait reçu ne lui suffisant j^oint, elle osa accepter de nouveaux pouvoirs qui lui étaient offerts avec d'affreuses menaces, par des bandes d'assassins. Elle s'investit sans hésiter du droit de juger celui que Dieu avait fait chef d'un grand peuple , celui que Dieu avait établi son ministre sur la terre. "^ " "'

« J'adorais les vertus de Louis XVI ; sa constance et ses malheurs, et sur-tout son inépuisable bonté, m'avaient ému jusqu'au fond de l'ame ; mais j'étais le plus lâche des hommes. Ah! puisque je n'avais pas le courage de résister au torrent des circonstances, comment n'eus -je pas plutôt une autre sorte de lâcheté, celle de fuir? Mais, monsieur, il faut cependant que je l'avoue, j'espérais toujours qu'au moment où elle me serait nécessaire , je trouverais dans l'intimité de ma conscience quelque force ignorée de moi-même; je croyais que fini-

possibilité de faire le mal, impossibilité «pii me semblait être le lien de toutes mes facultés, suffirait pour me {garantir de succomber, pour m'empcclier de céder eu présence dun danger même le plus imuiinent. .1 ai trop présumé de moi. Peut-être aussi j)eusais-jeque Dieu viendrait, dans sa bonté, visiter celui (pii n avait point encore prévaricpié, mais qui était sans énergie pour persévérer au milieu de passions d'un ordre tout-à-fait nouveau. Je demeurai donc.

«N'ayant pas perdu toute confiance en mes intentions, je plaignais ceux qui, engagés dans de criminelles routes, n'osaient plus reculer devant le remords. Je les plaignais de ce qu'ils étaient reteiuis ainsi ])ar une fausse bonté qui les empêcbait de rouqire tout pacte avec l'iniquité. Je plaignais aussi tous ces malbeureux dont j'étais entouré, et (jui enq)loyaient les dons les plus glorieux au renversement des objets sacrés de notre culte filial, au renversement de l'édifice dont la cluite devait les écraser à leur tour. Ils détournaient les yeux de la |)atrie eu pleurs, jiour lui plonger dans le sein un poij;nard «[ue d autres avaient aiguisé. Ils se faisaient les ministres de fureurs ([u ils ue partageaient |)oint, souvent ils furent féroces par lâcbeté. (^es liommes frappes d aveuglement n'étaient ])lus eux- iiiémes. Ils \enai( iil (Ii.kjuc' jour sciii\ rer et nous euivirr

(ousd lin pbiltrecmpoisonnc qui allumait une fièvre de frénésie en même temps factice et vraie. Néanmoins la tunébre et sauvage éloquence de quelciucs uns, la vive conviction qui parfois éclatait dans leurs discours extravagants et sans mesure, tout en me faisant frémir , me subjuguaient moi-même malgré toute Vantipatbie que j'opposais, et me plongeaient tout entier dans le bain mortel d'une funeste et délirante contagion. J étais comme en proie à un rêve affreux doù je ne pouvais ni arracber. Uivresse des idées du siècle, bi;eu va ge peut-être trop généreux pour moi, m'avait dès long-temps dépouillé de ma raison sans me dépouiller de ma nature primitive, sans me dépouiller de mes premiers instincts. L'exagération des sentiments, l'immensité des pensées a je ne sais quoi qui étonne toujours les intelligences faibles, les cœurs mal affermis, et je trouvais beau d'immoler ses propres affections. Je me débattais contre la- puissance du mal; souvent, bêlas! je détestais et j'admirais. Mon Dieu! mon Dieu! quel tbéâtre pour le plus lâcbe et le plus simple des bommes! Que faisais-je au milieu de cette atmospbcre de crimes, de sang, de larmes, de poignantes douleurs, de faroucbes vertus ! Non , je n'étais à la bauteur ni de ces crimes étrangers à nos mœurs, ni de cesvertus transplantées de vive force, et qui n'étaient point acclimatées.

^^\ LriOM.Mi: sans nom.

« Ne soyez point étonne, monsieur, si je me perds dans les discours que je vous tiens, .le voudrais vous transporter parmi les vagues furieuses qui battaient le vaisseau. Je voudrais vous faire participer à 1 incohérence des idées qui nous remuaient dans tous les sens; vous rendre témoin de notre trouble, de nos terreurs; vous faire assister à ces or(|ics de dissolution, de mort, de ven^reauce. Je voudrais enfin vous rendre lun de nous. Je voudrais sur-tout éviter d'arriver au moment fatal qui fit de moi un affreux parricide. Je voudrais à-la-fois vous cacher et vous découvrir mon ame, et implorer en même temps et votre pitié et votre mépris. Mais continuons.

«Je ne vous rappellerai point, monsieur, toutes les phases du procès de Louis XVI, toutes les questions qui furent a^jitées et résolues d'avance, pour marcher avec plus de certitude et de célérité au dénouement de ce drame terrible. La plupart d'entre nous, il faut le dire et vous le savez, avaient l'intention de sauver le monarque déchu; mais ils ne craignirent pas de trahir leurs sentiments dans les délibérations préliminaires, et de se réunir à une majorité c(nipable ou égarée. Nous commençâmes par arracher ta notre roi le manteau de son inviolabilité constitutionnelle, par le condamner avant «le I entendre, par lui refuser tou( sursis, par violer

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