PREMIÈRE PARTIE
idées et de mes sentiments, j'étais un être sans moralité. Ma bouche, devenue le plus vil instrument, avait à mon insu prononcé l'arrêt de mort. Que ne m'est-il permis d'en douter! Mais je l'ai entendu aussi distinctement que le vote de celui qui m'avait précédé; je l'ai entendu comme une voix étrangère qui mentait à ma pensée, qui immolait ce que j'avais de plus cher en moi. D'ailleurs n'ai-je pas vu , malgré tout le désordre de mes sens , cette joie atroce et convulsive, ce mépris insultant, qui se manifestèrent sitôt qu'on eut acquis une voix sur laquelle on ne comptait point?
« Dès que je fus descendu de la tribune, me faisant horreur à moi-même, je voulus y remonter pour me rétracter, pour abjurer le crime de mes lèvres; le souverain Juge, le Juge des peuples et des rois, qui lisait dans nos cœurs, sait seul si j'aurais eu le courage d'accomplir cette généreuse résolution ; mais je fus écarté de la fatale tribune par plusieurs de mes collègues frappés comme moi de l'anathème céleste. Du moins quelques uns étaient affermis dans leurs fanatiques opinions, et ils venaient avec une horrible impatience jeter une goutte de sang sur le crêpe dont la patrie était couverte. Quelques autres croyaient échapper à la guerre civile en achevant de réduire en poudre le trône antique de Glovis. Sans haine réelle contre Louis XVI, il
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était nécessaire à leurs yeux (|uc la mort de celui qui fut roi vînt rendre à jamais impossible le retour des institutions anciennes. C'était moins riiommc ([ue la monarchie et la royauté ([u'ils immolaient. Ils regardaient le lien du sang et du crime comme le plus fort de tous. Plusieurs même, semblables au second Brutus, frappaient en gémissant cette victime désarmée. D'autres , pareils aux prêtres de certaines divinités païennes, se hâtaient d'accunuder tous les malheurs sur une seule tête, d'accabler d'imprécations un seul honnne , pour lui faire porter toutes les calamités des peuples. Dans leur étrange superstition, ils pensaient n'avoir jamais assez tôt immolé un infortuné rejeté par la tempête entre leurs mains barbares. D'autres ne prétendaient qu'à ensevelir tous leurs forfaits précédents sous léclat de ce dernier forfait, à tuer le remords à force d'attentats. D'autres peut-être ne voulaient que se débarrasser du spectacle déchirant d'une si grande infortune, ôter du milieu d'eux le sinistre emblème des adversités, l'image importune des plus grands revers. Sans doute encore il y en avait qui , lassés de la constance d'une si haute vertu , eussent désiré de lanéantir. D'autres enfin , affreux courtisans de la multitude, et sous le poids d'une invincible terreur, convaincus d'ailleurs que l'innocent devait périr, exagéraient l'expression de la férocité, poui- écarter