PREMIÈRE PARTIE. 34 i
de leur poitrine le fer san^jlant dont ils se croyaienl seuls et sans cesse menacés; ils pensaient ne pouvoir tiop chèrement acheter une vie abjecte et misérable. Qui tenterait, monsieur, d'expliquer tout ce (jiii se passe dans le cœur des hommes lorsqu'ils sont la proie de si vives, de si tumultueuses, de si rapides agitations? Et moi , aurais-je pu , pourraisje encore expliquer moi-même ce qui se passait dans le mien? Que sais-je si , lié comme j'étais par cette odieuse confraternité de parricide; que sais-je
si , dans le cruel abandon où je me trouvais Ah !
faut -il qu'après tant d'années il me reste un tel doute? Non, non, je sais seulement que j'écoutais avec une farouche anxiété ; je sais que les différents votes me frappaient d'une égale horreur, parcequ'à chacun je faisais un retour sur le mien ; et tous, quels qu'ils fussent, renouvelaient mon supplice. Quel droit avais-je pour désirer le salut du juste, pour exiger des autres lin courage que je n'avais pas eu, pour oser même accuser ou leur fanatisme ou leur égarement? Et même les formes atroces du langage, dont quelques uns ne se servaient que pour se faire pardonner ou leur clémence, ou leur pitié, ou leur justice si tardive, n'étaient-elles pas une preuve certaine que la victime, toute couverte déjà des bandelettes du sacrifice, n'échapperait pas à sa funeste destinée? La
342 LIIOMME SANS NOM.
plupart de ceux qui voulaient sauver cet homme ({ui fut roi, n'insultaicnt-ils pas à plaisir la majesté tombée? Pour le soustraire à la mort ne le couvraient-ils pas de mille outrafjes? Ainsi le divin Représentant de la nature humaine, après avoir été soumis aux plus infâmes traitements, parut devant le peuple avec une couronne d'épines et un sceptre de roseau dans la main. Faible et lâche comme ceux de mes collég^ucs qui ne votaient pas la mort, mais des peines ignobles, le proconsul romain ne put sauver le Juste en le couvrant du manteau de la douleur et de la dérision. Et moi, insensé! tous ces outrages gratuits dont on abreuvait mon roi , et qui lui laissaient la vie, me faisaient une sorte de bonheur stupide. Bientôt toutes mes alternatives de crainte et d'espérance cessèrent. J'eus trop de complices. Le père du peuple fut condamné; il le fut à une majorité douteuse. Une sueur froide vint alors inonder mon visage. Le frisson de la tericur parcourait tous mes membres. Mais, dois-je oser vous le dire? je sentis d'abord comme un immense soulagement; je pus respirer sous le fardeau de lignominie. Serait- il donc vrai que rextrême malheur fût préférable à l'attente du malheur? Serait-il donc vrai aussi que l'on trouve quelque repos au Ibnd de l'abyme? Du moins je pouvais sans trop de confusion tourner les yeux autour de moi : j'avais