‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 137 sur 184 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

rcoulôs; il devançait les jours éternels. 11 avait pardon né sur la terre, il méditait les pardons du ciel. Peut-être langoisse des adieux à sa malheureuse lamille, cette angoisse elle-même s était-elle déjà écoulée dans les solennelles méditations d'un avenir qui sera bientôt un présent sans trouble et sans fin. D'ailleurs ce palais des rois n'avait-il pas été, avant le séjour du Temple, la royale prison du monar- ([ue? Dans ce palais des rois, dont la révolte effrénée avait fermé toutes les issues, n avait-il pas eu le temps de préparer sa {i^rande ame à la douloureuse délivrance?

«Cependant je suivais toujours, me détestant toujours de plus en plus. Je ne pouvais espérer de secours dans les hommes ni dans les choses qui paraissent soumises à l'incertaine volonté des hommes, et je levais les yeux au ciel avec une foi d'émotion qui me faisait un vrai soulagement. Je croyais sentir en moi que les nuées devaient s'ouvrir, et qu'un envoyé de Dieu arriverait pour soustraire le juste à la mort de l'échafaud, pour épargner à mon infortunée patrie le plus grand des attentats et les châtiments qui en sont la suite, pour m'affranchir, moi misérable ver de terre, qui ne mérite que d'être foulé aux pieds, pour m'affranchir d'un remords qui était trop étranger à ma nature, et que je ne pouvais supporter. Il me semblait enfin

((ue le juste eût pu mieux périr si j eusse moins souffert de mon crime. Mais il ne descendit du ciel «{uun anffe invisible qui apportant la couronne des saints, qui venait soulever lame de mon roi de dessous le fardeau des misères humaines.

« Gomment expliquer toutes les contradictions du cœur de Thomme? Je vous ai confesse, monsieur, mes faiblesses et mon abjection. Je n'avais pu trouver en moi, comme je vous Tai dit, assez de force pour être pur du sang innocent, et j'en trouvai assez pour le voir répandre. Neût-on pas dit que je voulais m'assurer que ma victime ne m'échapperait pas? N'eût-on pas dit ([ue je voulais rassasier mes cruels regards du supplice de celui que je venais de condamner? N'eût-on pas dit que j'étais là pour crier: "Tombe sur moi et sur les miens le sang du juste! » Oui, quelque dégradé que je fusse à mes propres yeux, j'osais assister au plus beau spectacle qu'il soit donné à l'homme de voir, et que des philosophes anciens jugèrent digne delà Divinité elle-même. Mais ici ce n'était point un homme privé que ses hautes vertus garantissaient de la plus •rrrandc -des ignominies, celle de mourir de la mort des scélérats. Ah ! c'était le père de la patrie qui venait, avec une résignation religieuse, déposer sur un échafaud les derniers lambeaux de sa triste couronne; qui venait prier, à son heure suprême,

le Maître souverain des peuples et des rois , le Réj^ulateur éternel des destinées sociales, d'agréer le sacrifice de sa vie en expiation du parricide et des éjjarements du peuple qui lui fut confié : c'était la royauté elle-même, qui, restée pure et sans tache, se glorifiait de son inévitable résurrection , puisque nul crime, nul excès ne pouvait lui être attribué. La sublimité d'un tel spectacle semblait en voiler toute l'horreur pour moi-même , pitoyable complice de lassassinat.

«Je vis donc avec une sorte de calme intérieur (c'était sans doute le calme de la victime auguste qui se réfléchissait sur moi, son ignoble bourreau), je vis bien distinctement, car je n'avais alors ni larme dans les yeux, ni trouble dans lame, je vis le prince magnanime lorsqu'il monta sur l'échafaud. Je le vis se tourner vers son peuple pour lui adresser ces paroles de pardon, qui reposaient au fond de son cœur paternel, et qu'il avait déjà con signées dans son testament de mort, monument sublime de la plus sublime clémence, puisqu'elle embrassait à-la-fois le passé et l'avenir. Il avait les mains liées derrière le dos, ainsi que le plus obscur et le plus vil des scélérats , car aucun genre d'humiliation ne lui fut épargné; mais il était encore roi pour pardonner, et il n'était plus qu'un homme pour souffrir avec douceur tous les outrages, pour

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répéter, avant de mourir, (|ii il était innocent et comme roi et comme homme. Un satellite de cette ombrafjeuse tyrannie, à (jui tout pouvoir était donné pour éprouver les bons, ordonne aussitôt un roulement de tambours, et la voix de Louis se perd dans ce bruit sacrilège. Ainsi donc ils firent tout ce ([u'ils purent pour éloigner d'eux le pardon, pouil'ester à jamais sous le poids de Fanatlième.

« Un prêtre du Dieu vivant, décidé à partager le martyre, avait accompagné Louis XVI jusqu'au pied de l'écliafaud. Avant de se séparer de la victime résigiKîe depuis si long-temps, il voulut lui adresser ses dernières exhortations; mais qu'avaitil à lui recommander.'' Tous les trésors de la miséricorde et de la religion n'étaient-ils pas renfermés dans cette ame sublime qui allait être dégagée de son enveloppe terrestre? Le ministre du Dieu vivant ne sut f[ue prononcer les paroles de l'apothéose, paroles saintes ([ue son Dieu plaça sur ses lèvres inspirées, et que le génie de l'histoire a gravées avec un burin d'or sur ses marbres immortels.- Puis il bénit le fds de saint Louis, le fds du roi mort sur la cendre parmi les ruines deCarthage; et, se glissant derrière la foule consternée, il se perdit dans la solitude.

« Immobile, les yeux fixes, j avais vu 1 un des jjonireaux coujjer les cheveux de l'auguste victime; mais

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je ne vis point la tête de mon roi tomber sous le fer du supplice. Un bandeau de lumière s'étendit en ce moment sur mes yeux éblouis, et changea l'instant du sacrifice en une apparition céleste. Je n'entendis ni ce que dit le bourreau en présentant la tête au peuple, ni le sinistre cri de triompbe, qui, m'a-t-on assuré , s'éleva tout seul du sein d'un morne et religieux silence.

« Je me perdis aussi derrière la foule ; mais , bien différent du saint prêtre, ce fut pour traîner après moi tous les fardeaux de ma conscience; car, rendu à moi-même , ce qu'il y avait de si terriblement irrévocable dans la suite funeste de ma lâcbeté se présenta devant moi comme une image certaine de l'irrémissibilité de mon crime. Dès-lors ne pouvant m'abjurer moi-même, j'abjurai mon nom.

« Je quittai Paris, après avoir réglé quelques affaires, afin de ne laisser aucune trace après moi. Je ne voulus pas même revoir mes parents navrés de douleur, ni mes amis , qui sans doute auraient renié le Régicide. Hélas ! devenu le vil rebut des humains, j'étais seul sur la terre; je me rappelai avec amertume que j'avais souvent désiré fixer mon sort dans une douce et paisible union. Différentes circonstances de ma vie avaient dejour en jour retardé ce moment fortuné ; mais l'espérance de cette grande félicité ne m avait jamais entièrement abandonné.

3(m LIIOMME SANS NOM.

Ah! il fallait que le sentiment du bonheur domestique tut enfoncé bien avant dans mon cœur pcnir (|ue le re(;ret de ne lavijir jxjint obtenu vînt y trouver place au milieu de mes plus cruelles angoisses. Gomment aurais-je entraîné une pauvre misérable femme dans cet abyme de douleur et d'ignominie où je m'étais précipité? Gomment aurais-je condamné de malheureux enfants à recevoir un tel héritage d'opprobre et de malédiction ? Ne pensaisje pas quelquefois, dans mon égarenicnt, que ma réprobation avait été prononcée avant fheure de ma naissance, et que, victime lui-même d'une destinée implacable, mon vénérable père avait peutêtre commis quehjue crime secret (pii lui faisait niériter un fils parricide, quelque crime inconnu tlont je devais à mon tour porter la peine? Oh! pardonnez à votre malheureux fils d aussi funestes pensées! N'était-ce pas assez d'avoir souillé la vie <(ue vous m'aviez donnée, ô mon pèie, Siins vous attribuer encore toute la misère de ma chute? Non, non, ma famille fut toujours irréprochable; cest moi qui ai commencé et (pii finis pour elle les traditions du crime.

«J'errai cpielcpie temps sans savoir où j irais cacher mes honteuses douleurs, enfouir le reste de mes jours coupables. Enfin j'arrivai dans ce lieu solitaire; j'y étais tout-à-fait étranger, et j ai pu m y

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