PREMIERE PARTIE. 36i
laisser ignorer. Seulement la persécution, ainsi que je vous l'ai déjà dit, fut quelquefois éveillée par mon nouveau nom; et je m'enfuyais pour éviter de laisser soulever ce voile de deuil et de châtiment qui faisait toute ma consolation. Mes absences ne furent jamais ni longues lii fréquentes; je retombais bientôt dans l'oubli que je desirais.
« Quoique si bien séparé du monde et de tout ce qui se passait sur la terre, je ne pouvais empêcher la renommée d'apporter de temps en temps jusqu'à moi le bruit confus de tant d'événements qui se succédaient avec une effroyable rapidité. Ces grands théoriciens, ces sophistes législateurs, ces fabricateurs d'essais cruels de gouvernement, dont je venais de me séparer, que j'avais laissés sur l'arène du crime et de lanarchie, ne devaient pas tarder, pour la plupart, d'être immolés au milieu de la risée féroce de cette multitude qu'eux-mêmes avaient soulevée. Et souvent , du fond de ma retraite , j'ai pleuré sur eux. Hélas ! plusieurs n'étaient point détrompés. Ils croyaient encore qu'il aurait pu en être autrement; ils ne s'accusaient donc point; ils mouraient avec un stoïcisme farouche. Moi qui avais partagé leurs erreurs sans partager le courage et le fanatisme qui font que l'on admire en condamnant; moi, que toute la philosophie du siècle avait ébloui plutôt que convaincu, je m'instruisais de plus en plus
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à me iiiépriser. Ijorscjuc, parmi ceux qui, comiiu' moi , s'étaient faits ju^jes de Louis XVI , et qui étiiieiit successivement désarmés de la faux terrible de la révolution pour en être dévorés à leur tour, je venais à décijuvrir tout-à-coup des j)rodigcs de scélératesse (jue toute la force des circonstances, ijue tout femportement des passions, ne pouvaient expliquer, alors je m'écriais : « A quels monstres , grand Dieu ! aviez-vous livré Tinnocent! A quels monstres ai-je associé ma mémoire dans les siècles à venir! Alors je n étais point même un affreux Séide d'une relij^ion nouvelle, d'une rclif;ion barbare; je n'étais plus à mes yeux que finfame et stuj)ide complice d'une bande d'assassins. Quelquefois aussi je contemplais ce qu'il y avait de si odieusement ignoble dans ces éti-anges simulacres de gouvernement, et je me disais encore avec une singulière amertume: ««Voilà donc fbéritage (jue nous ont laissé toutes les élégances du siècle de Louis XIV! voilà donc l'hériUige que nous ont laissé toutes les mollesses et toutes les gloires littéraires du siècle suivant! voilà donc ce cpi'est devenu le peuple le plus poli et le plus éclairé de l'univers! »
"Mais toutes ces funestes méditations ne suffisaient point à mon supj)lice. Il fallait bien un autre aliment à mes remoids! .le sentais comme un besoin inlini d'augmenter mes an{joisses, d ajouter à njcs