LIVRE I
espérances , et veut les l'aire partager à ses fils ; tous les deux repoussent, par un profond silence, la pensée de leur père. Le courageux Ménécée , dévoué au culte de la patrie, ne connaissait que la gloire des armes , et n en \ oulait point d'autre ; son frère , le généreux Hémon , plein de sentiments nobles et désintéressés, ne voyait qu'avec douleur son père fonder tout son avenir sur les malheurs dont la famille d'OEdipe était menacée.
i< L'infortuné roi de Thébes, retiré au fond de son palais, cherchait la solitude, et semblait craindre l'approche de sa famille. Là, il était troublé encore par les gémissements d'une multitude qui souffrait mille maux dont il se croyait coupable; car il s'accusait dans son propre cœur. Il disait avec amertume : « Qu'ai-je fait de mon courage? qu'ai-je fait « de cette brillante intelligence qui avait répandu « ma renommée parmi les nations de la Grèce? Ah ! « combien , aujourd'hui que je suis devenu faible « comme un enfant , je tremblerais devant le Sphinx , « devant ce monstre venu de la mystérieuse Egypte, « qui se plaisait à faire deviner des énigmes , et <à « égorger ceux qui ne pouvaient remporter une si « étrange victoire! Je ne fus point épouvanté de « cette nouvelle sorte de combat. Mon cœur ne con- « naissait aucune crainte , et mon génie n'était >' étonné de rien ; d'ailleurs je ne voyais que le prix
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«qui m'étîiit réservé, un sceptre, et la main (riiiic « reine. Ce jour mémorable estencoi'e présenta mon «esprit. TiC Spliinx était assis sur une tics croupes « arides du mont Phicéus; delà, il répandait la terreur « sur toute la contrée. Tarrive en sa présence , au « lever de l'aurore : un rideau de nua^^es transpa- « rents couvrait sa stature immense. Il avait le visa{]fe « d'une femme ; tous ses traits , parfaitement régu- « liers, étaient immobiles : j'aperçois encore cet œil « scrutateur ([ui semblait vouloir arracher les plus " intimes secrets de la pensée , et , dans les contours " de sa l)ouclie , une sorte d'ironie triste et terrible « ({ui me faisait frémir. Oui , je puis l'avouer à pré- « sent, quand je vis ses mains terminées en griffes « énormes s'avancer hors du nuage, toutes prêtes à « saisir une proie assurée, je commençai à me repen- " tir de ma témérité. Cependant l'énionie m'est pro- " posée, mais d'une manière toute nouvelle et toute « merveilleuse. Aucun son articulé ne retentissait à " mon oreille , aucun mouvement ne paraissait agi- « ter les lèvres du monstre; seulement j'entendais « comme une voix intérieure qui résonnait sourde- " ment au fond de ma poitrine; au même instant, «les regards du Sphinx s'allumèrent, une joie fé- « roce anima son visage, ses griffes s'abaissèrent «sur ma tête: alors je lirai mon glaive, et, me " couvrant de mon bouclier, je m'élançai sur mon
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"terrible adversaire; car il m'était livré, j'avais " deviné l'énigme. Mon fer s'enfonça dans je ne « sais quoi qui n'existait plus : tout avait disparu « comme une vision. Néanmoins mon glaive dé- " gouttait d'un sang immonde; et j'avais entendu " un bruit faible, mais sinistre, tout semblable au " râle d'un homme qu'on égorgerait dans les bras « du sommeil. »
« Ainsi OEdipe se plaisait encore à rappeler jusqu'aux moindres circonstances d'un triomphe qui lui semblait si glorieux ; mais bientôt accablé sous le poids de ses funestes pressentiments : " A quoi m'a « servi , s'écriait-il , d'avoir pu résoudre le problème ' proposé par le redoutable habitant du mont Phi- " céus? Eh Dieux ! quel problème! c'était celui de " toutes les misères attachées à la condition des fra- " giles mortels. Il me demanda le nom de cet être '< singulier qui n'a qu'une voix , qui ne vit qu'un «jour sous le soleil, et qui n'est debout qu'un in- "Stant! Hélas! à cette époque, j'étais bien loin de " soupçonner la rapidité de ce peu de moments "que nous passons sur la terre; j'ignorais sur-tout « et les faiblesses et les craintes , et les douleurs et les "larmes; j'ignorais à quel prix l'existence est ache- " tée ; j'ignorais enfin combien sont dangereuses les " faveurs du destin , qui donne en troubles et en " malheurs ce qu il promet en gloire et en prospé-
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' rites. Je devinai cependant (jik' 1 lionime ctiiit cet "être qui n'a quune voix, celle du (jéniissemcnt; " cet être éphémère, dont la vie, tonte remplie d'a- « mères tristesses, est placée entre deux enfances si « courtes et si rapprochées, que le tout semble n\a- «« voir que la durée d'un jour. La j^ensée obscure "du Sphinx fut dévoilée à mon esprit, comme si «j'eusse été éclairé par lexpéricnce des choses hu- « maines. Maintenant, il ne me reste plus assez de « lumière pour savoir, malheureux ! ce que je vou- « drais connaître encore. Cest donc ainsi que les " Dieux se jouent des faibles mortels ! l^rendraient- « ils donc un cruel plaisir à confondre notre intelli- "gence? Ah! je le sens, une nouvelle carrière « s'ouvre devant moi ; mais c'est une carrière d'in- « fortunes et de souffrances. Désormais je serai cé- «lêbre, non seulement parmi les nations de la «Grèce, mais encore parmi toutes les nations du '< monde : à cause de cette vie mêlée de tant de plai- «sir et de tant de douleur, de tant de {jloire et de «tant d'abjection, de tant de bonheur et de tant « d'adversité, je sciai regardé par les races futures, « en quelque sorte, comme un emblème des tristes " destinées de Vliomme. »
«Tels étaient les entretiens solitaires dOLdipe, retiré au fond de son palais. Linfortuné cheicliait encore dans sa pensc'e des a])|)uis à son