LIVRE
orgueil ; mais le sentiment de sa misère , l'emportant sur les efforts de la vanité, le plongeait dans une profonde stupeur. Alors il ne sortait de cet état d'abattement que pour se livrer au plus affreux tlésespoir.
« Un jour j'arrivai près de lui au moment où il proférait de terribles malédictions contre la cause inconnue de la colère des Dieux. « Eh, malheureux " prince ! m'écriai-je , savez-vous sur qui doivent « retomber vos anathèmes? Savez-vous s'ils ne doi- « vent pas atteindre les têtes les plus chères ? Savez- '< vous , ajoutai-je en frémissant , savez-vous s'ils ne «doivent pas vous atteindre vous-même? Œdipe, '< l'infortune égare vos esprits. Vous n'avez pu sup- « porter le fardeau de la prospérité ; c'est pourquoi « le malheur vous trouve si faible. "
« Vieillard sans pitié, me dit le roi, qui ta chargé « de m'outrager ainsi ? Que tu me connais mal ! Oui , «je suis assez fort pour lutter contre l'adversité, '< mais à découvert. Ce sont ces incertitudes , ces u présages, ces mystères affreux, qui désolent mon < ame. Vieillard, délivre-moi de l'avenir ! »
u Prince, lui répondis-je, puisque vous desirez ' connaître votre destinée tout entière, vous sou- " vient-il de ce vieillard que vous avez tué sur les ' confins de la Daulie? Vous reveniez de Delphes, -' où vous étiez allé consulter loracle; car ce n'est pas
Il d'aujourd'hui que vous fatiguez les Dieux de "Votre inquiète curiosité. Eh bien! cet homme « dont vous avez versé le sang. . . Ah ! permettez « que je me taise. . . Faites venii" le berger Phor- « bas. >'
« Dieux ! s'écria Œdipe , maintenant je coni- '< mence à comprendre tout ce qu'il y a d'obscur « dans ma destinée. J'entrevois les })lus funestes « vérités. » Il ne put en dire davantage.
" J'ai toujours présent à la mémoire le moment terrible où tout fut expliqué par le vieux berger, en présence du roi de Thébes et de sa malheureuse famille, qui était accourue. Secret plein d'horreur, qu'à peine j'ose dévoiler ici! abymede maux, devant lequel je recule encore ! Des oracles avaient annoncé à Laïus que l'enfant qui naîti^it de lui et de Jocaste serait le meurtrier de son père, qu'il deviendrait l'époux de sa mère , qu'il serait à-la-fois et le fds de sa femme et le frère de ses fils ; qu'ainsi il pourrait donner aux mêmes personnes deux noms également doux et horribles. Dès quel'enfontsur qui reposaient de si funestes oracles était venu au monde, les auteurs de ses jours, en proie à mille terreurs, étouffant tous les sentiments de la nature , avaient résolu de le faire mourir. Ce triste ministère fut confié à un serviteur fidèle, qui, n'ayant pu se déterminer à être cruel qu'à demi, au lieu d'é{jorger sa victime