‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 17 sur 184 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

à l'instant même, l'avait cachée clans son manteau, et l'avait emportée sur les sommets du Cythéron : là, touché d'une pitié harbare, il perce avec son épée les pieds du fils de son maître , pour y passer une courroie; il le suspend ainsi aux branches d'un arbre , se retire en pleurant , et s'en remet aux bêtes féroces pour achever l'exécution des ordres du roi. L'enfant allait être , en effet , misérablement dévoré , si le berger Phorbas, attiré par ses cris pitoyables, n'était accouru pour le délivrer d'une mort certaine. Mérope , reine de Corinthe , voulut voir ce pauvre innocent, qui, de si bonne heure, connaissait la misère et les souffrances. Charmée des grâces de sa figure, et touchée en même temps d'un sort aussi cruel , la reine ne put se défendre de l'intérêt le plus vif; elle le garda dans son palais; et, comme elle n'avait pas d'enfant, elle engagea Polybe à l'adopter. A présent , mes nobles hôtes , vous connaissez toute cette lamentable histoire. Vous avez déjà deviné qui est cet enfant exposé sur le Cythéron , et élevé à la cour de Polybe. Vous avez deviné que cet enfant du malheur était OEdipe, OEdipe, qui portait encore, dans les cicatrices de ses pieds, et dans son nom même, la preuve de tant de faits extraordinaires. Vous savez à présent que ce vieillard tué par lui sur les confins de la Daulie était Laïus , et que Laïus était son père. Vous savez enfin

74 ANTIGONt.

ijuc cette reine de Tliébes, dont il avait obtenu la main j»(»ur prix de sa victoire sur le S[)liinx, était sa mère. Vous frémissez ! Que serait-ce donc si , au lieu de n entendre qu'un récit, vous eussiez pu voir ce tableau déchirant?

« A peine .Tocaste a-tH3lle entrevu la vérité, qu'elle s est enfuie, le front couvert de honte. Étéoclc et Polynice, l'œil sombre et hagard, accablent de malédictions leur malheureux père: "O douleur qui '( na pas d'éjple ! disaient-ils, nous voilà condamnés « à une éternelle ignominie ; il faudra désormais u que nous passions de tristes jours à rougir de notre ;< naissance. » Mais, Antigone se jetant aux pieds du roi, et embrassant ses genoux: «Mon père, di- '< sait-elle, quels que soient les malheurs qui nous «sont réservés, je vous en conjure, confiez-vous « aux Dieux immortels. » Ismènc se voilait le visage; elle avait peine à démêler les sentiments divers qui a{jitaient son ame. Alors les députés de Gjrinthe déclarèrent qu ils ne voulaient plus pour roi un homme qui traînait le malheur après lui, et qui avait deux fds si dignes de leur fatale origine. Créon vouait aux Dieux infernaux cette race odieuse qui (tait venue sasseoir sur le troue de Labdacus. Méuécée déplorait les maux de sa patrie. Hénion pleurait en silence; mais un autre sentiment j)énétia dans son ame, en même temps que la pitié, lors-

Page 1