‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 174 sur 184 · TOME I. -M · texte numérisé non relu

TOME I. -M

45o i:lé(;ie.

cachez donc cette jwussière qui fut le trône de 1 infortune TiOuis XA^I! Que parlez-vous du 1 1 janvier? «jue clicrchc/.-vous à lire do plus sur les murailles? la uiain nivstérieusc aurait-elle encore quelc pie cliose à écrire? et le malheur tout entier ne serait-il pas accompli ? Hommes pusillanimes, taisez-vous! Non, non , ils sont trouhlés eux-mêmes. Je les vois soulever avec effroi le rideau derrière lequel dormait Tomhre de la Convention nationale; ils Ibnt comme Saiil ; ils évoquent les morts, afin d'en ohteuir des paroles plus redoutahics que le deuil ujême où nous sommes plonjifés. Us disent entre eux : Voici <jue rassemblée ré{jicide est sortie de ses ténèbres sanglantes pour venir immoler notre prince, le dernier espoir de la patrie!

Mais Tassassin pardonné, (piest-il donc en effet? qu'est-il cet homme pour ([ui le mourant a demandé r^race avec tant d'instance? qui a pu armer son bras ? nous le saurons assez ; et que nous importe de le savoir? France, malheureuse France, toi qui aimais ton prince, et que ton prince aimait, tu n'as pas besoin de renier l'assassin. Ton deuil si intiuie et si profond crie avec fjémisseuient que cest toi, patrie infortunée, (jue fassassiu a voulu frapj>er.

La douleur est par-tout: il va retentir par-tout, le cri de la douleur; il sortira des villes et des campafjnes. Ceux qui i{;noraient encon; quel pritMc

ÉLÉGIE. 45i

c'était vont rapprendre. Six heures d'agonie diront tout ce qu'il fut, tout ce qu'il aurait été. On saura tout ce qu'on a perdu, lorsque l'irréparable ne laissera plus que de vains regrets ; il viendra des voix nouvelles pour bénir lorsqu'il ne sera plus temps de bénir; on saura qu'il aurait pu être le chef de nos braves lorsque nos braves ne pourront plus nommer leur chef celui qui passa dans les canqis les premières années de sa jeunesse; on saura qu'il fut humain et bienfaisant, lorsqu'il ne pourra plus ni verser des bienfaits, ni exercer l'humanité; on saura que son cœur ignorait la vengeance, lorsqu'il lui aura été ravi le pouvoir de pardonner.

Ainsi, une des plus nobles vies ne sera jamais réalisée !

Voyez ce cortège de malheureux qu'il ne secourra plus.

Écoutez le récit de tous ces traits de bonté que l'on raconte dans toutes les classes.

Jadis en Egypte, lorsqu'un prince venait de mourir, son cercueil était exposé, afin que chacun pût venir l'accuser ou se plaindre. Ici personne pour se plaindre, personne pour accuser. Le concert de louanges est unanime. Le jour des révélations ne produit que d'heureuses révélations. Que nul honneur ne soit donc épargné à sa cendre! Le peuple adopte sa mémoire!

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Mais voilà sa jeune épouse!... Laissez-la se dépouiller de sa belle chevelure; ce signe de deuil me réjouit douloureusement. Vous n'avez pas assez remanpié combien elle a été forte et tendre : elle sera dans la suite le sujet de nos entretiens. A présent prions pour elle; prions en silence; prions pour quelle vive, pour quelle nous donne un fds, Tenfant de la France; un enfant qui nous rappelle son malheureux père, et qui soit le lien de nos destinées futures.

Jugements de mon Dieu, sonderai-je vos profondeurs?

Vous qui pleurez, si vous eussiez pu assister à la dernière pensée de la victime au{;uste, jicut-être éprouveriez -vous ([uelque soulapcmcnt. Pounpioi cette pensée n'est-elle pas vivante au milieu de nous! Hélas! elle na été recueillie ni par sou épouse éplorée, ni par son père, ni par son frère, ni par sa sœur, ni par le malheureux monarque, ni par des serviteurs en larmes. Us étaient autour du lit funèbre, pendant ([uc le héros, près d'échapper aux plus cruelles douleurs, counuençait à entrevoir les clartés éternelles. Nul n'a pu assister à cette dernière pensée, la plus grapde et la phis généreuse de toutes celles qu'il eût jamais formées.

Dieu seul la connaît; Dieu seul sait ce qui a été demandé par le mourant, et ce qui a été accordé à cette prière par le Père des hommes, par celui qui a établi les princes entre lui et les peuples. C'est Dieu qui sait: Dieu descend quelquefois jusqu'à obéir au juste mourant; et le juste qui vient de mourir, c'est le fils des rois, c'est le prince des peuples : l'ame qui vient d'être détachée de son enveloppe mortelle était une ame que Dieu avait pris plaisir à créer. Quel a dû être son pouvoir, lorsqu'elle s'est trouvée affranchie des frajjilités humaines! En vérité, je vous le dis , si vous eussiez pu assister à la dernière pensée de la victime auguste, sans doute vous éprouveriez quelque soulagement.

A qui donc serait-il donné d'entrevoir toutes les destinées qui viennent d'être tranchées d'un seul coup? à qui serait -il donné d'entrevoir toutes celles qui doivent survivre? Sortira- 1- il de ce tombeau des mystères de vengeance ou des mystères de mansuétude et de réconciliation? Est-ce un dernier sacrifice, ou bien est-ce la consommation de je ne sais quel arrêt inconnu? y avait- il de la colère dans le ciel , et cette colère a-t-elle été désarmée par la prière de notre prince? Enfin Dieu voulait -il seulement appeler à lui une de ses plus excellentes créatures , ou nous livrer à de nouvelles calamités?

.lu(;oiiicnls de mon Dieu, ([ui suis-je pour cher cher à pénétrer dans vos redoutables obscurités?

Ce <(ue je j>ienais pour une cruelle illusion de mes sens, était-ce un pressentiment qui se fût revêtu d'un corps? celui que je croyais voir dans Tombre, celui dont le regard sinistre m'épouvantait... est-ce l'assassin qui m'est apparu? La pensée qui va faire mouvoir le bras du meurtrier est-elle connue avant le meurtre? Les couteaux qui tuent les rois ont-ils une odeur?

Cet inconnu, cet homme perdu dans la foule, et qui n'en sort que pour verser le sang le plus précieux; cet homme inexorable et sans nom, (pii lui a mis le poignard à la main? sont-cc des doctrines pernicieuses (jui ont armé son bras? est-ce une funeste et fausse science qui Ta enivré? est-ce un farouche fanatisme qui a versé dans son ame ses philtres amers? est -il lignoble Séide de quelque secte inij)ie? a-t-il juré par le sacrilège?

C'est un ignorant stupide, un être sans affection, qui vécut toujours seul, (|uc rien n'émeut: implacable comme le Sort, il ne peut dormir tant qu'il ne fiiit que méditer le crime; il saura dormir lorsque le crime aura été consommé. Descendez, si

vous le pouvez, au fond de cette ame téuéljreuse. Ah ! ce n'est point un homme , ce n'est point renvoyé d'une secte impie, c'est quelque chose de nouveau. Le génie du mal s'est emparé d'un automate, d'une espèce de brute. Vous l'interrogerez; en vain ; il ne saura rien vous répondre, car il n'aura rien à vous apprendre. Il marchait sans haine dans ses projets, il marchera sans remords dans l'exécution de son attentat.

Vous ne savez pas encore cela; vous l'apprendrez. Dans ce monde de toutes les misères et de toutes les épreuves, il y a de ces sortes d'instruments dociles , impassibles , aveugles : un seul de ces instruments suffit à l'œuvre des pleurs sans fin. Une pensée terrible, féroce, immuable, devient en quelque sorte un être physique, un poignard animé. Les années passent autour de ces pensées revêtues d'une forme humaine; rien ne les change, rien ne les modifie. Cette triste volonté du mal , étrange, inconnue, fatale, est un roc de fer que rien ne saurait ébranler. Ce n'est pas seulement le sang humain qui peut la satisfaire, il lui faut le sang des rois, le sang d'une dynastie de rois. Un enqDcreur romain eût voulu que tout le j)euple ne fût qu'un seul homme, afin de le tuer d'un seul coup. Dépouillez le tyran de sa pourpre et de sa couronne, cachez-le dans les rangs obscurs de la

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société, rcsscTiez son iiitellip,eiicc dans les limites les plus étroites, faites qu'il nait ni confident, ni ami, ni fjoût pour le plaisir; assemblez autour de lui ccrt;iines circonstances, certains malheurs des temj)S, et vous aurez celui que le génie du mal choisira pour trancher des jours nécessaires au repos d'un grand peuple, pour immoler le petit-fds de Henri IV.

Vous souvient-il de 18 1 4'^ Dun côté une alégresse immense, de lautre côté des regrets tristes et farouches. Il y eut des hommes qui restèrent étrangers à la joie du plus gi'and nombre : les uns pleuraient une tyrannie déguisée par l'éclat des conquêtes, les autres ce qu ils croyaient Thumiliation de la patrie. Il y eut des hommes prolôndément aigris par le spectacle dune si vaste ruine, par le sentiment de défaites si peu attendues, par le renversement du grand colosse, qui s'enfuirent dans la solitude pour s'abreuver à loisir de leurs larmes orgueilleuses , pour n'être point distraits dans leur chagrin sauvage.

[Jn de C(iux-là n'eut pas besoin daller dans la solitude, car il s'était fait une solitude autour de lui. Séparé jJes autres, et par son état obscur, et sur-tout par son caractère concentré, le noir démon jeta les yeux sur lui; le noir dcnion cnlr.i eu lui, s'empara de lui, le fit soi-même: il hii

cloua dans la tête une pensée unique, la gloire déchue, le sol français en proie à l'étranger. Les apparitions de l'île d'Elbe, le rapide siècle des cent jours, le nouveau retour du père de la patrie après les nouveaux désastres de Waterloo , tout ce qui a suivi ; ces torrents ont coulé , et se sont taris autour du roc immobile. Le noir démon lavait ses pieds dans l'eau du fleuve, tantôt troublé et limoneux, tantôt clair et limpide; cette eau du fleuve n'étancliait pas la soif du sang royal. Les circonstances , les événements , les discours , les promesses, se brisaient sur sa poitrine d'airain; les cris de la discorde ne montaient point jusqu'à son oreille; les chants de l'espérance ou de l'alégresse ne troublaient point sa prophétique et féroce joie; il n'a point d'amis, il n'a point de compagnons, pour chercher avec eux aucune espèce de divertissement ou de plaisir ; une seule chose lui est nécessaire , et cette chose c'est le sang des rois; c'est un parricide royal qui peut seul appeler le repos sur sa terrible paupière. Nature inconcevable! affreuse fixité de la pensée !

A-t-il choisi le lieu , le jour, l'heure? non , le lieu , le jour, l'heure étaient indifférents. La noble confiance du loyal prince destiné à la mort laissait toute la liberté du choix.

Mais cet assassin des rois est -il donc dépouillé

de tout sentiment humain? ne sera-t-il point dvsaiiiH' par tant de bonté et tant de vertus? coite aimable popularité ne le touchera-t-elle point? Re- {jarde avec quelle simplicité il use de sa {;i'andeur ; regarde : non seidement il n outra^oe personne, mais personne n'est obligé de se détourner du chemin jjar où U passe; nul ne baisse les yeux devant lui; nul ne rougit en sa présence. A-t-il , sans le savoir, ofFensé quelqu'un des tiens? est-il quelqu'un de tes camarades (jui ait à se j)laindre de lui? Re{;arde encore. Les arts font Thonneur et la gloire de la patrie; il aime, il j)rotége les arts. Regarde, regarde donc. Il secourt, il console les malheureux. L'épouse qui s'assied avec lui sur les marches du trône, il l'aime comme un simple particulier aimt;rait sa femme. Il se mêle dans la loule; il jouit de la vie avec une pleine candeur; content dêtre, il n est prince (pie pour laire du bien, et non pour faire sentir le j)oids de son rang; il se réjouit dans sa Ibrce ; sa brillante jeunesse est légère, insouciante: il est tout-à-fait 1 un de nous; ccst le premier, mais le premier de nos compagnons. Iiegarde: il a , je favoue, un caractère vif, emporté; mais si vivacité fiit-elle (juehpie mal? t'a-t-elle involoutailemeut atteint? ne réprime-t-il pas, auUmt cpi il le |Hiit, ses premiers mouvements? ou si q«iel<(ueloii) il ne peut les réprimer, n est-il pas prompt à

réparer avec grâce et abandon ? Apprends enfin <jue les natnres violentes nont rien à cacher; elles montrent tout parcequ'elles peuvent tout montrer. Si tu n avais pas vécu toujours dans la plus stupide ignorance, tu saurais ce que fut l'impétueux élève de Fénélon; et je te dirais que celui-ci lui ressemble. Il a de plus connu l'exil et le malheur; il a reçu de bonne heure la rude éducation de l'adversité; il s'est nourri, loin des cours, de la moelle du lion. I^a-t-il pas été soldat comme toi, comme nous tous? tu ne sais pas ce qu'il fut, tu sais ce qu'il est; n'est-il pas bon et accessible? comme il a les vertus et les aimables défauts d'un Français ! aussi , comme il aime les Français! comme il est heureux d'être Français! comme il se trouve bien avec les Français ! comme il se précipiterait avec eux pour cueillir avec eux la palme du même danger ! comme la gloire lui siérait! comme il a volontiers adopté celle de la patrie ! Tu ne veux pas savoir qu'il a été élevé dans les camps; tu veux ignorer toujours qu'il a le premier étanché le sang français qui coulait à Waterloo ; tu as tenu ton oreille fermée aux cris d'amour dont il salua deux fois les rivages de la patrie! malgré toi, néanmoins, tu as entendu parler de Henri IV ; eh bien ! il représente notre Henri IV tout entier, notre grand roi populaire : et c'est celui-là que tu veux immoler, que tu veux immoler

i6o ÉLÉGIE.

inaiiitciiaiit (|u il a si bien oublié les malheurs de sa première jeunesse, maintenant (ju il bornerait tous ses vœux à vivre au milieu de nous, à mourir avec nous! Tu n'as pas pitié de sa jeune épouse!

Hien ne le touche. Rien ne le distrait de ses farouches pensées, de ses pensées immobiles. C'est toujours le même instant qui pèse sur son imagination, l'instant oîi il crut que des lois étaient imposées par l'étranger. Oui, c'est un démon sorti de l'enfer (jui a donné une telle réalité à un fantôme. Accoutumé à causer des infortunes, accoutumé à infliger des tourments, c'est cela qu'il veut. I/automate, d'un seul coup frappera une grande calamité. Voilà des torrents de larmes! voilà un concert de gémissements! Une dynastie, la ])liis glorieuse de toutes, une dynastie (jui, durant tant de siècles, a protégé les peuples marchant sous son ombre tutélaire, il faut quelle tombe! il faut (pi'elle tombe dans le sang d'un seul!... Avenir, redoutable avenir, réserve-nous une dernière espérance!

VU

Au tcnq)s de Daniel, on connaissait des seuiaiues d'années, parce([ue les années étiiient comme des jours ; maintenant ce sont les jours (|ui sont comme tics années.

ÉLÉGIE. 4r,i

Voilà sept jours qui se sont écoulés. 11 est bien temps de jeter les yeux eu arrière, de jeter les yeux autour de nous. N'y a-t-il pas comme sept ans que nous sommes à gémir, à pleurer, sans savoir ce qui se passe et ce qui se fait?

Les tombes royales de Saint-Denis avaient été profanées. Elles se sont rouvertes naguère pour recevoir les cendres de nos rois, les cendres de nos martyrs , les cendres exhumées de nos héros ; elles se rouvrent encore pour la nouvelle victime du nouveau parricide.

Tout est passager dans le monde que nous habitons, dans ce monde de douleurs et de changements. Le seul des corps célestes dont nos regards puissent s'approcher, ce triste flambeau des nuits, ne nous présente lui-même que l'aspect d'un monde désert, d'un monde détruit. C'est un avertissement et un emblème.

Les formes sociales vieillissent aussi à l'égal d'un manteau qui s'use. Tout périt.

Lorsque nous étions plongés dans le deuil le plus profond, la joie et les plaisirs continuaient d'agiter les peuples, au pied du Vésuve. Le Vésuve était endormi. Tout-à-l'heure le deuil aura pénétré, à son tour, dans la ville de la Vierge.

Et cependant, insensible à nos douleurs , le Temps marche toujours. I^es événements continuent

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d'emporter les hoiinnes, ainsi que la terre continue lie rouler dans 1 espace. Soulevons-nous de dessous le lardeau de nos longues calamités. Nous avons un trop juste sujet de gémissements et de larmes ; néanmoins, ne laissons pas plus long-temps les choses aller à notre insu.

Un Fils de France tombe baigné dans son sang. Un trône en Espagne chancelle. Croyez-vous ritalic paisible sous la domination de ses maîtres? Êtesvous sourds, que vous n'entendez pas les bruits souterrains qui mugissent dans le nord de l Allemagne? Faut-il vous apprendre que la force militaire ne conserve plus les conquêtes, ne garantit plus les trônes?

Menacc-t-on en disant ce qui est? T/avenir, c'est le présent bien vu. Qu'étaient les proj)hètcs? Leur nom dit ce qu'ils étaient. Ils s'appelaient les voyants.

Non seulement l'opinion veut, elle sait qu'elle peut vouloir , elle commande. Ce que la société veut, elle le veut parceque cela est nécessaire, parce((ue cela est bon, parce([ue cela est; car soyezr^n couvaincus, ce qui doit être est déjà.

N'est-il pas évident (|ue si nmis eussions été ])lus occupés du soin d aFlbrmir, nous serions paisibles au milieu de l'agitation universelle <pii va se manifester? Nous pleurerions avec calme et en silence notre nialh(îur doin('sti<|ne, sans crainte de voir

compromettre notre existence sociale. Nous serions à la tête des destinées de l'Europe, au lieu detro enijïortcs par elles. Ah ! ne regrettons point une telle {jloire; mais du moins qu'on nous laisse la sainteté et l'innocence de nos douleurs.

Des passions ont été promptes à s'armer de nos maux contre nous-mêmes. Un autre sentiment que celui de l'admiration nous a distraits de nos larmes! De ce sang noble et généreux il est sorti de nouvelles semences de haine et de division. La réconciliation n'a été qu'entre Dieu et le héros. I/innocent qui vient de tomber ne nous a rien enseigné sur son lit de douleur et de mort. Notre prince a été en vain magnanime. Qu'aurait-ce donc été s'il eût laissé échapper un seul cri de vengeance! Et voyez ! il n'a pas seulement voulu profaner sa bouche en désignant sous le nom d'assassin, l'homme pour qui il a demandé grâce jusqu'au dernier moment! La voix qui sortira de son tombeau est celle-ci : Pauvre France ! pauvre France !

Les malheureux ! ont-ils donc le projet d'achever le crime de cet homme du poignard qui voulut immoler une dynastie en répandant le sang de notre bien-aimé , de notre Charles !

Et cet enfant qui repose dans le sein d'une jeune et chaste épouse, cet enfant qui ne connaîtra jamais son père; cet enfant, douce et si fragile es-

4^4 ÉT.ÉGIE.

nrrancc de la patrie!... voiilcz-voiis lui ravir aussi I licritap,c(lc tant de l)rillantes destinées, (jui furent en vain promises à son illustre père! Ali! si vous persistez dans vos odieuses haines, dans vos désespoirs du passe, ne crairjnez-vous point?... N'achevons pas l'expression dun si funeste pressentiment, il est des paroles rpi il ne faut point dire... A])prencz ceci seulement. Le herceau de l'enfant que nous desirons ne pourra être protégé, et déjà ne peut être protéjjé que par la concorde.

Ah! je vous en conjure, laissez-le naître au milieu de nous, laissez-le croître parmi les nôtres! Qu'il puisse dire un jour à nos enfants le hien que nous avons perdu ! Qu'il ne dise pas comme son père expirant: Pauvre France! Qu'il dise : Glorieuse France! Que ses destinées soient les destinées de ceux qui viendront après nous! Qu'il u'ait jamais à saluer de loin la noble patrie de la gloire et des arts! Et sur-tout ne vous imposez pas la triste tâche d'effrayer ])ar mille terreurs limagination d'une jeune femme désolée, d'une pauvre mère, dune veuve inconsolable, qui est la fille de nos rois, cpii fut l'épouse de notre héros. Eassurez-la bien plutôt! Qu'elle sache par vous qu'un seul a commis le crime, et que tous ont senti sa profonde douleur!

Ne la forcez pas à porter son deuil dans les cam- |)ar[nos d'Fnna, pour dotjuei" avec auj;oissc le jour

à l'enfant tic Texil. Cet enfant, ccst notre bien, c'est le gage de notre amour.

Imprudents, apprenez donc une chose. Apprenez qu'une dynastie est établie par Dieu pour diriger la société , mais la société telle que Dieu la lui a confiée, et non point la société telle que vous la faites dans vos rêves d'autrefois , telle que vous la concevez dans vos théories frappées de désuétude ! Écoutez cette vérité inexorable qui dit: Sitôt qu'une dynastie cesse de représenter la société , sitôt qu'elle cesse d'avoir le sentiment de ce qui est , alors elle ne peut subsister devant la toute-puissance des choses ; alors le fait divin n'existe plus pour elle; alors sa mission est finie. Vous m'avez forcé de sortir de mon silence , et que ce ne soit pas en vain. N'avonsnous pas assez gémi, assez pleuré? Que vous faut-il de plus?

Ah ! c'est à genoux que je vous le dis , et écoutezmoi! Écoutez -moi, vous qui entourez le trône! Écoutez-moi, vous qui veillez dans les funèbres demeures de nos rois ! Je n'ai point d'intérêt à tromper, aucune sorte d'ambition ne couve dans mon sein. Écoutez-moi!

C'est la France d'aujourd'hui, et non la France des jours qui ne sont plus, que notre Charles a léguée à son enfant. C'est la France d'aujourd'hui qui a vêtu ses habits de deuil. Cette pauvre France,

460 l'J.ÉGIE.

laisstîz-liii sa (loiiUin (juV'Ile aime, vt n aile/ j)as la confier à l'anaicliic.

Français, Français, rcunisscz-vous, non plus antour du lit funèbre où notre Charles a rendu les derniers soupirs, mais autour de son lit nuptial où est le gage de la réconciliation et de Tauiour. Oui, j'en snis certain, vous ne demandez qn'à renouveler votre alliance avec la postérité de saint Lonis, de Henri IV, et de Louis XIV. Ou plutôt, elle a été renouvclt^e, il ne faut pas la briser de nouveau. Et puisse cette race auguste accomplir avec nous ce qui nous reste à accomplir de nos destinées nouvelles! Puisse-t-elle nous replacer bientôt «à la tétc des destinées de l'Europe, puisque c'est le bien de l'Europtî elle-même, puis([ue c'est le besoin de la civilisation!

Jadis, lorsqu'un meurtre avait été cou)mis, tous les citoyens venaient jurer sur le corps du malheureux assassiné, (ju'ils n avaient ])oint ])articipé au meurtre. Qu'on nous inqiose la mêuie loi! Nous jurerons notre innocence. Nous la jurerons sur noire tête, sur notre vie à venir, sur les tombeaux de nos pères, sur les berceaux de nos enfants. Nous [)leurons le sang de notre frère, de notre frère, le meilleur, le plus loyal, et le plus aimé; nous le pleurons, mais nous ne le redoutons point. Ce nVst pas pour nous qu'il a demandé grâce.

Prince magnanime, voyez nos larmes, et |n<M)e/.

notre défense. Priez le Dieu que vous adoriez, et qui est notre Dieu , priez-le de vous récompenser en nous accordant que votre enfant soit un fils, et que ce fils , le fils de celui que nous avons tant de raisons de pleurer, régne sur nous, lorsque le jour sera venu pour lui de régner.

Et vous, Dynastie glorieuse, illustre Maison de France , hâtez-vous de vous identifier avec nos destinées, qui vous réclament; hâtez-vous devons identifier avec nos destinées, car il est de la nature de nos destinées d'être éternelles.

FIN DE L KLliGIE.

Si un de mes amis n'avait pas cru devoir recueillir ces Fragments , pour en former un petit volume, quia été imprimé en 1819, sans doute que je n'aurais jamais eu l'idée de les placer ici. Ce sont des souvenirs fort tristes , qui n'étaient point faits pour recevoir ce genre de publicité.

Le volume des Fragments, devenu assez rare, contient, en outre, la Grande Chartreuse et les Adieux ù Rome, qui sont insérés dans la Préface générale.

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