CINQUIÈME FRAGMENT
24 décembre 1808.
Le printemps a fui , Tété lui a succédé , et maintenant voici l'hiver. Le printemps reviendra couronner la terre de fleurs, les beaux jours renaîtront, mon cœur restera flétri. La courte vie de l'homme contient une vie plus courte encore qui s'est éteinte en moi , c'est celle des illusions.
La nature est désenchantée, l'avenir est sans prestiges, l'espérance n'a plus de promesses, mon imagination méconnaît l'idéal qu'elle-même créa , et mon ame est en proie à une tristesse dont elle ne peut pas prévoir le terme. Il est des blessures qui ne se cicatrisent jamais: il est des larmes qui sont toujours amères.
Certaines douleurs ne sont pas sans un charme vague et inexprimable auquel on aime à se livrer; mais il est d'autres douleurs qui sont dénuées de cet alliage triste et doux en même temps, qui seul
pourrait les faire supporter, des douleurs dont on voudrait pouvoir anéantir le souvenir, quand l'orage qui les a amenées sur nous est passé.
On ne rêve qu'une fois le bonheur. En effet, lorsqu'on a cru l'apercevoir, et qu'on a reconnu son erreur, où pourrait être le garant d'autres espérances si l'on avait encore la faiblesse d'en former? L'amandier qui s'est trop confié aux promesses d'un zéphyr trompeur , perd ses fleurs précoces ; et le raisin ne mûrira pas sur la vigne qui a été surprise par la gelée de mai. L'hiver durera toute l'année.
L'homme s'étonne des choses les plus simples et qui sont le plus dans le cours ordinaire de la nature. Il sait, par une expérience constante, que deux jours ne se ressemblent point, que les saisons succèdent aux saisons , et que le temps dévore incessamment sa vie fragile. Il le sait, et cependant il ne peut pas s'accoutumer à voir un jour nébuleux suivre un jour serein; la neige et les frimas l'attristent chaque année , et il s'indigne de ne pas toujours être dans la vigueur de l'âge. Il oublie aussi à chaque instant que le malheur est une des conditions auxquelles Dieu lui a donné une ame immortelle.
Combien j'ai déjà vu tomber de nobles et dignes créatures ! Avant de succomber , elles ont beaucoup souffert. C'est une espèce de soulagement de pen-
ser que le plus souvent, hélas! la mort est une délivrance. Ne voyons-nous pas des êtres que le ciel semble marquer comme des holocaustes d'expiation pour le reste des hommes? N'en voyons-nous pas aussi qui se retirent de la foule, et qui aiment à s'asseoir sur la pierre solitaire du tombeau pour y méditer plus à leur aise? Il est des victimes qui sont saisies comme dans un orage; il en est d'autres qui avalent lentement la coupe amère jusqu'à la lie.
Qui ne sait l'histoire de cette sublime Clarisse, de cette fille anjjéliquc, dont Lovelace disait : « Très « certainement je connais son père et sa mère, je « connais la plupart de ses parents , je connais enfin « des gens qui l'ont vue grandir. Bellbrt, j'ai parlé « à riieureuse femme qui lui a donné son lait. Il est « donc bien vrai qu'elle a été mise sur la terre « comme les autres enfants des hommes! « Clarisse fit une seule faute, encore une faute qui tenait à une juste confiance en ses propres forces. Eh bien ! voyez comme elle a expié cette faute unique. Un être si jjarfait ne pouvait rentrer en grâce avec lui-même j)ar un simple acte de repentir. Et, chose étrange ! il y a une sorte de sentiment plein de rigueur, sans doute, mais peut-être aussi plein de justice, qui ne se serait pas contenté de liinmolation de la vie de Clarisse. Il fallait que non seulement elle connût le
repentir et la douleur, il fallait encore qu elle connût la honte !
I^a perfection est un privilège si rare qu il ne saurait être trop acheté ; et que lorsqu'on y porte atteinte, on ne saurait être trop puni. Apprenons donc à être sobres dans nos jugements; car toutes les fautes sont relatives, et leur gravité tient souvent à des rapports que nous ignorons. Soyons indulgents, puisque les êtres les plus parfaits ne sont pas exempts de fautes.
Faiblesse et malheur, voilà toute notre histoire.
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