‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 180 sur 184 · SIXIEME FRAGMENT · texte numérisé non relu

SIXIEME FRAGMENT

î8 janvier 1809.

Un des plus beaux récits que nous ait laissé l'antiquité, est celui des malheurs d'Orphée. Qui n'a pas été ému par les chants du cygne de Mantoue? qui na pas senti résonner au fond de l'ame cette douce musique, cette harmonie touchante d'une poésie si mélodieuse?

L'ancien législateur de la Thrace éprouva un autre sentiment plus doux que celui du désir de la gloire : il puisait sur les lèvres d'Eurydice le double enchantement de l'amour et du génie; mais bientôt il connut la douleur, la douleur, ce terrible tribut «jiii est levé indistinctement sur tous les hommes. La mort lui enleva son épouse : elle était dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté; et elle disparut de dessus la terre, comme une de ces ombres aimables qui apparaissent quelquefois sur un rayon du

soir, et que les ténèbres enveloppent, à l'instant même, de leur lugubre manteau.

Orphée resta seul. Sa lyre alors , au lieu de redire, comme auparavant, les charmes de l'amour, les douceurs de cette vie de l'homme uni à la compagne que son cœur a choisie, sa lyre était devenue muette. Il se plaignait de son malheur aux arbres de la forêt, il s'en plaignait aux astres silencieux de la nuit, il s'en plaignait à la nature entière.

Enfin, il résolut d'aller chez les morts pour y retrouver Eurydice, et la ramener sur la terre, ou errer avec elle sur les tristes bords du Léthé. Le dieu du sombre empire se laissa attendrir, et il rendit à Orphée l'épouse que pleurait ce poëte inconsolable; mais il mit à ce bienfait une condition qui devait le rendre bien amer. Image trop vraie des destinées humaines , qui n'accordent jamais de faveur pure et sans mélange !

«Va, emmène ton épouse; mais garde-toi de je- « ter sur elle un œil indiscret, tant que tu seras dans « ces affreuses demeures où l'amour est ignoré. Tes «regards, qui exprimeraient toute l'ivresse d'un « bonheur qu'on ne connaît plus ici, et où se pein- « draient toutes les illusions de l'espérance aux- « quelles on a renoncé ; tes regards attristeraient '< encore les mânes lamentables, malheureux habi-

" tants de mes déplorables royaumes. Va , c'est à

« reg^ret que je rends ma proie. »

Orphée se soumit à cet arrêt rigoureux. 11 marchait eu silence : étonnée de tant de merveilles , les paupières encore oppressées du sommeil de la tombe , et le cœur plein d'une joie dont ses sens qui commençaient seulement à renaître, ne pouvaient savourer toute la plénitude, Eurydice suivait son époux. S'il était possible de dire tout le charme de ce voyage merveilleux, et d'exjirimer ce trouble ravissant, ce calme plein d'inquiétude qui accompagnait le couple mélancolique, il serait possible aussi de raconter le rêve du jeune homme qui s'est endormi au fond de la vallée solitaire , après avoir vu pour la première fois celle qui doit faire le destin de sa vie.

Déjà les ombres devenaient moins opaques; dc'ja un faible crépuscule, détaché des rayons du soleil, arrivait jusqu'aux yeux des deux nobles créatures qui s'avançaient vers la lumière du jour. Un instant encore, et elles échappaient à la puissance du dieu des morts : elles touchaient au seuil du séjour des vivants. Mais, ô faiblesse d'un cœur qui aime! Orj)hée s'arrête pour écouter le soupir qui errait sur les lèvres d'Eurydice, pour prêter f oreille au léger frôlement de ses vêtements aériens. Vaincu par cette puissance contre laquelle Ihommc lutte en vain, il se retourne; et, oubliant sa fatale promesse.

il permet à son regard d'interroger, à la faveur de la clarté naissante, les plis du voile qui lui cachait le visage de son épouse, de cette touchante victime qu'il avait tant pleurée.

Hélas! il l'entrevoit à peine. Eurydice lui est ravie de nouveau, et lui est ravie à jamais. Elle s'évanouit comme un songe vain qui fuit aux premiers rayons de l'aurore; et sa parole plaintive, inarticulée, meurt dans le vague des airs, semblable à la dernière vibration d'une corde harmonieuse.

Telle est l'histoire d'Orphée, racontée d'âge en âge. La fable y a mêlé ses aimables mensonges; mais le fond en est vrai , car les larmes sont de tous les temps. L'antiquité nous fait la confidence de ses ennuis, pour charmer les nôtres, sans doute. Il y a sur la terre comme un long gémissement qui se traîne de génération en génération , depuis les premiers mortels jusqu'à nous. La poitrine de l'homme est un instrument qui n'a su rendre jamais que des sons plaintifs, et son cœur ne peut se mettre en harmonie qu'avec la douleur. Voilà pourquoi les récits empreints de tristesse et de souffrance vivent dans sa mémoire. Les autres sont dénués de charme et de poésie ; ce sont des contes qui amusent un instant son enfance, alors que l'expérience n'a pas (encore détruit ses illusions, alors que sa jeune imagination sourit à l'avenir.

Comme que nous fassions, quelle que soit la route que nous ayons choisie, nous sommes toujours décrus: la douleur, sentinelle vigilante, garde toutes les avenues du bonheur; c'est 1 épce de feu du chérubin (jui défend lentrée d Eden.

Si Orphée n'eût point connu Eurydice, il aurait ignoré ce ({u'il y a de plus amer dans la source des larmes ; mais aurait-il pu étouffer en lui cette voix intime, si impérieuse, qui demande une compagne et une postérité, une compagne pour lui raconter toutes les choses secrètes qui sont au fond du cœur; une postérité, pour continuer ses espérances audelà du tombeau ? Son existence fût demeurée incomplète ; et il aurait, au lieu de la douleur dont il fit une épreuve si cruelle, connu cette autre douleur qui n'a pas moins d'intensité, la solitude do lame.

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